La société fermée

Publié le : 05/02/2009 00:00:00
Catégories : Politique

cadenas_croquis

Suite à l'article « Du mérite », qui visait à faire constater que notre élite se réserve le principe d’héritage pour mieux nous dominer, et qu’elle agit ainsi parce qu’elle se sait illégitime, et qu’elle définit ainsi un modèle de société ouverte à pouvoir fermé, il nous faut proposer un contre-modèle, ce modèle de société fermée à pouvoir ouvert qui seul permet de maximiser les libertés collectives et individuelles, et d’accorder au mérite la place qui lui revient.

Décrivons tout d’abord la société fermée.

La société dans laquelle nous vivons n’est une société que si l’on admet la définition la plus vague du terme, c'est-à-dire celle des marchands : convergence d’intérêts sanctionnée par un contrat, convergence qu’on nommera progrès à gauche, et profit à droite, mais qui ne se définira jamais que sur une base matérialiste. En réalité, cette soi-disant société est un système, ouvert à tout ce qui s’intègre dans les catégories fondatrices de la domination marchande. La tolérance dont on nous rebat les oreilles n’est que l’institution du principe selon lequel tout peut entrer dans ce système, sauf ce qui est rétif au pouvoir des marchands. Et c’est justement pour interdire toute critique à l’égard de ce principe que dans notre « société totalitairement ouverte », la non-discrimination (sauf sur des bases économiques) est devenue une obligation pénalement sanctionnée.

Par opposition à ce système mécaniste et négateur de l’humanité réelle, telle qu’elle s’incarne dans notre peuple, comment définir une société ? - une vraie société.

En premier lieu, par nature, cette « vraie société » n’accorderait qu’un rôle subordonné à la classe marchande. Pourquoi ? Tout simplement parce que la finalité d’une « vraie société » ne serait pas matérialiste – dire que la société a une finalité matérielle en premier lieu, c’est nier que l’homme poursuive d’abord les fins de son esprit, et à titre auxiliaire seulement la satisfaction de son corps. Or, une société ne reconnaissant aux finalités matérielles qu’une place auxiliaire cantonnera forcément les classes poursuivant ces finalités-là à une place également auxiliaire [lire les notes de lecture sur Castoriadis et « l’institution imaginaire de la société »].

En second lieu, toujours par nature, une « vraie société » accorderait un rôle essentiel au politique en lui-même, en tant qu’il possède des finalités propres : créer le sens qui fait vivre la communauté [lire la note de lecture sur Julien Freund et « qu’est-ce que la politique ? »]. Car telle est la finalité principale que poursuivra forcément l’homme libre : construire ce sens, qui rend la liberté possible, parce qu’il rend possible l’exercice de la raison.

En troisième lieu et par conséquent, la « vraie société » ne peut pas être totalement indépendante du caractère héréditaire (au moins en partie) de son substrat biologique, de la communauté charnelle qu’elle organise et représente. Le sens construit par le politique doit en effet s’appuyer sur celui perçu par les citoyens, et le citoyen perçoit toujours d’abord le sens de sa filiation biologique, c’est inévitable. Avant toute institution imaginaire, en amont de tout travail de conscientisation, il y a cette donne inévitable : le sens de la communauté charnelle sous-tend celui de la société, et ce sens charnel est biologique, héréditaire, familial. Une société peut évidemment élargir, adapter, rendre dynamique la dimension biologique de sa communauté substrat. Une société peut adopter des individus extérieurs à la communauté charnelle qui la sous-tend (soit parce que les familles adoptent des étrangers, soit parce que certaines familles étrangères sont collectivement adoptées par les clans, soit, plus rarement, parce que certains clans étrangers se joignent à la communauté préexistante). Mais par contre, aucune société ne peut nier la dimension biologique de cette communauté substrat.

En quatrième lieu, si la « vraie société » place les marchands à une position subalterne, elle leur reconnaît cependant un rôle essentiel : non pas garantir le progrès (une fiction) ou le profit (une illusion), mais assurer l’autonomie matérielle du corps politique, garantir qu’il n’est pas, pour ses approvisionnements, tenu en dépendance par un corps étranger lui-même non tenu en dépendance. Il ne s’agit pas d’ériger l’autarcie en idéal, mais d’anticiper sur les chantages éventuels. Pour être indépendant politiquement, il faut l'être économiquement, et le véritable travail de la classe marchande devrait être là : dans la défense des bases matérielles de la souveraineté. C’est d’autant plus important qu’une « vraie société » doit se penser comme authentiquement tolérante à l’égard des autres sociétés, et cette tolérance n’est possible qu’aussi longtemps qu’on n’est pas obligé de conquérir ces autres sociétés, faute d’avoir évité de tomber en leur dépendance.

En cinquième lieu, la « vraie société » recherchera le maintien d’un minimum de justice sociale entre citoyens, c'est-à-dire la proportionnalité entre la plus-value générée et la plus-value captée. La liberté du citoyen d’écraser les autres citoyens n’a pas de sens dans la Cité. Le principe de libre concurrence n’est nullement incompatible avec la régulation, qui permet d’encadrer les actions de la classe marchande.

Voilà, à grands traits, ce que serait une « vraie société » - en particulier sous l’angle des rapports entre le politique et la classe marchande.

Définissions maintenant ce que serait une « vraie société » fermée.

Ce qui caractérise une société fermée, c’est qu’elle possède une identité, garante de sa continuité, et de sa capacité à dire ce qu’elle est, et ce qu’elle n’est pas. Cette identité peut changer au fil du temps, mais par un travail de conscientisation permanent, le peuple maintient une continuité. L’identité change tout le temps, mais à aucun moment, elle ne cesse d’être elle-même. Il n’y a pas de rupture. Alors seulement, la société peut être fermée sur elle-même, au bon sens du terme : c'est-à-dire capable de se maintenir sans s’étendre.

Comment construit-on une identité ? Comment maintient-on la continuité du travail de conscientisation ?

Pour le comprendre, je vous propose de raisonner a contrario. Regardons ce qui se passe dans notre « société ouverte », et essayons de comprendre pourquoi nous sommes tombés dans une effroyable crise identitaire, et comment nous réagissons à cette crise.

Nous vivons dans un système où la compétence spécifique du politique (créer le sens) n’est plus nécessaire pour accéder à des postes à responsabilité. Désormais, pour accéder au pouvoir, il faut bénéficier d’un capital médiatique. C’est précisément là que réside, actuellement, la plus grande sujétion du politique à la classe marchande : les médias appartiennent aux grands groupes financiers et industriels.

Il en découle que le discours politique n’est plus réellement politique. Il ne crée plus de sens. Dans la classe politique, personne, par exemple, ne parle plus vraiment du protectionnisme, personne ne cherche à l’expliquer sérieusement. Le débat même est interdit. Aussi arrive-t-on dans une situation étrange, où faute de débat réel, la société perd conscience d’elle-même en tant que groupe devant définir une position commune sur la question. Sur la question du protectionnisme, combien de fois entendons-nous les mêmes personnes se plaignant de ce que leur entreprise soit concurrencée par des entreprises situées dans des pays à bas salaire, et simultanément se réjouissant que grâce aux importations depuis ces mêmes pays, le pouvoir d’achat des salariés occidentaux se maintienne malgré tout ? L’incohérence et la perte de sens commence dans le collectif, puis elle contamine jusqu’aux individus eux-mêmes.

Comment réagissons-nous ? Grâce à Internet, nous recréons le débat. C’est une réaction spontanée. Dès que la possibilité nous en est laissée, nous court-circuitons la caste journalistique qui tient la discussion en otage. Mais regardons bien la manière dont nous procédons. Nous ne formons pas, sur Internet, un seul et même réseau uniforme et homogène. Des sous-réseaux apparaissent, qui regroupent les internautes partageant la même vision du monde, le même système de références. C’est que pour produire un sens significatif, nous devons avoir un système de références commun qui nous permette de bâtir un sens signifiant [relire la note de lecture sur « la guerre du sens », de Loup Francart].

Alors voilà, on comprend enfin ce qu’est une société fermée. Ce n’est pas une société qui se ferme aux autres sociétés. Ce n’est pas une société haineuse, ou agressive. C’est une société qui referme son cycle de création du sens, et pour cela, établit une frontière entre ceux qui peuvent le refermer avec elle, et ceux qui ne peuvent pas. La société fermée n’est pas différencialiste par haine, par goût de l’exclusion de l’autre, mais par amitié [lire la note de lecture sur Aristote, « l’éthique à Nicomaque »], par goût de l’inclusion du même.

Voilà ce qu’est la société fermée, voilà pourquoi elle permet de fonder une vraie société.

Dans un prochain article, nous verrons par quels moyens cette société sélectionne sa classe dirigeante.

Partager ce contenu