La révolte des élites (C. Lash)

Publié le : 19/09/2009 23:00:00
Catégories : Histoire

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Pour Christopher Lash, la situation contemporaine doit être pensée à la lumière d’un phénomène structurant, et qui constitue, par rapport aux siècles précédents, une rupture majeure : désormais, ce qui menace l’équilibre de la structure globale, et en particulier les progrès effectués vers une humanité plus libre et plus digne, ce n’est plus la révolte des masses. C’est la révolte des élites.

Les élites contemporaines, explique Lash, ont ceci de particulier qu’à la différence de leurs devancières, elles ne se pensent plus comme le sommet d’une structure complexe, mais comme un élément extérieur à la structure formée par les peuples. Les élites ne sont plus ce qui est au-dessus, mais ce qui est séparément. La cause de cette évolution ? La déterritorialisation d’abord subie, ensuite acceptée, finalement recherchée par ces élites – une déterritorialisation qui s’achève, fort logiquement, dans la rupture de tous les réseaux de proximité à l’intérieur desquels les masses sont encore insérées, mais auxquels échappent désormais les élites. Elites qui constituent de nouveaux réseaux, étrangers à ceux constitués par le reste de l’humanité.

Lash analyse le phénomène plus particulièrement dans le cadre américain, et au regard de l’histoire spécifique des Etats-Unis. Il fait observer que le projet américain, à l’origine, était appuyé sur un socle anthropologique bien précis : la communauté locale, au maximum la métropole à taille humaine. Le « logiciel » de la démocratie américaine a été conçu, au départ, pour faire vivre une démocratie adaptée à ce cadre anthropologique à faible rayon d’action. Un cadre restreint, où les riches, même s’ils exploitaient les pauvres, étaient cependant obligés de les connaître, puisqu’ils les fréquentaient. Un cadre restreint, donc, où les différences de classe n’empêchaient pas l’unité de la Cité, et donc la perception par les élites d’un fait politique unifié, dont elles étaient partie prenante.

Avec la dislocation de ce cadre anthropologique, dislocation qu’on peut faire remonter schématiquement à l’industrialisation, puis à l’émergence, à la fin du XIX° siècle, des très grandes métropoles à taille inhumaine, les différences de classe sont devenues insurmontables. La continuité de l’espace urbain a été rompue, tandis que l’espace rural devenait étranger aux classes supérieures. Dès lors, la nature même du débat démocratique muta, et le projet américain commença à se retourner contre sa pure expression.

Le débat public a progressivement changé de nature de manière perverse. La distinction entre science et opinion a servi de paravent à l’opposition entre le discours d’une nouvelle classe sacerdotale – les élites – et le réel perçu par les masses. L’Amérique de Lippmann et de Bernays naquit fondamentalement de cette schizophrénie, et elle construisit progressivement le cadre conceptuel d’une vision du monde à deux vitesses, les masses étant supposées inaptes à participer de la définition de l’intérêt général. Pour Lash, comme il a été dit ci-avant, c’est là le phénomène structurant de l’époque, celui qui se dissimule derrière les diverses formes que peuvent prendre les nouveaux discours oppressifs. Derrière le règne de la technocratie : la transformation de l’élite bureaucratique et financière en une classe sacerdotale du pouvoir économique. Derrière le discours arrogant et déconnecté du réel de la deuxième gauche sociétale : la transformation de l’élite intellectuelle en une classe sacerdotale du pouvoir culturel. Pour Christopher Lash, l’opposition de façade entre pouvoir financier et contre-pouvoir culturel n’est qu’un jeu de dupe, et la « rebellitude » des intellectuels « de gauche » n’est que le masque du versant culturel du Capital. L’auteur de « La révolte des élites » nous propose d’arracher ce masque, et de nous libérer des fausses oppositions pour discerner, derrière l’affrontement factice des formes, l’unicité du phénomène structurant : le narcissisme croissant d’élites qui se pensent extérieures à l’expérience humaine générale.


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Ce qui caractérise le système construit par cette dynamique structurante, poursuit Christopher Lash, c’est l’apparition d’un monde réel retourné contre son expression théorique. La « diversité » justifie la ghettoïsation, donc la négation de toute diversité. La « liberté » du marché devient le droit pour le capitalisme débridé de dénier certaines libertés fondamentales aux salariés. La « politique de la famille » est un instrument pour détruire la famille, la « politique du travail » organise un marché où il n’y a plus de travail, etc.

En réalité, le discours véhiculé par les élites coupé des masses doit toujours s’entendre à deux niveaux. Il dit la réalité de l’expérience vécue par ces élites, mais comme cette expérience est fondée sur la destruction de l’expérience vécue par la masse, il dit aussi le contraire de la réalité vécue par la masse. Il en résulte que pour la première fois peut-être dans l’Histoire, le discours du pouvoir n’a plus vocation à structurer la vie des peuples, mais plutôt à la déstructurer, pour structurer en reflet la vie autonome des élites. Par exemple, le « féminisme » sera du point de vue des femmes des couches populaires la « double journée de travail », et du point de vue des femmes des couches supérieures, la possibilité de cumuler deux gros salaires pour un pouvoir d’achat accru, permettant de se libérer de toute tâche ménagère ou domestique.

Derrière cet éclatement des systèmes de représentation, il y a l’implosion progressive des couches moyennes, jadis enfants chéris de la dynamique économique, aujourd’hui gêne pour les élites. Ces élites, que Lash rattache à la catégorie des « analystes symboliques », sont caractérisées par un rapport à la production totalement dématérialisé. Elles prospèrent sur leur capacité à fournir un service, souvent non productif au sens matériel du terme, obéissant à un principe d’équivalence dématérialisé, susceptible de traverser les frontières et de capter les flux à forte valeur ajoutée, au sein du système d’échange global. Le cosmopolitisme affiché par ces élites prédatrices est d’abord le signe de leur désintérêt pour ceux qu’elles exploitent. Fondamentalement, en réalité, ces élites sont largement parasitaires (puisqu’elles ne produisent pas vraiment des biens et des services). Ce qu’elles produisent, c’est de la valeur sans richesse effective (exemples paroxystiques : les traders, les publicitaires…).

Une grande partie du discours des élites actuelles est construit en vue de cacher le caractère parasitaire de leur activité. Lash souligne par exemple que ces élites sont en grande partie issue de la reproduction sociale, mais qu’elles affectent de se présenter comme résultant d’un processus de « sélection des plus aptes ». Si elles s’efforcent de nier les donnes structurantes qui permettent aux masses d’exister dans la durée de prendre conscience de la durée, ce n’est pas seulement parce que cette perte de conscience facilite le parasitisme des élites, c’est aussi parce lesdites élites, arrogantes et sûres d’elles-mêmes, n’ont aucun sens de l’honneur – et ne veulent donc pas d’un monde où l’on mesure les actes et les attitudes à l’aune d’une éthique de responsabilité.


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Poursuivant sa réflexion, Christopher Lash arrive à la conclusion que la démocratie américaine, coupée de son cadre anthropologique initial, aura donc fabriqué des élites radicalement anti-démocratiques. Cependant, comme grille d’analyse permettant d’expliquer ce phénomène, il propose, en bon Américain, non la vision marxiste de la lutte des classes, mais la vision « populiste » (au sens américain du terme) d’une dynamique sociale entretenue fondamentalement par l’émergence d’une division du travail culturel, qu’il situe en amont de la lutte des classes proprement dite.

Pour Lash, c’est l’échec de l’expérience américaine qui est à l’origine de la « révolte des élites », et cet échec est d’abord le retournement, par la dynamique du capitalisme, du rêve populiste d’Abraham Lincoln. Ce rêve était, en grande partie, celui de l’abolition du salariat. Il s’agissait de faire une nation d’hommes libres, vivant de leur travail et s’émancipant par l’épargne. Mais la « mobilité sociale » voulue par les Américains n’aura été effective qu’aussi longtemps qu’une « frontière » offrait de nouveaux territoires à conquérir. Une fois cette échappatoire devenue impossible, le système a touché ses limites de développement par le bas, et le développement n’a pu être poursuivi que par le haut – à travers l’action du grand capital.

Une fois le populisme évacué, il n’est resté qu’un face à face entre le syndicalisme révolutionnaire et le grand capital, c'est-à-dire entre une tentation bureaucratique émanant de la masse et une tentation bureaucratique émanant de l’élite. Et ainsi, conclut Christopher Lash, l’Amérique réelle (celle de Jefferson et de Lincoln) est en réalité morte depuis longtemps. Fondamentalement, l’histoire du dernier siècle est l’affrontement de deux groupes de vers pullulant sur un cadavre…

Ce sont les « vers » d’en haut, les « élites », qui ont gagné. Mais cette victoire ne mène nulle part, elle ne fait qu’accélérer un processus de décomposition mortifère. Le communautarisme ronge l’Amérique par le bas, moment dans le processus de déclin du libéralisme. Il ne traduit que le repli paniqué des individus « d’en bas » sur des cadres anthropologiques régressifs, les seuls qui leur restent ouverts. Pendant ce temps, l’Amérique est également gangrénée par le haut, à travers la prédation de plus en plus irrationnelle opérée par des élites complètement déconnectée du réel – et pour finir, la première puissance mondiale court à la catastrophe…

Alors que faire ?

Lash répond : il faut refonder les cadres anthropologiques fondamentaux, sous une forme nouvelle, pour rendre à nouveau possible ce qui faisait jadis la substance du rêve américain. Et pour cela, il faut, avant toute chose, refonder le débat, et donc faire exploser les cadres conceptuels imposés par les élites en révolte.

C’est la dernière partie du travail de Lash, et sans doute la plus contestable. Nous pourrions la définir comme un manifeste populiste.


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La démolition des cadres conceptuels imposés par les élites en révolte commencera par la destruction des structures qui les encadrent, à savoir l’émergence de réseaux spécialisés qui empêchent la « conversation » de la société avec elle-même, dans sa globalité. Par exemple, il faut tout simplement refonder des cafés (Lash cite l’exemple français), des lieux où l’on prend le temps de se parler (au lieu de centres commerciaux et de fast food), et qui sont l’inverse des clubs, ces espaces privés, réservés à une certaine catégorie de la population. Au-delà de cet exemple emblématique, mais somme toute anecdotique, il faut refonder des structures publiques, partagées par l’ensemble de la Cité – et s’opposer à toutes les formes de privatisation desdites structures, lorsqu’elles sont encore publiques. D’une manière générale, il faut promouvoir les structures ouvertes qui englobent l’ensemble de la Cité, et lutter contre la généralisation des structures privées qui n’englobent qu’une partie de la Cité – et cela va des structures matérielles, comme les bâtiments et les quartiers, jusqu’aux structures mentales, comme la perception de soi par les individus, comme citoyens ou comme membres d’une communauté en rivalité mimétique avec d’autres communautés.

Cependant, ce projet général de retour à la Cité n’aura de sens que si les citoyens sont capables de comprendre ce que la Cité est. La nation américaine s’est construite par l’école. La particularité de l’homme américain, au XVIII° siècle, et au XIX° siècle encore, était d’être, en moyenne, beaucoup plus lettré que l’homme européen de la même époque (rappelons que l’école pour tous a été développée en Amérique beaucoup plus tôt qu’en Europe). Cependant, ce principe a été progressivement vicié, et cela tient à certaines de ses racines en Amérique même : l’école pour tous est en effet, si l’on n’y prend pas garde, un instrument de contrôle social. L’école peut en effet être aussi un instrument de ségrégation, même et surtout si elle est ouverte à tous. Ainsi, le même système éducatif, selon qu’on va l’utiliser pour promouvoir telle ou telle vision de la Cité, peut aboutir à des résultats soit extrêmement néfastes, soit extrêmement positifs. Il faut donc se demander ce que l’on enseigne dans les écoles, au lieu de chercher à tout prix à y entasser les enfants le plus longtemps possible.

Ce que Lash veut dire par là, c’est qu’il faut apprendre aux jeunes gens non à lire, mais à comprendre ce qu’ils lisent – et surtout à comprendre quand ils ne comprennent pas. Si l’on veut sortir d’une vision duale de la société, il faut que l’homme ordinaire accède non à la totalité de la science (ce qui est impossible), mais à l’esprit critique. Il faut préparer le futur citoyen, qui pensera la circulation sociale de l’information non comme un divertissement, non comme un circuit dans lequel il n’est que passif, mais bien comme un processus de conversation globale dont il est partie prenante. Il faut que l’homme du peuple, lorsqu’il lit un journal ou lorsqu’il regarde une émission de télévision, se demande non ce qu’on lui dit, mais pourquoi on le lui dit. Et il faut qu’il se demande non ce qu’il en pense, mais pourquoi il pense ce qu’il pense. C'est-à-dire qu’il faut élever l’homme du peuple non jusqu’au point où il serait spécialiste de tout, mais jusqu’au point où il considèrera à bon droit que le travail des spécialistes s’arrête avant la synthèse – parce que cette synthèse, c’est à lui, à l’homme du peuple, de l’effectuer. Et cet homme du peuple, bien sûr, doit être éduqué de manière à éprouver de la honte lorsqu’il ne comprend pas. Au lieu d’un imbécile programmable habitué à se complaire dans la passivité, l’auteur de « La révolte des élites » veut un esprit libre, qui assume une responsabilité devant la Cité : celle d’être un bon citoyen. Pour dire les choses simplement, Lash veut le retour du concept d’opinion éclairée, contre la dictature des spécialistes. Et il veut la base anthropologique qui rendra ce retour possible.

On pourra sourire de cette conclusion, dont on sent bien qu’elle correspond, chez Christopher Lash, au besoin instinctif de faire surgir une lueur d’espoir après un ouvrage-testament tout entier consacré à expliquer que l’expérience américaine est un échec. Il est évident que ce que Christopher Lash défend, au-delà du populisme (dont il se réclame en toute franchise), est d’abord le projet humain issu de la réforme protestante sous sa forme américaine : une humanité de prêtres, capables de penser leur relation à la totalité sous la forme d’une interrogation sans dogme, dans le libre examen et la recherche sincère de la vérité. L’auteur de « La révolte des élites » fait ici un peu penser à une mouche qui se cogne obstinément sur une vitre. Cet Américain confronté à l’effondrement de l’espérance dont sa nation était porteuse semble nous dire, en substance : « bon, ça n’a pas marché, alors on prend les mêmes, on refait tout depuis le début, et on regarde si ça va marcher au deuxième coup ». Vraiment, il n’est pas interdit d’en sourire.

On remarquera tout de même que la toute fin de l’ouvrage est consacrée à une opposition entre le freudisme, dans lequel Lash dénonce à mots couverts une forme particulière des stratégies déployées par les élites en révolte (mais en révolte contre quoi, au juste ?), et la psychanalyse de Jung, qui l’intéresse non pas tant pour elle-même, mais parce qu’elle souligne que l’homme moderne, pour construire valablement son refus de l’hétéronomie, a besoin d’une source spirituelle.

On en déduira ce qu’on voudra sur l’arrière plan idéologico-spirituel des élites en révolte, et sur la nature de la poussée secrète qui a provoqué cette révolte. Et pour mieux comprendre de quoi nous parlons, on lira « La révolte des élites »…

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