La société du spectacle (G. Debord)

Publié le : 15/09/2009 07:34:39
Catégories : Sociologie

debordGuy Debord est le mal aimé de la dissidence française. On lui a reproché, en vrac, d’être imbu de lui-même, pas toujours très regardant sur ses sources, facile du guillemet et rapide à l’enfumage. Et sans doute, tout cela est vrai, en partie du moins.

Il n’en reste pas moins que nous devons à Debord un des textes les plus importants de la dissidence occidentale du second XX° siècle : « La société du spectacle ».

Note de lecture, donc.


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Debord analyse le système qui se met en place dans les années 60 comme le passage du système capitaliste d’un système de production des objets à un système de production du spectacle des objets.  Ce « spectacle » ne doit pas s’entendre au sens de simple « représentation ». Il s’agit du « mouvement autonome du non vivant ». Il s’agit donc d’un simulacre. Debord n’emploie pas le terme, que Baudrillard généralisera quelques années plus tard, mais c’est bien « simulacre » qu’il faut comprendre, quand Debord parle de « spectacle ».

Le but de cette supercherie est de cacher la division de l’humanité (entre capitalistes et prolétaires) derrière l’illusion d’unité. Le « spectacle », au sens de Debord, institue un rapport social entre les individus, les groupes et les classes. Il n’est pas un « monde de la vision », mais une vision du monde. C’est une imitation de la réalité vécue, qui mime la réalité et, qu’en retour, la réalité sociale finira par mimer.

Le « spectacle », au sens de Debord, traduit une substitution du mensonge, l’affirmation du spectacle pour cacher la négation de la vie, à la vérité, incarnée dans le fonctionnement social sous-jacent, et qui nie l’autonomie du vivant. La force de ce processus de dissimulation, de travestissement, de simulation, provient du caractère tautologique du « spectacle » universalisé. Par le spectacle, l’économie se développe pour elle-même, et personne ne peut s’en rendre compte, parce que personne ne peut penser hors des catégories de l’économie. Le spectacle, au sens de Debord, est l’économie-monde devenue unique paradigme de la pensée humaine, prison sans faille, circuit parfaitement clos et parfaitement cyclique.

Le spectacle est, nous dit Guy Debord, l’aboutissement logique du capitalisme contemporain. L’homme est passé de l’être à l’avoir, puis de l’avoir au paraître, jusqu’à ce que la réalité individuelle, réduite à la possession des objets, soit à travers cette première réduction confinée dans la réalité socialement représentée. Derrière cette double réduction, la mise en place d’une dynamique collective quasi-hypnotique. Le crétin consumériste a en réalité dégradé la vie concrète en univers spéculatif, mais comme il ne sait pas qu’il existe un univers spéculatif, il ne comprend pas sa propre régression comme un retour au religieux à travers le matérialisme. C’est un abruti parfait, si bien occupé de lui-même qu’il n’a besoin de personne pour s’interdire de penser. De toute manière, « penser », il ne comprend plus ce que cela signifie. C’est un aliéné intégral, un homme littéralement coupé de lui-même, devenu son propre simulacre, réduit au niveau d’un programme prédéfini, et déroulé sans possibilité de reprise réflexive.

Si cet aliéné ne peut pas échapper à son aliénation, c’est parce que, paradoxalement, le renforcement des causes de cette aliénation est sa seule échappatoire face à l’accroissement constant de ses conséquences. L’aliéné souffre de son aliénation, et c’est pourquoi il se réfugie toujours plus loin dans le spectacle, comme négation de l’aliénation – d’où un renforcement, pour finir, des causes objectives de cette aliénation qui est niée en termes subjectifs.


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Cette dynamique auto-générée arrange si bien le Pouvoir qu’il la relance dès qu’elle semble faiblir. Au point, nous explique Debord, que l’Etat moderne se confond très largement avec le spectacle. Exactement comme l’Etat médiéval se confondait avec l’Eglise, la Messe étant la justification du Pouvoir temporel en tant qu’elle expliquait ce que celui-ci ne pouvait pas faire (puisque c’était du domaine de Dieu), l’Etat moderne se confond avec le spectacle de la consommation et de la production, en tant que ce spectacle explique ce que l’Etat moderne peut faire (puisque c’est du domaine de l’économie).

Donc la dynamique d’aliénation par la spectacularisation est, dans notre société, la nouvelle forme du sacré. Et le caractère sacré du spectacle consumériste provient du fait que ce spectacle montre, d’une certaine manière, ce qui est. Le profane absolu a fini par devenir le lieu d’un nouveau sacré, d’où le caractère non contestable, en apparence, de ce nouveau sacré. Grâce à la technique, le pouvoir peut se permettre à bon droit de célébrer, par le spectacle, l’abolition des anciennes misères. Mais, en réalité, derrière cette célébration, il y en a une autre : celle d’une prolétarisation du monde qui plaît aux prolétaires.

Le spectacle au sens de Guy Debord est donc, en réalité, une marchandise – LA marchandise centrale offerte par le capitalisme contemporain. Le spectacle est le support d’un échange déséquilibré, où l’aliéné témoigne de son aliénation en s’installant dans la passivité face à la partie de la société qui se représente à elle-même (qui se donne en spectacle). C’est une nouvelle phase dans l’évolution des systèmes issus de la dynamique capitaliste : désormais, puisque l’activité non productive devient majeure (progrès technique oblige), il faut que le temps libre soit lui aussi aliéné. Le support de cette aliénation est le spectacle, c'est-à-dire, comme il a été dit précédemment, du non vivant qui mime le vivant. Le spectacle-marchandise coagule une activité humaine fluide, il garantit que dans un monde où seul l’ordre du sensible est pensable, le sensible restera inscrit à l’intérieur des structures d’un suprasensible favorable aux maîtres du jeu.

En cela qu’il rend possible le maintien d’un monde matériel théoriquement en expansion indéfinie à l’intérieur d’un monde suprasensible parfaitement stable (en termes de relations de classe), le spectacle rend possible le maintien du système capitaliste quel que soit l’accroissement des forces productives. La quantité étant devenue l’instrument d’une simulation de la qualité, quelle que soit la quantité produite, il restera toujours un manque – puisque, précisément, la quantité ne peut pas simuler la qualité exactement. En ce sens, la société du spectacle est l’instant où l’occupation des esprits devient absolue, insurmontable et totale. Quelle que soit l’amélioration de son sort matériel, le prolétaire, à travers le spectacle, restera indéfiniment cantonné dans une aliénation radicale. Peu importe que l’employé de bureau souffre physiquement infiniment moins que son arrière-grand-père mineur de fond. Peu importe qu’il soit bien mieux nourri que son grand-père ouvrier. Peu importe même qu’il soit mieux éduqué que ses ancêtres obligés de trimer dès l’âge de douze ans : étant donné qu’il ne pourra consacrer sa plus grande santé, sa plus grande disponibilité, sa plus grande culture, qu’à poursuivre indéfiniment la simulation de la qualité par la quantité (culte des marques, standing, etc.), il restera toujours aliéné, tenu d’abdiquer de toute volonté autonome pour s’inscrire dans un système qui lui offrira, en échange de sa passivité face au spectacle, l’illusion d’en faire partie. C’est ce que Debord appelle « l’enfermement dans un principe de survie augmentée ».

Alors, invincible, la « société du spectacle » ? – Pas tout à fait. Elle a, tout de même, un point faible…

Le problème de cette « société du spectacle », c’est en effet que le spectacle doit continuer. Il faut qu’il y ait du suspens.

C’est pourquoi la société du spectacle ne cesse de se diviser contre elle-même, afin de maintenir l’illusion d’une interrogation sur sa nature. Pour entretenir la réflexion dans le paradigme voulu par le pouvoir, et l’empêcher de s’échapper au-delà des limites de ce paradigme, on va donc fabriquer des forces faussement antagonistes à l’intérieur dudit paradigme. Debord, qui écrivait dans les années 60, s’amuse ainsi à opposer la génération du baby-boom, alors jeune, à celle des « vieux » nés avant la guerre : un conflit, dit-il, entre une jeunesse non-libre, « occupée » par le 45 tours et le yéyé, et une vieillesse non-libre, « occupée » par l’argent et le travail. La non-liberté ou la non-liberté, choisis ton camp camarade… A chaque fois, on relèvera la même ruse : opposer deux camps à l’intérieur de la structure d’ensemble du spectacle, de préférence sur une question annexe, à travers un système de « sous-intérêts ludiques ». En revanche, ne jamais laisser penser qu’il existe un ailleurs, un « hors spectacle ».

Le sommet de ce mécanisme est atteint avec la vedette, en concurrence avec d’autres vedettes. La vedette est tout simplement le prototype de l’homme spectacularisé. C’est un individu qui est enfermé dans un cycle vicieux : de l’argent il tire de la jouissance, de la jouissance il acquière une centralité dans le spectacle, de cette centralité il tire le pouvoir de faire de l’argent, etc. Mis en concurrence avec d’autres « hommes spectacularisés », la vedette incarne l’enfermement de l’individu dans une course sans cesse accéléré à l’accomplissement de ce cercle vicieux : lucre – luxure – narcissisme – mimétisme – pouvoir – lucre. Et toutes les vedettes, annonce Debord il y a quarante ans, ne seront pour finir que cela, même les hommes politiques ne seront plus que des acteurs jouant un rôle dans le spectacle.


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La conclusion du livre de Debord (publié, rappelons-le, en 1967) présente moins d’intérêt que le reste du texte, pour le lecteur contemporain. Elle est consacrée, pour l’essentiel, à régler leur compte aux débiles admirateurs du maoïsme (la grande mode, à l’époque, chez les jeunes gens bien nés désireux de jouer à la révolution pour se donner un genre).

Debord explique que la bureaucratie maoïste chinoise n’est jamais que la forme asiatique du spectacle occidental. Qu’est-ce qu’un bureaucrate, sinon un rouage dans un système de spectacularisation ? A sa manière, il recrée un rapport au « capital – spectacle » tout à fait comparable à la « vedette » occidentale. Le slogan remplace le gadget, la rigidification idéologique remplace l’enfermement de la pensée dans le paradigme du spectacle, mais c’est finalement la même chose : du non vivant se met à la place du vivant. A la limite, si le fascisme peut être défini comme « l’archaïsme techniquement équipé », le maoïsme, lui, n’est rien d’autre que le spectacle (encore) techniquement retardataire…

Et Debord d’en rajouter, en attaquant Marx lui-même (ce qui, soit dit en passant, explique en partie la mauvaise réputation qu’on lui a faite ensuite). Pour Guy Debord, en effet, il existe chez Marx une part de spectacularisation qui, involontairement sans doute, annonce le stade actuel du capitalisme. Hegel, explique Debord, avait conçu la première philosophie de l’Histoire – mais il avait conservé, en surplomb de cette historicité radicale, la question de Dieu. Marx, en enfermant l’historicité dans un déterminisme, a supprimé cette question, et, ce faisant, il s’est finalement inscrit le premier dans la démarche de sacralisation d’une matière support du suprasensible – soit, très exactement, la formule contemporaine du « spectacle » au sens de Debord.

En fait, poursuit l’auteur de « La société du spectacle », l’erreur des marxistes (et en premier lieu de Marx lui-même) est de ne pas avoir compris que l’économie-politique n’était pas par hasard une science bourgeoise. « La bourgeoisie, » explique Debord, « est la seule classe révolutionnaire qui ait jamais vaincu. » Et c’est tout à fait logique : l’économie politique est, par nature, le triomphe du spectacle, donc de la bourgeoisie, et donc, en dernier recours, de la bureaucratie. On ne peut, du développement de la technique, rien attendre d’autre que l’extermination de la conscience, et la construction d’une humanité radicalement aliénée, et aimant son aliénation.

A l’opposé du déterminisme marxien, Debord propose donc un programme révolutionnaire reposant, avant tout, sur la construction de la conscience. Il ne s’agit pas d’espérer de la prolétarisation générale une hypothétique conscience de classe universelle, mais de construire cette conscience en bâtissant les structures collectives qui rendent possible la sortie du spectacle. Et Guy Debord, pour finir, d’esquisser un programme de destruction raisonnée de la machine – spectacle, par la construction progressive de conseils autonomes, prenant en main le destin de collectivités à taille humaine, et préparant enfin l’inscription de toute l’humanité dans le temps linéaire de la bourgeoisie, ce que représente le spectacle et, aussi, ce dont il exclut – au lieu que les masses restent, comme elles l’ont toujours été jusqu’ici, enfermées dans un temps pseudo-cyclique, celui de la consommation, envers du spectacle, côté passif.

Dans « La société du spectacle », on discerne, déjà, les aspirations floues qui, pour finir,  échoueront dans les ultimes soubresauts du 68 « intelligent ».

Hélas.


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Au-delà des regrets que peut nous donner le constat déprimant qu’il y a plus de quarante ans, les gens intelligents avaient déjà à peu près tout compris de la catastrophe où nous sombrons aujourd’hui ; au-delà des regrets, donc, de voir que l’on savait, et qu’on n’a rien pu faire ; au-delà des regrets, il reste, dans la « société du spectacle », une grille de lecture intéressante, qui peut encore servir aujourd’hui. On comprend mieux, après avoir lu Debord, pourquoi le crétin lambda contemporain, genre abruti électeur UMPS standard, ne peut pas se révolter contre une classe dirigeante qui est en train, objectivement, de le spolier comme jamais, peut-être, une classe dirigeante n’a spolié les peuples.

Il ne peut pas se révolter, parce qu’il ne peut pas comprendre qu’il existe un monde au-delà du spectacle.

Un exemple, pour bien nous faire comprendre.

Nous discutions récemment avec un jeune homme, fort intelligent et tout à fait lucide sur bien des points. Il nous disait, en substance, qu’il restait bouche bée devant le niveau de crétinisation de ses collègues de travail, pourtant des ingénieurs de haut niveau (donc a priori, pas des débiles mentaux). Il nous disait qu’il avait constaté que ces gens-là ne pouvaient pas comprendre qu’on ne soit pas particulièrement intéressé par le fait de faire de l’argent. Qu’on pouvait ne pas être fasciné par la perspective d’un contrat permettant de s’en mettre plein les fouilles. Qu’on n’était pas forcément enthousiaste à l’idée de se la couler douce autour d’une piscine avec des putes. Qu’on pouvait avoir d’autres valeurs – de vraies valeurs, en somme, comme, disons, l’honneur, l’amour et l’amitié.

Comment, nous demandait ce jeune homme, comment se faisait-il que ses collègues ne comprennent pas cette idée toute simple ? Au point qu’elle les faisait rire, et que pour tout dire, ils regardaient notre jeune naïf comme une sorte de ringard

Nous lui avons suggéré « La société du spectacle ». Qu’il lise, et il comprendra. Il comprendra qu’un individu élevé à l’intérieur de cette fabuleuse ruse du Capitalest le monde, et que le monde est l’Etre. Ce n’est pas qu’il est bête, c’est tout simplement qu’il lui manque une dimension. n’a aucune chance de sortir de son conditionnement. Il ne peut, tout simplement, pas se représenter qu’il existe autre chose que le spectacle. Il pense, tout simplement, que le spectacle

Se goberger avec du fric mal gagné lui paraît le summum du succès, parce qu’on lui a montré des vedettes accomplissant exactement cela, et parce que, sans le comprendre lui-même, il aspire à être une vedette, et à n’être que cela. Il veut être un homme totalement spectacularisé pour s’inscrire dans un temps pseudo-cyclique de pure jouissance. Il ne peut pas concevoir qu’un homme non spectacularisé aspire à un temps authentiquement linéaire, celui du progrès humain. Le sujet dont nous parlons ici est certes un homme, mais en partie seulement, en apparences seulement. En réalité, sur un certain plan, ce n’est qu’un animal-humain, conditionné par un dresseur habile.

Alors bon, soyons clair : on ne doit pas s’étonner, n’est-ce pas, qu’un animal bien dressé ne voie pas plus loin que sa gamelle !

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