La route antique des hommes pervers (R. Girard)

Publié le : 22/10/2009 23:00:00
Catégories : Philosophie

Renegirard

Pour René Girard, la cause du malheur de Job n’est qu’humaine. Job est le bouc émissaire de sa communauté. Jadis hautement populaire, cet ancien homme de pouvoir a, dit-il, aidé les pauvres. Ses détracteurs lui reprochent au contraire de les avoir opprimés. C’est d’après eux la raison pour laquelle la communauté s’est retournée contre lui. Job, l’idole fracassée ? La route antique des hommes pervers, pour René Girard, c’est précisément ce cheminement qui a conduit Job d’abord à devenir une idole, ensuite à être brisé comme une idole. L’expression vient du livre de Job. Job, à qui son détracteur demande : « Veux-tu suivre la route antique des hommes pervers ? »

Ce qui frappe Girard dans le livre de Job, au-delà de ce constat, c’est le « tous contre un » que traduit le symbolisme biblique des « armée innombrables ». Job n’a plus d’ami. L’idole fracassée a fait l’unanimité contre elle, après l’avoir fait pour elle. Elle est menacée de lynchage par une foule rendue sourde à la raison, littéralement ivre de rage. Fort logiquement, Girard voit donc dans le livre de Job une analyse du mécanisme d’emballement mimétique victimaire qu’il avait exposé dans « La violence et le sacré ». La route antique des hommes pervers est le cheminement de la victime émissaire, de l’adulation qui permet de concentrer sur elle symboliquement toutes les soifs de péché, jusqu’à l’immolation qui permet de purifier la communauté. C’est le cheminement de Job dans le monde juif, tout comme c’est celui d’Œdipe dans le monde grec. Certes, continue Girard, on relèvera une différence : Œdipe est indiscutablement coupable de parricide et d’inceste. Mais s’arrêter à cette culpabilité, comme le fait Freud, est-ce juste ? Il y a cette culpabilité, certes. Mais n’y a-t-il que cela ?

En fait, nous ne savons pas si Job est plus innocent qu’Œdipe. Tout ce que nous savons, c’est qu’il proteste de son innocence. Job et Œdipe sont tous deux des boucs émissaires, et voilà l’essentiel. Spécialiste des aveux spontanés avant même le divan de la psychanalyse, Œdipe est un bouc émissaire réussi, puisque sa culpabilité est admise. Job, lui, est un bouc émissaire manqué.  Il en appelle à un Dieu par-delà la mythologie – et c’est précisément ce que notre modernité refuse de voir, elle qui est toute entière vouée au scepticisme sans comprendre que le scepticisme n’est que l’autre nom de la mythologie victimaire.

Comment s’est déroulée la chute de l’idole Job ? Girard résume sa théorie mimétique : l’idole a été ce que les idolâtres avaient envie d’être, par admiration, et ils sont entrés en concurrence dans l’admiration ; pendant longtemps, ils ont vénéré l’idole pour être elle par délégation, et ils se sont détestés parce qu’ils se faisaient concurrence ; puis, à la première erreur, ils ont fait chuter l’idole pour être elle à la place d’elle, et se sont réconciliés dans son sacrifice. Ainsi, l’instinct de mort et l’instinct de plaisir, le thanatos et l’éros, ont la même origine. Le péché d’idolâtrie ne s’est donc pas « sublimé », au sens de Freud, mais bel et bien confondu avec la pulsion de mort. Girard, à sa manière, rejoint la remarque de Jung sur le « mariage avec l’ombre » - Girard, lui, parle d’un « orgasme naturel de la violence », qui constitue « la première des techniques et leur mère à toutes, la technique du bouc émissaire ».


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Le livre de Job correspond pour Girard à l’aveu d’une crise du mécanisme victimaire dans la culture hébraïque. Le rituel sacrificiel ne s’y déroule pas normalement. Pour dire les choses simplement : la résistance de Job n’est pas conforme au déroulement normal de ce rituel. Dans le processus sacrificiel, en effet, l’unanimité de la communauté est requise, et la victime doit elle aussi participer de cette unanimité. Le sacrifice, explique Girard, est l’envers du pouvoir : dans les sociétés archaïques, le roi est adulé, on lui permet de commettre des crimes, mais la contrepartie de ce « droit au crime », c’est son sacrifice final (assassinat rituel ou, plus fréquemment, phénomène de la « fête des fous », inversion carnavalesque). Dans les sociétés modernes, la révolution a remplacé le carnaval puisque le roi ne se laisse plus sacrifié, mais le pouvoir, clef de voûte du désir mimétique, parce que le Prince détient toujours ce que tous les hommes veulent, est toujours également clef de voûte du sacrifice – c’est encore la mort du roi qui délivre le peuple de l’envie. Œdipe participe de ce mécanisme, il avoue ses crimes, mieux il les a commis pour qu’on puisse le condamner. Job, lui, refuse d’avouer. La crise sacrificielle est ouverte. Job est, dans la tradition juive, l’équivalent d’Antigone dans la tradition grecque : l’instant où la victime se rebelle. Girard souligne : c’est l’instant où une nouvelle religion émerge potentiellement, une religion fondée sur le refus du totalitarisme victimaire – ce totalitarisme dont les procès de Moscou furent la forme moderne, et dont les réquisitoires contre Job sont la forme archaïque.

Cette nouvelle religion des victimes sera, au terme de son accouchement, le christianisme, c'est-à-dire la renonciation à toute libération du « principe de plaisir » et l’acceptation d’un Dieu d’Amour, donc un Dieu étranger au monde. Mais elle peut connaître des perversions, bifurquer vers de fausses routes – routes qu’emprunteront ceux qui savent que la victime est innocente, mais préfèrent croire Dieu persécuteur et se veulent donc persécutés. Job annonce donc aussi, en filigrane, la religion que Girard critique implicitement : le judaïsme dans sa variante pervertie, la religion du ressentiment. Job, en effet, va finir par participer du mécanisme victimaire non en admettant sa culpabilité, mais en retournant la culpabilité contre ses persécuteurs – au prix d’un tour de passe-passe symbolique. A son tour, il recherche autour de lui une « route antique des hommes pervers », un mécanisme victimaire qui lui permette de refonder la transcendance en participant de la colère du Dieu vengeur. Et puisqu’il se sait innocent et se constate persécuté, il décide que Dieu Lui-même est derrière la persécution. Et il se rattache ainsi à l’unanimité non en dénonçant la supercherie, mais en la justifiant par la nécessité d’une condamnation de l’innocent. Job, au fond, réduit Yahvé à Dionysos – l’instant du « mariage avec l’ombre » est atteint, la religion hébraïque commence à éclater entre renonciation au mécanisme victimaire (le christianisme) et recherche du sacrifice de soi comme preuve de l’innocence. C’est l’invention de la posture victimaire – et voici que Dieu, miraculeusement, rachète Job et le délivre de la persécution. Le ressentiment de Job a permis la transmutation de sa persécution en délivrance.

Le chrétien sait que le maître de ce monde est Satan, et il en déduit que le Vrai Dieu l’attend hors du monde. Le Juif perverti par l’implosion de la pensée hébraïque pense, lui, que Dieu doit persécuter l’innocent pour le faire participer de Sa grandeur.

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