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L'amour et l'occident (Denis de Rougemont)

Publié le : 05/06/2009 00:00:00
Catégories : Littérature

tristan

Amour et mort : voilà, pour Denis de Rougemont, la rencontre qui structure la conscience occidentale – une conscience passionnelle. Et cet amour-passion prend, presque toujours, la forme de l’adultère, avec la souffrance qu’engendre la contradiction entre ce que nous devons, et ce que nous voulons. Ainsi, l’occidental présente une particularité déroutante : il aime ce qui le fait souffrir.

L’origine de cette particularité remonte, à ses yeux, aux mythes forgés par les classes supérieures du XII° et XIII° siècle. Ces mythes, nous dit-il, ne sont pas ce qu’ils ont l’air d’être. Le roman de Tristan est en réalité une construction symbolique, permettant à la société d’alors de s’évader du carcan de règles, de plus en plus contraignantes, où l’Eglise enserrait la société médiévale. C’est donc, dans une certaine mesure, une institution imaginaire permettant à l’institution réelle de fonctionner malgré la contradiction qui la mine, entre morale chevaleresque et morale chrétienne.

Cependant, au-delà de cette analyse sommaire, une autre vérité du roman existe : il exprime un conflit intérieur, entre le bonheur et ce à quoi aspirent les êtres, au-delà du bonheur lui-même. Et ce « quelque chose » impossible à nommer, la passion, l’amour, l’amour-passion est d’essence religieuse. Les amants du mythe sont ravis « par delà le bien et le mal », « au-delà du monde ». D’où la constante séparation des amants : grâce à elle, ils peuvent aimer le véritable objet de leur amour, c'est-à-dire l’amour lui-même.

Qu’est-ce que cet amour-passion épris de lui-même ? C’est fondamentalement l’amour de la mort, c'est-à-dire l’amour comme porte vers la mort. L’occidental, pour Denis de Rougemont, est l’homme qui souhaite la mort et vit, passionnément pour, à travers la passion, à travers l’amour réciproque malheureux, expérimenter dans la vie la paix de la mort.

Pourquoi cet appétit de souffrance ? Parce que de la souffrance naît la conscience. L’occidental, dès l’origine, dès le XII° siècle, est un homme qui a peur de la mort, mais qui aime cette peur, parce qu’elle fonde son rapport au monde. D’où son enthousiasme guerrier, son appétit de conquête, son besoin de victoire, sa soif de découverte – et son malheur inéluctable.


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Rougemont fait remonter cette soif de mort aux conceptions platoniciennes, qui ont fait de l’Amour le moyen d’une ascension de l’homme vers Dieu. Mais pas seulement : déjà dans les mythes celtiques, on trouve ce besoin de mort, très lié à des conceptions religieuses dualistes – la mort et l’amour apparaissent alors comme fusionnées, en cela qu’ils sont tous deux des instruments par lesquels le Dieu bon triomphe du Dieu mauvais.

Or, à partir du III° siècle de notre ère, alors que le christianisme s’apprêtait à triompher dans l’Empire Romain, une religion se répandait souterrainement, qui renvoyait complètement à ces conceptions radicalement étrangères à l’univers sémitique : cette religion, indo-européenne par essence puisque d’origine iranienne, c’était le manichéisme. Religion souterraine, au demeurant, au point de prendre, selon les lieux, la forme des religions locales : chrétienne en Occident, hindouiste en Inde, zoroastrienne en Iran, poético-mystique plus tard, dans ce même pays, après la conquête musulmane.

Ce manichéisme religieux ne doit pas être compris au sens où, aujourd’hui, nous entendons le terme péjoratif manichéen. Rien à voir : la doctrine de Manès n’oppose pas un Bien et un Mal corporels réifiés, elle affirme que l’âme, émanation du Dieu bon, est prisonnière du corps, émanation du Dieu mauvais. Conséquence : elle affirme que la mort, en libérant l’âme de sa prison corporelle, est le bien. Interaction avec le christianisme : en affirmant que l’âme et le corps sont d’essence antagoniste, elle nie implicitement l’Incarnation. Pour un manichéen, le Verbe n’a pas pu se faire chair – et donc, inévitablement, tout christianisme manichéen est hérétique.

Intéressons à présent à la psychologie induite par la croyance manichéenne. Pour un chrétien, puisque le Verbe s’est fait chair, le prochain est aimable, en vérité, dès ici-bas – le chrétien est né à nouveau, quand il est mort à lui-même ; et ainsi, vivant dans la lumière du Christ, dans la foi en l’Incarnation, il peut aimer son prochain comme lui-même, parce qu’il sait que le prochain est un autre lui-même. A l’inverse, pour le manichéen, l’autre corporel ne peut être qu’un prétexte illusoire : en fait, ce qu’on aimera en lui, ce n’est pas la personne, c’est l’âme prisonnière à l’intérieur du corps. Et cet amour-là, l’amour contre le corps, ne peut s’accomplir que par la mort, qui est sa secrète finalité. Du côté chrétien, des hommes qui ne peuvent aller vers Dieu, parce qu’ils sont prisonniers de leur corporéité – mais aussi des hommes qui peuvent, dans ce monde, connaître la communion des corps, dans lesquels Dieu s’est incarné, par lesquels Il nous cherche, par lesquels Il descend vers nous. Du côté manichéen, des hommes qui peuvent et doivent aller vers Dieu, par la mort, et pour qui le désir, désir de mort fondamentalement, est une voie vers Dieu, une voie par laquelle nous montons vers Lui.


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Ainsi, l’Occident, seule civilisation à mépriser le désir en théorie, serait aussi la seule à en avoir fait un objet de roman, un objet désirable en pratique. En fait, le christianisme, à cette aune, apparaît comme un produit d’importation, que les classes supérieures ont plaqué sur des peuples restés païens, donc indo-européens, donc fondamentalement plus proche des conceptions qui font que l’on aspire au désir de mort. D’où le besoin, pour les peuples occidentaux, d’exprimer leur sensibilité, brimée par la hiérarchie chrétienne, à travers des formes dérivées, symboliques, masquées.

La forme du poème occitan, cette « courtoisie » des troubadours qui irrigue tout le XII° siècle, est pour Denis de Rougement le « moment » historique où cette tendance atteint son plein accomplissement. C’est l’époque où l’hérésie cathare, d’inspiration manichéenne, est violemment réprimée par l’Eglise catholique. L’idéalisation de la femme, caractéristique de cette poésie, ne serait qu’une idéalisation de l’âme prisonnière du corps. Et il faudrait donc, d’une certaine manière, réinterpréter toute la poésie occitane comme un message religieux dissimulé : le Christ ne s’est pas vraiment incarné, il n’a pris que l’apparence d’un homme. Donc les âmes restent prisonnières de leur prison corporelle, et elles n’en sont délivrées que par l’amour-passion malheureux, qui les force à la chasteté, tout en leur laissant espérer la délivrance par la mort, par l’amour qu’ils portent à une Dame, image de leur âme restée au ciel. C’est, très exactement, la doctrine cathare – et il intéressant de noter, pour comprendre ses enjeux politico-religieux sous-jacents, que cette doctrine dualiste promet, en dernière heure, que toutes les âmes seront sauvées de la prison corporelle – alors que le monisme chrétien, lui, affirme que les âmes damnées, au terme d’une Création qui est conçue comme un processus de sélection, seront livrées à l’Enfer.


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Ainsi, si l’on suit Denis de Rougemont, toute notre culture occidentale contemporaine, largement romanesque avant d’être romantique, est issue du heurt secret entre notre religion officielle pendant des siècles, le christianisme, et une autre religion, sous-jacente, elle aussi pendant des siècles : le manichéisme. Le déferlement de niaiserie sentimentale qui caractérise notre culture dans ce qu’elle a de plus médiocre, depuis plusieurs siècles, serait le reflux de cette religion cachée, invisible, que le christianisme a longtemps empêché de se manifester franchement – une hérésie dont nous avons perdu la clef, mais dont nous continuons à subir l’emprise. Notre crise du mariage, source principale de l’implosion de nos sociétés, serait donc, fondamentalement, la crise du modèle religieux sous-jacent au mariage. Sans le savoir, en refusant l’union mystique dès cette vie, telle que le mariage chrétien la promet, nous opposons une fin de non recevoir à la conception chrétienne du Dieu incarné.

Et cependant, comme toujours, tout est plus complexe qu’un premier regard ne nous le laisserait croire. Les deux religions se sont mêlées secrètement. Les mystiques chrétiens, depuis des siècles, oscillent entre orthodoxie et hérésie, parce qu’ils utilisent l’hérésie comme un moyen d’exprimer une pensée orthodoxe. L’Occident chrétien a mis l’hérésie à son service : l’appel de l’amour-passion est devenu, dans notre civilisation, un contrepoids à l’Incarnation. C’est une courroie de transmission entre notre univers mental quotidien et notre univers spirituel, radicalement coupé de notre quotidien, et nous utilisons cette courroie justement pour rétablir un lien. Le christianisme, pour se rendre supportable alors qu’il renvoie implicitement à l’idée du Jugement, s’est inventé une représentation « encourageante » du Paradis, en reprenant, pour l’intégrer, la structure produite par l’hérésie.

Aujourd’hui, conclut Rougement, ce que nous vivons, c’est l’instant où cet ensemble de structures a perdu son sens, alors que l’esprit religieux se tait. Ne reste plus qu’une mécanique de simulation, un immense simulacre, donc, qui tourne à vide – et qui, n’offrant plus que le vide là où il promet l’Etre, se retourne contre lui-même, s’exaspère jusqu’à vanter les charmes de la scélératesse.

Et ne s’en évade que par la médiocrité d’un ajustement toujours plus froidement matérialiste…

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