Évènement

La violence et le sacré (R. Girard)

Publié le : 24/09/2009 23:00:00
Catégories : Philosophie

Renegirard

La pensée de René Girard est curieusement assez mal connue en France. Cet universitaire français a en effet fait presque toute sa carrière aux Etats-Unis (quand on voit l’état de la vie universitaire en France, on comprend qu’il ait préféré, à tout prendre, un pays où, au moins, on a le droit de penser librement à condition de rester entre soi). Série de notes de lecture, donc, pour découvrir un des penseurs de langue française les plus importants de ces dernières décennies…

Et commençons par son ouvrage sans doute le plus célèbre : « La violence et le sacré ».


*


Le sacrifice est à la fois chose sainte et crime. Que cache cette ambivalence ?

Girard souligne pour commencer que la violence est un réflexe facile à déclencher, mais qui perdure longtemps après la disparition du stimulus. En outre, c’est un réflexe qui peut se donner des objets de rechange. Et si la fonction du sacrifice était de tromper la violence ? Ainsi, le Dieu dont la colère est apaisée par le sacrifice n’est rien d’autre qu’une métaphore de la violence présente en l’homme.

Plaide en faveur de cette thèse le fait que dans les cultures traditionnelles, la victime sacrificielle présente presque toujours deux traits distinctifs : elle ressemble à un membre du groupe (même lorsqu’il s’agit d’un animal, puisqu’on choisit un animal anthropomorphe) ; elle ne fait pas à proprement partie du groupe (même lorsqu’il s’agit d’un être humain, puisqu’on choisit un marginal). Ainsi, la victime sacrificielle ressemble aux membres du groupe, donc peut tromper la violence qui traverse le groupe, et cependant n’en fait pas partie, donc peut être immolée sans appeler de vengeance. Et quelles sont les sociétés qui pratiquent les cultes sacrificiels ? Précisément plutôt celles qui sont traversées par des mécanismes de vendetta. La disparition des cultes sacrificiels correspond presque toujours, historiquement, à la confiscation de la violence légitime par l’Etat. L’hypothèse prend corps : la violence et le sacré sont inséparables. Si le ritualisme religieux nous paraît incompréhensible, c’est parce qu’il traitait un problème devenu sans objet : la maîtrise de la violence dans des sociétés primitives avec pas ou peu d’Etat.

Girard, poussant son raisonnement, analyse les mécanismes de la violence. Il en arrive à la conclusion que ces mécanismes obéissent à des logiques de mimétisme. La violence est communicable (je désire un objet, donc l’autre va désirer cet objet puisque mon désir l’a rendu désirable, et nous voilà concurrent), déstabilisante (désirant la même chose que l’autre, je m’identifie à lui, et perd mon identité), contagieuse (je subis la violence, donc j’exerce une violence en retour), et elle peut circuler à l’intérieur d’un groupe, « ricochant » d’une victime sur une autre (je peux choisir un objet de désir/violence en substitution d’un autre objet de désir/violence). A l’aune de ce constat, le sacré (c'est-à-dire ce qui maîtrise l’homme) est d’abord la force élémentaire qui vient s’interposer pour interrompre le cycle mimétique de la violence.

C’est pourquoi le sacré obéit à des coutumes très strictes. On ne peut pas « faire venir » (invoquer) cette force élémentaire sans suivre une certaine méthode, qui a fait ses preuves. Un sacrificateur doit être purifié avant le sacrifice, et à nouveau après. Il est l’homme qui va « faire venir » la violence dans le groupe, pour la matérialiser et lui permettre ainsi de s’échapper, de quitter les esprits gagnés par la contagion mimétique. Il doit donc être pur avant, parce qu’il ne faut pas que la violence qu’il appelle lui échappe, il ne faut pas qu’elle se mêle à la violence ordinaire qu’elle doit dissiper. Et il doit être purifié après, parce qu’il a touché la violence, il l’a prise en lui.

Le sacrificateur doit aussi savoir à quel moment il peut procéder au sacrifice. Il faut que le cycle mimétique ait été suffisamment avancé pour que les différences entre les êtres cessent d’être perceptibles – c'est-à-dire que l’identification des uns aux autres doit être parfaite, dans la communion autour du même objet de désir. Alors seulement, juste avant l’éclatement de la violence (quand le seul moyen de rester moi-même est de tuer l’autre avec lequel je me suis identifié), juste à ce moment-là, le sacrifice peut avoir lieu.

Le sacrifice est l’instant où les deux faces de la violence (désir mimétique qui oppose les membres de la communauté, désir commun de trouver une porte de sortie à la violence qui monte) vont se réunir dans une crise, dans un chaos extrême où les tensions vont se dissoudre (la catharsis). Le sacrificateur va proposer à la communauté une victime émissaire, qui sera porteuse (toujours sur le plan symbolique) de l’ensemble des objets de désir qui ont provoqué les rivalités mimétiques au sein du groupe. Désir et violence fusionnent, et ainsi, la violence issue des rivalités mimétiques se retourne en désir de communion. Sans comprendre ce qu’il fait (la pensée religieuse, explique Girard, est empirique et modeste), le sacrificateur va ainsi condenser tout le maléfique en un seul être, qui deviendra, à l’instant de sa mise à mort, absolument bénéfique. Et, ainsi, l’unité de la communauté est refaite.

Telle est la thèse générale présentée par René Girard dans l’ouvrage-fondation de son œuvre. Il est impossible ici de rendre compte des illustrations très nombreuses, tirées d’à peu près toutes les traditions humaines, qui émaillent son travail et permettent d’en vérifier l’exactitude. Qu’il suffise de dire que les similitudes relevées par Girard dans la Bible, les mythes grecs et les traditions exotiques, s’agissant du sacrifice, sont si nombreuses et si évidentes, que le lecteur ne peut qu’être convaincu de la justesse globale de la thèse défendue.


*


La fin de « La violence et le sacré » est consacrée à une critique du freudisme. Pour Girard, Freud, par son pansexualisme, s’est dissimulé à lui-même le caractère mimétique du lien père/fils, pour centrer l’ensemble de la psychanalyse sur le complexe d’Œdipe. Girard répond : le fils veut être le père à la place du père, et désirer ce que désire le père ; et la mère, au final, n’est dans cette relation principale fondatrice qu’un objet de désir parmi d’autres. Et le fils ne peut pas avoir conscience, dans la petite enfance, du fait que cette identité de désir fonde une rivalité. Ainsi, fonder l’ensemble de la psychanalyse, comme le fait Freud, sur la seule question du désir incestueux revient à mettre en avant un élément parmi d’autres, qui, dans la psyché, ne se distingue au départ en rien des autres. Et Girard de conclure qu’il faut désormais construire une autre psychanalyse : celle des rivalités mimétiques, au sens large, au sein desquelles le complexe d’Œdipe n’est qu’un des éléments structurants, parmi d’autres – une psychanalyse, aussi, qui resituera le désir possessif fils/mère au sein d’un autre désir, mimétique celui-là : fils/père. Une psychanalyse, enfin, qui permettra, en comprenant à quoi servent les interdits, de sortir de la conception issue du freudisme, conception selon laquelle la dissolution de la violence passe par la dissolution des interdits – alors que, explique Girard, c’est exactement le contraire.

Encore une fois, il est impossible ici d’entrer dans le détail de l’exposé final de René Girard. Le texte est si dense qu’il faudrait le recopier, on ne peut pas le synthétiser sans le trahir. Et comme il est fort long, on ne le citera pas. On incitera plutôt le lecteur de cette courte note à se reporter à l’ouvrage source, en se souvenant que l’enjeu réel du travail de Girard est énorme : il s’agit de libérer la religion du Fils de l’emprise perverse exercée par la religion de la Mère.


Partager ce contenu