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Laïcité et ultra-laïcité, ne pas confondre

Publié le : 02/01/2010 23:00:00
Catégories : Actualité

marianne_voileNora Berra nous aura laissé une bien curieuse impression en dénonçant aussi promptement son petit camarade de parti, Pascal Clément, après que celui-ci, dans le cadre étroit d'une réunion de travail censée rester privée, eut laissé échapper : « Le jour où il y aura autant de minarets que de cathédrales en France, ça ne sera plus la France ». La pistonnée du gouvernement, première bénéficiaire s'il en est de la discrimination positive, n'aura donc même pas eu la reconnaissance du portemonnaie et aura mutée, dès la première occasion, en vilaine petite cafteuse. Elle a ainsi cédé, sans même peut-être s'en rendre compte, au réflexe du communautarisme pour se ranger coudes serrés derrière ce qu'elle croit être les revendications de ses coreligionnaires. Comment également ne pas difficilement réprimer le même agacement lorsque Nora Berra se sent obligée de dissimuler par l'invocation de la laïcité son légitime et honorable attachement communautaire ?

Cette laïcité, mise à toutes les sauces, invoquée à tort et à travers, petit doigt derrière lequel tout le monde se cache, les gentils comme les méchants, soit pour s'opposer à l'islam, soit au contraire pour en étendre la pratique, s'avère décidément la plus mauvaise façon de poser le débat de la place de l'islam en France, et accessoirement aussi celui des minarets.

Religion ou culture ?

En effet, il y a confusion dans la nature même du problème posé. L'islam n'est-il seulement qu'une religion ou est-il plus que cela ? Chaque religion, d'ailleurs, n'est-elle pas un peu plus qu'une liturgie assise sur une croyance métaphysique ? Dans quelle mesure les faits culturel et  religieux ne s'imbriquent-ils pas pour former un ensemble difficilement dissociable, un écheveau qui trouve dans l'enchevêtrement du profane et du sacré la cohérence qui le maintien. Noël – fête païenne christianisée célébrant le solstice d'hivers - ou la Toussaint - fête celtique de Samain qui marquait chez les celtes la fin de l'été et également christianisé par le pape Grégoire IV en 837 - charrient une mémoire bien plus longue et bien plus enfouie que le simple moment liturgique auquel le sophisme de l'ultra-laïcité voudrait les réduire. Toutes les fêtes et jours fériés qui rythment le calendrier grégorien des Français remuent en eux un imaginaire qui ne se résume pas à son unique dimension religieuse. Il s'agit en fait d'une narration à la fois collective et intérieure qui plonge ses racines dans l'humus embrouillé d'une culture plurimillénaire. Une mémoire longue et ininterrompue de pratiques, de coutumes, de mœurs et de souvenirs qui renvoie à une manière de voir, de vivre, de chanter et de partager un monde commun. Une façon de se raconter soi-même et qui ne revêt finalement que de manière accessoire, parfois même bon gré mal gré, la chasuble du fait religieux stricto sensu.

Du multiculturalisme à la compétition des cultures

Pris sous cet angle, le débat autour de l'islam révèle sa part d'ombre dans laquelle il ne manque jamais de s'enliser. Tout le monde aimerait se convaincre que les problèmes que pose l'islam en France ne relèvent que d'une histoire de religion guère différente des autres, catholique, protestante ou judaïque. Malheureusement, il n'en est rien. Les bonnes âmes, débordantes d'optimisme, voudraient ne voir que l'arbre des pratiques religieuses afin de mieux se cacher la forêt des codes et référents culturels. Si le cas de l'islam nous fait bel et bien sortir du cadre standard du débat laïque, c'est pour nous faire entrer de plain-pied dans celui bien plus glissant de la question identitaire. Une autre interrogation s’installe alors dans les derniers esprits lucides. Comment peut-on imaginer un vivre-ensemble si les membres d'une même cité ne partagent ni les mêmes codes symboliques, ni les mêmes mœurs, ni les mêmes référents, ni même un langage culturel commun ? Comment faire cohabiter des groupes humains sans imposer un cadre culturel dominant que chacun pourrait s'approprier à sa façon ? La société multiculturelle dévoile ici son insurmontable paradoxe que voudrait nous cacher la démagogie liquoreuse des bons sentiments. Pourtant l'histoire nous rappelle que les bons sentiments ont rarement suffi à surmonter les contradictions qui tiraillent une société, lesquelles vont en général croissantes à mesure qu'elles auto-sécrètent leurs lots de difficultés. Cahincaha, le multiculturalisme nous conduit donc tout droit dans le fossé boueux de la compétition des cultures, antichambre historique de tous les conflits interethniques observés de par le monde. Le houleux débat autour des minarets comme les délations rageuses de Nora Berra, complaisamment relayées par les médias, nous  prouvent amplement que nous venons de franchir un nouveau pallier dans ce processus. La France a mis le doigt dans un rouage historique redoutable.

Du passé faisons table rase

Afin de désamorcer cette course à l'échalote entre les revendications identitaires ou communautaires, les partisans du multiculturalisme ont alors cru bon de recourir au durcissement de la notion de laïcité pour la transformer en une machine aveugle à décaper l'espace public. De nombreux leaders d'opinion très médiatisés - et parmi eux Caroline Fourest* n'est pas la moindre – contribuent ainsi à donner une définition ultra-radicale de la laïcité jusqu'à l'opposer, par souci d'équité, aux manifestations traditionnelles de l'identité chrétienne ou européenne. Par exemple – sans parler des régulières attaques contre la présence de crucifix dans les écoles italiennes ou le régime concordataire en Alsace – il n'est pas rare de voir surgir, ici ou là, des campagnes menées par des groupes laïques radicaux visant à faire retirer les sapins de Noël des mairies, écoles ou autres lieux publics. Récemment encore, au Québec, la célèbre mention « Joyeux Noël » s'est vu remplacer par celle jugée plus correcte de « Joyeux décembre ». Lors du débat sur les minarets, on a pu aussi entendre l'argument selon lequel en les interdisant, il faudrait pour faire juste mesure également raser les clochers des églises et des paroisses. On croit rêver... Comment peut-on mettre sur un même pied d'égalité les expressions d’une culture européenne à la fois autochtone et millénaire avec celles issues de populations étrangères récemment installées ? Ce n'est pas le moindre des paradoxes, d'ailleurs, que de voir les amis du désastre (people, laïques intégristes, seconds couteaux du show-biz, journalistes, personnalités morales, animateurs sociaux et militants associatifs subventionnés) venir régulièrement nous parler de la nécessiter de recréer du lien social quand, dans le même temps, ils contribuent systématiquement à l'éroder en reprenant à  leur compte cette définition par trop outrancière de la laïcité. A les écouter, il faudrait que l'espace public soit entièrement nettoyé de toutes expressions culturelles ou religieuses afin que tout rentre dans l'ordre. On frémit à l'idée de circuler dans des centres villes transformés en vaste no man's land culturel, entièrement ravalés, rabotés et javellisés, au nom d'une soi-disant tolérance multiculturelle. Nous voilà revenu au bon vieux temps du principe de la « tabula rasa » prôné par les révolutionnaires bolcheviques.

Ultra-laïcité, attention au vide...

En jouant de la confusion entre culte et culture, la logorrhée ultra-laïque prend les contours d'un projet totalitaire qui revient à mettre du vide là où jadis se dressait un patrimoine riche et envié par le monde entier. En outre, ceux qui par hypocrisie s'amusent à reprendre l'argumentation des ultra-laïques pour s'opposer à la progression de l'islam en France jouent un jeu tout aussi dangereux. Car l'autre paradoxe de cette stratégie est qu'elle finit, dans un effet boomerang, par fragiliser un peu plus encore les dernières formes d'affirmation culturelle propres aux nations européennes; des formes d'affirmation déjà fortement ébranlées par d'importants mouvements migratoires et une idéologie de la culpabilisation qui confine à la haine de soi. En faisant radicalement place nette, la nature ayant horreur du vide, l'ultra-laïcité ouvre ainsi la voie à une extension sans limite, non seulement de la religion islamique, mais aussi et surtout des cultures extra-européennes qui l'accompagnent. Pire, elle empêche l’acculturation d'un islam importé par l’immigration, seule étape pourtant incontournable de l'émergence d'un hypothétique islam national s’appropriant sa part de culture française et européenne. Ce faisant, le discours ultra-laïque favorise à son insu la cristallisation d'un islam non national, voire même antinational, c'est-à-dire d'un islam intégriste et fondamentaliste. Celui-là même qu'incarne justement Tariq Ramadan.

La laïcité bien comprise n'est pas un concept hors-sol

Lorsque l'ex-ministre de l'éducation nationale, Luc Ferry, prétend que « presque toute la morale moderne est issue de la parole évangélique », il exagère sans aucun doute car elle est aussi abondamment héritée de l'hellénisme et de bien d'autres influences intellectuelles européennes. Par contre, ce qui est certain, c'est que la laïcité, telle qu'elle a pris forme en France, perd tout son sens lorsqu'on tente de l'extraire du contexte historico-culturel qui l'a vu  naitre. La laïcité n'est donc pas un concept hors-sol, universalisable, mais bien la forme moderne qu'a prise la civilisation helléno-chrétienne de tradition française. Une pensée philosophique hellénique, une culture gréco-latine et une morale chrétienne sécularisée constituent les fondements de la laïcité à la française. C'est à ce titre, et uniquement à ce titre, qu'un dialogue intelligent avec l'islam peut s'établir afin d'imaginer les modalités de son intégration dans le tissu national. C'est aussi en s'adossant à cette vérité historique incontournable qu'il est permis de rétorquer aux partisans des minarets que ces derniers n'ont pas leur place en France. Tout simplement parce que le minaret emprunte bien plus à une tradition architecturale extra-européenne qu'à une quelconque prescription ou obligation religieuse. L'islam de France doit s'accepter comme une greffe récente qui n'a pas encore terminé ni sa mue, ni son assimilation dans le corps française et européen. Ceci prendra du temps et tous les bons sentiments, prompts à débusquer du racisme là où il n'y en a pas, n'y changeront rien. C'est en ce sens bien compris que la phrase du député Pascal Clément doit être accueillie, sans cris d'orfraie ni hurlements d'indignation.

Vouloir griller les étapes en jetant l'eau du bain helléno-chrétien avec le bébé laïque pour lui préférer l'extraterritorialité nébuleuse et le vide sidéral que nous proposent en échange les ultra-laïques reviendrait à commettre une énorme bévue qui ne profiterait qu'aux fondamentalistes de tous poils. Une fois mise en exergue cette évidence, il est d'ailleurs frappant de voir comment les positions de Caroline Fourest et de Tariq Ramadan se rejoignent, au point que chacun finit curieusement par incarner l'un pour l'autre le rôle de l'allié objectif.

* Essayiste et journaliste, Caroline Fourest est une féministe connue pour ses engagements en faveur de la laïcité, de l'avortement, du multiculturalisme et surtout son hostilité aux intégrismes religieux. Régulièrement invitée par les médias, elle est rédactrice en chef de la revue Prochoix et chroniqueuse au Monde et à France Culture. Elle fut journaliste à Charlie Hebdo qu'elle quitte en septembre dernier avec sa consoeur et amie Fiametta Venner. Elle est également l'auteur de nombreux ouvrages essentiellement dirigés contre les mouvements chrétiens et musulmans.

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