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L'art d'avoir toujours raison (A. Schoppenhauer)

Publié le : 16/10/2009 01:44:05
Catégories : Philosophie

schoppen

« L’art d’avoir toujours raison » a été écrit par Schoppenhauer non pour expliquer à son lecteur comment truquer un débat, mais comment le débat peut être truqué par un adversaire malhonnête. C’est un manuel de dialectique éristique, c'est-à-dire d’art de la controverse, dont l’objet est non d’apprendre à avoir raison, mais d’appendre à détecter ceux dont l’objectif est uniquement d’avoir raison.

Petit cours pratique illustré, donc.


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La controverse consiste à examiner une thèse dans la perspective de la réfuter. Cela peut se faire de quatre manière honnête : soit directement (en montrant que les fondements de l’affirmation sont faux OU en montrant qu’ils ne prouvent pas l’affirmation), soit indirectement (en démontrant que la proposition de l’adversaire, si elle est tenue pour vraie, débouche sur une conclusion absurde, OU en retenant un cas particulier auquel la proposition ne s’applique pas, alors qu’elle le devrait si elle était vrai). L’art d’avoir toujours raison consiste à manipuler ces techniques de manière déloyale, pour créer des manières illusions d’optique. L’ensemble de ces distorsions sont appelées par Schoppenhauer : des stratagèmes.

En voici les grandes catégories…

  1. L’extension, sous diverses formes. Il s’agit d’étendre l’affirmation de l’adversaire de manière artificielle, pour fournir un exemple qui contredit cette affirmation dans le cadre étendu. Exemple moderne : vous affirmez que vous croyez à l’inégalité des races (ce qui veut dire que vous pensez que sur un champ donné de la performance, le patrimoine génétique peut jouer un rôle, et être recoupé statistiquement avec l’origine ethnique) ; votre adversaire fait semblant de croire que vous croyez que TOUS les Blancs sont supérieurs à TOUS les Noirs dans tous les domaines, et il vous cite le cas de tel ou tel musicien noir de génie, par exemple « Armstrong jouait de la trompette mieux qu’Adolf Hitler ». Avec ce genre de raisonnements, on peut arriver à prouver que les Norvégiens ne sont pas plus résistants au froid que les Pygmées.
  2. La confusion, sous diverses formes. Il s’agit de remplacer un objet par un autre dans le cours du débat, en jouant sur leur proximité conceptuelle. Exemple moderne : vous affirmez qu’il y a beaucoup de Juifs parmi les requins de la Haute Finance. Votre adversaire vous accuse de prétendre qu’il y a beaucoup de requins de la Haute Finance parmi les Juifs, et vous taxe d’antisémitisme, interdisant toute réflexion sur le poids des réseaux communautaires dans les questions financières.
  3. La provocation, sous diverses formes. Il s’agit de faire preuve d’une telle mauvaise foi que l’adversaire est en quelque sorte accablé. Exemple moderne : vous êtes Bruno Gollnisch (c’est pas de chance). Le Système veut votre peau. On vous demande au débotté : « Croyez-vous à l’existence des chambres à gaz ? ». Vous répondez que c’est aux historiens d’en décider. On vous intentera un procès pour négationnisme, alors que vous n’avez rien nié. On vous poussera à vous mettre en colère, on cherchera à vous faire dire que vous pensez que non, il n’y avait pas de chambres à gaz. Heureusement, vous êtes Bruno Gollnisch (c’est de la chance), vous gardez votre calme, vous ne cédez pas à la provocation, et vous conservez la mémoire de ce que vous avez dit. On ne vous a pas convaincu de quitter votre bon sens en affectant de croire que vous l’aviez déjà quitté, bravo.
  4. La déconstruction, sous diverses formes. Il s’agit de tenir délibérément des raisonnements étranges, tarabiscotés, dont les articulations logiques sont disjointes, pour rendre impossible la contre-analyse par l’adversaire. Exemple moderne : vous voulez critiquer la version officielle sur les attentats du 11 septembre, et pour cela vous citez un certain nombre de faits troublants. Votre adversaire se garde bien de contester vos remarques, mais il cite d’innombrables faits qui ne sont pas troublants, fait remarquer qu’on ne s’est pas arrêté sur ces faits-là, en déduit qu’on cherche à prouver quelque chose contre tout bon sens, conclut que remettre en cause la version officielle, c’est tomber dans la paranoïa conspirationniste. Vous finissez par conclure que le raisonnement de votre vis-à-vis est si déconstruit et paradoxal, qu’il est irréfutable par la logique formelle.
  5. La manipulation, sous diverses formes. Par exemple : votre adversaire va formuler délibérément un certain nombre de propositions manifestement absurdes, pour vous donner l’habitude de dire non, de contester. Puis il va formuler une thèse qui va à l’encontre de ce qu’il veut prouver, et qui est vraie. Mais il la formulera de manière tronquée ou déformée, et habitué à dire non, vous direz non. Il vous a piégé. Exemple moderne : votre adversaire privatise vos entreprises publiques systématiquement depuis 25 ans. Il vous habitue à exiger leur re-nationalisation. Une fois qu’il les a ruinées, il vous demande si vous êtes favorable à la re-nationalisation… des pertes. Vous marchez, vous finissez plumé.
  6. L’imputation calomnieuse implicite, voire explicite. Il s’agit souvent d’incorporer dans le fil de la discussion des « mots piégés » qui permettent d’enfermer toute critique adverse dans une catégorie péjorative. Exemple moderne : vous réputez antisémite toute attitude critique à l’égard d’un courageux petit Etat du Proche Orient, et vous êtes tranquille pour deux bonnes décennies, plus personne n’ose critiquer ledit Etat.
  7. La translation, c'est-à-dire le déplacement de l’objet du débat. C’est le stratagème conseillé lorsqu’on est en train de perdre. Exemple moderne : votre adversaire défend la version officielle du 11 septembre. A l’issue d’un long débat, il s’aperçoit qu’il n’est pas parvenu à vous déstabiliser. Il décide de transformer le débat en : « Le 11 septembre, est-ce important ? » Et souligne qu’il avait raison depuis le début d’affirmer que c’était de toute façon une question secondaire, sans lien avec l’évolution ultérieure de la politique étrangère des Etats-Unis.
  8. L’expertise affectée, c'est-à-dire le fait de rendre une discussion artificiellement technique pour que l’adversaire ne puisse pas en saisir le contenu, et se sente dominé. Exemple moderne : vous êtes une bande d’escrocs internationaux. Vous voulez plumer les gens en leur vendant des créances pourries. Vous rebaptisez ces créances pourries de noms savants, vous inventez une énorme ingénierie financière plus tordue qu’une partie de bonneteau truqué, vous vous entourez d’une masse d’économistes imbéciles qui pondent à longueur de journée des courbes incompréhensibles, et vous rassurez vos gogos (jusqu’au moment où ils sont ruinés) en leur donnant l’impression que c’est trop compliqué pour qu’ils comprennent. L’expérience récente indique que ça marche très bien – en fait, jusqu’à voler la planète elle-même !
  9. L’indignation feinte, c'est-à-dire le fait de paraître scandalisé pour pousser l’adversaire à se demander s’il n’a pas enfreint certaines convenances. Exemple moderne : votre adversaire sait que votre parti a échoué dans sa politique, pillé les caisses publiques, financé un génocide en Afrique et couvert les agissements louches d’une bande de pervers pédophiles. Vous demandez à votre adversaire s’il est prêt à se rendre à Vad Yachem pour se lamenter avec vous sur le sort des pauvres Juifs persécutés. Votre adversaire ne souhaitant pas cautionner la récupération de la Shoah par l’Etat d’Israël, il dit que non. Vous prenez un air scandalisé et hurlez à l’hitlérisme. Plus personne ne s’intéresse à votre bilan…
  10. La posture de supériorité, c'est-à-dire le fait de jouer du statut supérieur dont on dispose (sur le plan hiérarchique, symbolique ou autre) pour refuser le débat avec l’adversaire. Exemple moderne : vous êtes un mauvais journaliste qui se prétend philosophe ; vous faites interdire de plateau télé tous ceux qui ne vous cirent pas les pompes. C’est évidemment une manière de régler le problème. Il faut le reconnaître.
  11. L’association des témoins, c'est-à-dire le fait de souligner, devant l’auditoire, que la thèse de l’adversaire est de nature à nuire aux intérêts dudit auditoire. Exemple moderne : lors d’une émission de télévision, votre adversaire explique que le libre échange dérégulé aboutit au chômage de masse des travailleurs français ; l’auditoire est constitué d’employés du tertiaire ; vous rappelez calmement les bénéfices de la mondialisation en termes de consommation bon marché, et soulignez que l’ouverture à l’Autre impose parfois une adaptation de soi. C’est gagné (si l’auditoire était constitué d’ouvriers, voir point 10).

Tel est  « l’art d’avoir toujours raison », traité rédigé par Schoppenhauer il y a près de deux siècles, et qui n’a pas pris une ride…

 

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