Évènement

La société des individus (N. Elias)

Publié le : 15/05/2010 14:50:17
Catégories : Sociologie

elias

Parmi les critiques de la « personnalité autoritaire » et les opposants historiques au nazisme, on trouve de véritables penseurs, qui regarderaient sans doute avec stupeur et dégoût leurs descendants tardifs, nos « antifas » contemporains. Il est important de leur rendre justice : ce n’est pas parce que leur pensée a été recyclée par le mou totalitarisme contemporain, ce n’est pas parce que leurs élèves semblent désormais se donner pour tâche de caricaturer leurs idées jusqu’à les rendre méconnaissables, qu’il faut ignorer leur critique, parfois juste, presque toujours intéressante.

Parmi eux, Norbert Elias. Voici, par exemple, un de ses écrits les plus emblématiques : « La société des individus ».


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Qu’est-ce qu’une société ? Au premier sens du terme, c’est la réunion d’une multitude de personnes. Mais quel genre de réunion ? Comment cette réunion se maintient-elle ? Quels sont ses objectifs, et d’ailleurs, a-t-elle des objectifs ?

Pour Elias, il y a deux manières de répondre à ces questions. Soit l’on considère avec Hegel que la société possède un esprit propre, soit l’on admet qu’elle est faite d’abord d’individus, et que son « esprit » n’est qu’une reconstruction, le produit d’une réunion additive des psychés individuelles. En arrière-plan de ces deux conceptions, la question des finalités : les individus existent-ils pour la société, ou l’inverse ?

La proposition d’Elias : sortir de cette opposition. Comment ? Tout simplement en admettant que les individus et la société sont, les premiers comme la seconde, sans but prédéfini. Tout être particulier se fixe des objectifs dans chaque situation donnée. Il n’y a pas de « but suprême ». La coexistence des hommes est pleine de tensions, le conflit est omniprésent dans la société. Quelles que soient les structures, elles sont toujours inachevées. Ces structures ne sont donc, au fond, que des instruments de limitation de l’univers des possibles, pour chaque individu – des formes qui permettent, temporairement, de limiter le chaos. Pour Elias, la société est un pis-aller indispensable et irremplaçable, qui permet de dissimuler l’absence de « but suprême ». Elle fabrique des relations de dépendance fonctionnelle relativement stables, et cela permet d’injecter de la stabilité dans un ensemble par ailleurs spontanément chaotique.

« L’esprit » de la société est donc bien une reconstruction, mais contrairement à l’opinion des individualistes, cette reconstruction ne sert nullement à nier la cohérence des esprits individuels : au contraire, elle permet de minimiser les effets de leur incohérence fondamentale. Le rôle de « l’esprit » de la société est de conférer un sens à des esprits individuels qui, réduits à eux-mêmes, n’en ont aucun. La conscience de soi individuelle n’est donc pas une réalité opposée à l’illusion de l’esprit collectif : il n’y a là que deux illusions, qui cependant, par leur adossement, finissent par produire une réalité. Ce n’est pas l’individu qui fait la société, ce n’est pas la société qui fait l’individu, c’est la société des individus qui produit et les individus, et la société.

Notre société, à présent, si on l’analyse spécifiquement, produit pour Norbert Elias un certain type d’individu, qui en retour façonne un certain type de société. Ce qui caractérise notre société, c’est en effet que le type d’individu fabriqué est à la fois très conscient de son individualité, et très conscient de son insertion dans un esprit global de la société (rappelons qu’Elias est allemand, et qu’il écrit en 1933). On a là la conséquence d’une éducation qui oblige les êtres à un très haut degré de réserve, à l’érection d’une barrière mentale entre leur monde individuel propre et le monde social dans lequel ils s’insèrent. C’est ainsi que la question de l’esprit de la société, par opposition à l’esprit individuel, devient centrale dans notre société. Le « moi intérieur » se vit comme totalement coupé du « nous social ». L’invention de l’adolescence n’est rien d’autre que l’allongement de la période de « dressage » nécessaire à la gestion de cette coupure.

L’opposition contemporaine entre sociologie et psychologie est, elle aussi, une conséquence de cet état de fait que nous croyons universel, mais qui est en partie spécifique à notre société. D’où notre représentation de l’individu même comme un être compartimenté, avec des « tiroirs » dans lesquels on range, selon leur hauteur, leur visibilité, des parties plus ou moins socialement acceptables du « moi intérieur ».

Elias propose précisément de sortir de cette vision compartimentée, pour reconstituer une psychologie à la fois individuelle et sociale, qui permettrait de penser l’individu dans sa relation au social, et le social dans sa relation à l’individu.

Cette nouvelle psychologie doit selon lui nous libérer de l’emprise exercée aujourd’hui par l’économisme. Il estime que la prétention croissante à comprendre la société comme une machine économique n’est qu’une ruse inconsciente, visant à dissimuler le caractère conventionnel de l’opposition radicale individu/société. L’économie permet de reconstituer le continuum, sans admettre sa nature. Elle est un sas, une courroie de transmission extérieure aux deux sphères que l’on doit faire coopérer, sans admettre leur unicité latente. Elias veut, par opposition, resituer l’économie au sein d’un processus plus global – le processus social dans son ensemble, qui fait la société en faisant les individus, et réciproquement.

L’enjeu, à termes, est de sortir d’une vision de l’Histoire exagérément mécaniste et déterministe, dans laquelle les individus sont pensés tantôt comme les briques de base d’une construction qui seule fait sens, tantôt comme les pièces disjointes d’un ensemble qui les enserre artificiellement. Derrière cet enjeu, ce qui se profile évidemment dans l’œuvre d’Elias, c’est la constitution d’un « sens de l’histoire » qui admette, à travers le continuum de l’individu et du social, que l’individu a une place dans l’histoire (réfutation du totalitarisme), mais que cette place est inséparable du social (réfutation de l’individualisme).

Or, donc, ce qui est comique, d’une certaine manière, quand on lit Elias aujourd’hui, c’est de mesurer à quel point ceux qui se réclament désormais de l’antifascisme sont extrêmement représentatifs des erreurs de perspective qu’il dénonçait en son temps. Quoi de plus symptomatique du divorce entre psychologie individuelle et sociologie, entre sociologie et histoire, entre l’individu et le social, que nos « antifas » contemporains ? Quoi de plus totalitaire que leur « antifascisme », qui pense l’histoire comme un mouvement obligé contre la « personnalité autoritaire » ? Quoi de plus individualiste que leur sensibilité « libertaire » ?

Quand on lit Elias, au fond, on réalise que nos « antifas » contemporains sont des fascistes, même s’ils ont retourné l’enveloppe extérieure du fascisme. A l’intérieur de cette enveloppe retournée, ils pensent exactement selon les modalités décortiquées, critiquées et prises à revers, en son temps, par un homme comme Norbert Elias.

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