Évènement

Le bourgeois (A. de Benoist)

Publié le : 13/11/2009 00:13:20
Catégories : Sociologie

benoist

« Bourgeois ! » - Il y a des milieux où c’est une insulte. Et dans d’autres milieux, c’est un idéal…

Mais, demande Alain de Benoist : « Qu’est-ce que c’est, un bourgeois ? »

Réponse : si l’on parle de ce qu’est le bourgeois aujourd’hui, c’est apparemment de plus en plus une mentalité, et donc de moins en moins un positionnement social ou un type humain. Et, en fait, cette mentalité est si répandue que le bourgeois est devenu invisible… parce qu’il est partout.

Comment en est-on arrivé là ?

A l’origine, le bourgeois est l’habitant du bourg. Etranger à l’économie féodale, principalement rurale, il ne rend très vite de compte qu’au roi en France, et à ses propres guildes ailleurs en Europe. Derrière l’ascension de la classe bourgeoise, la naissance de l’Etat moderne.

A l’origine, en France du moins, un peu moins nettement ailleurs, la future classe dominante du XIX° siècle est donc une classe dominée, qui s’émancipe en se rattachant, par-dessus les élites locales, au domaine du droit écrit, contre le droit coutumier. Derrière son triomphe, il y a celui de l’Etat. Et le Marché, en derrière analyse, est donc d’abord une création de l’Etat à travers la bourgeoisie. Le ciment secret de cette alliance : le fisc royal, qui préfère les liens monétaires aux redevances féodales, afin d’accroître les possibilités de taxation.

Emerge alors un type humain voué à l’entretien et au développement de cette institution globale du Marché et de l’Etat : le bourgeois.

Signe particulier : vit par et pour l’argent, et pense donc constamment en termes quantitatifs.

Armé et dangereux (pour la religion) : vivant pour la quantité, le bourgeois vénère le travail, producteur de richesse, et délaisse donc la contemplation.

Condamnations : a établi avec le monde un rapport mathématisé, désincarné, caractérisé par le divorce entre la matière et l’esprit.

Récidives : a construit, à travers les penseurs issus de ses rangs, une hégémonie nominaliste, cartésienne en France, qui aboutit à rendre le réel discontinu dans la perception humaine.

Suspecté d’avoir, ainsi, rendu possible un rapport au monde purement utilitariste, débouchant sur une coupure tragique entre l’homme et la nature.

Complices présumés : les techniciens, issus des rangs de la bourgeoisie, qui vont rendre possible l’arraisonnement de la planète par une formidable entreprise de pillage (extorsion), rebaptisée progrès (faux et usage de faux), et justifiée artificiellement par la réduction de l’expérience humaine à la poursuite du bonheur (escroquerie).

Recherché mort ou vif : le suspect pourrait, en condamnant les hommes à ne trouver l’infini que dans la prolongation permanente des conquêtes matérielles, finir par détruire l’humanité elle-même, dans son principe même.

Déguisements connus : le bourgeois a inventé les Droits de l’homme pour dissimuler le fait qu’il ne défend que les droits de l’homme bourgeois.

Usurpation de qualité : le bourgeois aime à se présenter comme un défenseur de la liberté pour faire passer les réformes qu’il soutient parce qu’elles déracinent les salariés, et les rend ainsi plus malléables.

Complices infiltrés dans les forces de police : soupçons concernant les marxistes, qui ont condamné le bourgeois tout en se félicitant publiquement du travail de déracinement qu’il a entrepris dans une optique utilitariste, et concernant les fascistes, qui semblent ne dénoncer le grand bourgeois que pour défendre le petit bourgeois…

Après ce réquisitoire impitoyable mais sans haine, AdB conclut en citant entre autres Berdaïev, Gide et Sombart : le bourgeois est, d’abord, un type psychologique. C’est l’homme qui ne s’intéresse pas à la « valeur » des choses, mais à leur « utilité », d’un point de vue purement subjectif.

C’est parfois sa force : le bourgeois, pendant la phase d’ascension de sa classe sociale, fut un type humain extrêmement efficace (surtout dans le monde anglo-saxon), et non dénué d’une certaine forme de rigueur.  Mais cette efficacité s’est retournée contre la bourgeoisie elle-même. Ayant fait de la réussite matérielle le signe de la réussite tout court, elle a fini par confondre ce signifiant avec le signifié. Toute la décadence de la bourgeoisie est là : à partir du moment où le bourgeois s’est mis à croire que le but était de pouvoir consommer, il a cessé d’être un type en ascension, parce qu’il a perdu de vue que l’objectif réel, selon sa propre éthique, devait être de produire.

Alors, devenu conservateur, au mauvais sens du terme, parce qu’il avait obscurément conscience d’être, déjà, en décadence, le bourgeois est devenu, progressivement et sous diverses formes, un parasite. Un parasite qui a contaminé l’ensemble de la structure sociale, lui transmettant les stigmates de la décadence. Ce que l’on appelle l’expansion des couches moyennes, n’est en fait que l’enfermement de la population toute entière, aux « exclus » près, dans le monde créé par le bourgeois : un monde où les « valeurs » n’ont plus de valeurs, puisque seule compte « l’utilité », elle-même ramenée à l’équivalent-jouissance de l’objet.

Et donc, l’implosion des classes moyennes ? Eh bien, répond AdB à mi-mots, c’est une bonne nouvelle. C’est le signe que la décadence de la bourgeoisie commence à entraîner l’implosion du monde qu’elle avait construit. C’est une libération.

A nouveau, on va savoir qui est bourgeois.

Et donc il redeviendra pensable de ne pas l’être.

 

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