La sagesse de l'amour (Alain Finkielkraut)

Publié le : 25/05/2009 00:00:00
Catégories : Philosophie

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Pour Finkielkraut, l’amour est le point de confluence du don et de la prise de possession, parce que c’est l’instant où le souci de soi se confond avec le souci de l’Autre. C’est pourquoi la pensée normative ne peut pas traiter de l’amour, il faut une autre manière de conter.

Cette autre manière, il va la chercher chez Lévinas, pour qui exister était une pesanteur, et non une grâce – le fait pour le moi d’être « encombré de lui-même » une douleur qui renvoie à la permanence de l’Etre, à une confrontation insupportable entre ce qui existe (le Moi) et ce qui est (l’Etre) – en clair : à la conscience de la vie, et donc de la mort, et donc de la vie qui ne cesse pas, et pourtant cessera. Ce que nous ne supportons pas, c’est précisément cette confrontation, qui nous renvoie à notre nature finie. D’où notre besoin compulsif de nous absorber dans le spectacle offert par la multiplicité des étants, dont nous partageons si bien la finitude qu’il nous est possible de l’oublier face à eux.

C’est encore pourquoi autrui nous blesse, justement parce qu’il reflète notre moi. Autrui nous dit qu’il existe, à l’intérieur de nous, quelque chose qui nous encombre – cette permanence paradoxale, ce scandale. Autrui, en portant le regard sur nous, nous renvoie à la confrontation entre l’infini et le fini – d’où notre besoin de conquérir l’autre, pour le nier, ou à l’inverse d’être conquis par lui, pour être nié. Mais cette confrontation, ajoute Finkielkraut citant Lévinas, potentiellement violente, est nécessaire : c’est par elle que le Bien surgit comme une possibilité en nous. Autrui, en nous plongeant dans le scandale, nous oblige à assumer notre responsabilité, nous interdit de céder à notre paresse naturelle. Il est, par lui-même, une injonction : rencontre-moi ou tue-moi. Et le péché, ajoute Finkielkraut, réside justement dans le refus de cette injonction, dans le refus d’assumer la responsabilité de la rencontre.

Par opposition à la vision finalement optimiste de Lévinas, Finkielkraut cite ensuite Proust, qui croyait que l’amour, entre deux êtres, ne pouvait résulter que d’un malentendu – et qu’en conséquence, « personne ne communique jamais avec personne ». Pour lui, l’amour se porte toujours non sur l’autre, mais sur l’énigme qu’il pose. Aimer, c’est rencontrer quelqu’un qu’on est, enfin, sûr de ne jamais rencontrer. On n’aime pas l’autre, on aime le fait qu’il ne soit pas réductible à un instant, à une fixité. Avec l’autre que j’aime, enfin je ne pense pas à l’Etre.

Opposition, vraiment, entre Lévinas et Proust ? Non, conclut Finkielkraut. Proust complète Lévinas, car il explique la sagesse de l’amour : l’aveu que l’autre est précieux, parce qu’il est attente. Je ne rencontre l’autre aimé jamais vraiment, et c’est pourquoi il ne me quitte jamais. L’amour, dans sa sagesse, dénonce le caractère mensonger des utopies fusionnelles : il dit qu’entre l’autre et le Moi, il y a une limite, une frontière, une barrière, et qu’il faut précisément aimer cette barrière, qu’elle est le véritable objet de l’amour (suit un rapide développement sur le Cantique des cantiques, allégorie de l’alliance entre Dieu et son peuple). Il faut chercher et ne pas trouver, et même chercher en sachant qu’on ne trouvera pas, en priant qu’on ne trouvera pas – parce que, sous-entend habilement le (pour le coup très juif) Finkielkraut, c’est justement en cela que réside la vérité : dans le fait qu’on sait qu’on ne la trouvera jamais, sinon comme nostalgie.


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Finkielkraut s’appuie ensuite sur Flaubert, et son opposition entre dogmatisme de la Foi et dogmatisme de la Raison, pour décoder la schizophrénie du XIX° siècle : l’affrontement de deux idoles – c'est-à-dire de deux images de la vérité, confondues par erreur avec la vérité. Dans ces deux figures (le mauvais prêtre, le mauvais philosophe), il reconnaît le même égarement : vouloir rencontrer, vraiment, immédiatement, la vérité de l’autre – et donc se condamner soit à l’ignorer, soit à le nier. D’où, en partie, la catastrophe du XX° siècle : l’instant où ne pouvant continuer à ignorer, emporté par le fantasme fusionnel, on détruit, on encage dans des catégories réductrices, bref on nie.

Et c’est alors que se situe le moment décisif du livre, l’instant où on touche le fond du problème. Pour Finkielkraut, qui suit en cela Lévinas, tout humanisme est faux, lui aussi, qui affirme possible une communion des hommes. S’inscrivant franchement dans la tradition juive, il énonce qu’il y a, entre l’homme et Dieu (donc implicitement : entre moi et l’autre) une barrière infranchissable. Conséquence logique : dans la tradition juive, l’homme est condamné à ne jamais trouver l’amour, et toute prétention à l’avoir trouvé ne peut signifier qu’une fuite devant la responsabilité. Il ne doit cesser de chercher, mais jamais il ne trouve – tout simplement parce que s’il trouve, ce qu’il trouvera, ce ne sera nécessairement que l’incarnation de sa volonté de puissance, et non la vérité (suit, mais je vous l’épargne, le passage obligé et convenu sur les exploits d’Adolf, et le besoin compulsif qu’il éprouvait, en liquidant la Jüdigkeit, de la rendre visible, trouvable,qu’elle portait). précisément pour ensuite, enfin, pouvoir la dépouiller de son regard propre, du regard

Ce qui est frappant, dans cette conclusion, c’est qu’à aucun moment Finkielkraut ne se pose la question de savoir comment les autres, qui eux cherchent la communion, peuvent voir sa démarche à lui. Il nous dit que lui, il ne les atteindra jamais, voilà, point final. Mais est-ce qu’eux, ils vont l’atteindre, lui ?

La réponse est écrite en filigrane, à travers le récit pathétique que Finkielkraut, pour conclure son topo après avoir embrayé des exploits d’Adolf sur les causes supposées de l’antisémitisme, fait de la dégradation du capitaine Dreyfus (l’homme dépouillé de ses ornements, qui révèle, dans la nudité de son visage, l’insupportable appel de l’humilié à son prochain)…

C’est là que les Athéniens s’atteignent, car c’est là que nous comprenons la profonde schizophrénie de Finkielkraut : un homme qui doit chercher à communier (aller vers l’autre), mais ne jamais y parvenir (impossible, donc mensonger), et vit pourtant dans un monde chrétien (encore aujourd’hui, sous ses oripeaux irréligieux) dont tout le propos est de rendre possible la communion. Et l’on comprend aussi à quel point exact, dans l’esprit de cet homme intelligent, la pensée se brise : c’est qu’il manque un mot dans son œuvre : sacrifice. Ce que Finkielkraut ne voit pas, ne comprend pas (ne veut pas comprendre), c’est que la communion des autrescontre lui, et qu’inconsciemment, c’est précisément ce qu’il recherche. est possible justement

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