Le cerveau global (H. Bloom)

Publié le : 15/01/2010 23:00:00
Catégories : Philosophie

HowardBloom

Pour Howard Bloom, l’actuelle « révolution Internet » n’est que la continuation du « cerveau global » par d’autres moyens. Il entend par là l’intelligence collective construite par l’humanité, vue comme un système adaptatif complexe – le réseau des cerveaux étant, à l’échelle collective, ce que le réseau des neurones est à l’échelle de chaque intelligence individuelle.

Démonstration :

Notre intelligence collective est constituée sur la base d’une architecture distribuée ; elle se perfectionne constamment par un ensemble de mécanismes adaptatifs issus de la réaction d’optimisation spontanée générée par l’addition des décisions individuelles.

Cette optimisation est dans une large mesure l’objectif inconscient poursuivi par les individus, qui, bien qu’ils ne le sachent pas eux-mêmes, ne parviennent que très exceptionnellement à se penser isolément de la structure d’ensemble (être utile au groupe est un besoin fondamental de la psyché humaine, comme en réalité chez tous les êtres vivants). Les neurones/individus les plus aptes à la faire circuler reçoivent en effet en retour la plus grande quantité de matière première informative – d’où leur capacité à prendre de plus en plus d’importance dans les réseaux, et pour finir à jouir de toutes sortes de privilèges.

D’où la conclusion de Bloom : l’architecture Internet, avec sa concurrence entre les sites pour se placer à la confluence des réseaux d’échange, d’influence et de connaissance, n’est que la continuation du « cerveau global » par d’autres moyens.

Remontant le temps, Bloom établit ensuite que cette dynamique autocréatrice de l’information, de la connaissance et de l’influence dans les sociétés humaines, n’est rien d’autre que la réplique, dans un méta-espace construit par l’esprit, des mécanismes de base fondateurs de la matière et de la vie. L’idée qu’il faut s’associer pour exister est déjà présente dans la façon même dont la matière se constitue : un neutron isolé, non « marié » à un proton, et au-delà à un groupe de particules dans un noyau atomique, n’a que dix minutes d’espérance de vie. Les atomes se combinent, les molécules créent des êtres de plus en plus complexes. Bloom parle, pour évoquer la constitution du monde, d’un « compulsion connective ». Pour lui, cette « compulsion connective » est la véritable loi fondamentale de l’évolution – une loi qui englobe et dépasse celle, non pas fausse mais limitative, du « struggle for life » darwinien.

Derrière le discours de Bloom, ce qui s’esquisse, c’est donc la compréhension de la vie comme un processus de gestion de l’information, en vue d’une complexification indéfinie des organisations qui encadrent le chaos matériel, pour secréter du sens. Le sens, défini comme l’information traitée par un sujet, possède en effet une propriété en réponse à la « compulsion connective » : il rend possible la continuité de cette compulsion. Appuyé sur une mémoire, qui le crée et qu’en retour il structure, le sens insère chaque action dans une chaîne qui va d’un point origine à un point destination. En réalité, le sens est donc une stratégie de survie des organismes, stratégie dont la finalité est, en créant des mécanismes adaptatifs apprenant (via la mémoire) de rendre possible une gestion de l’environnement plus performante que la simple addition des cellules de base, même spécialisées. Le sens est une stratégie de survie au-delà du réflexe.

Les gènes, dont le darwinisme analyse la destinée comme s’ils étaient la brique de base de la vie, sont donc en réalité déjà de l’information traitée. Appuyé sur les progrès de la biologie des micro-organismes, le discours de Bloom dégage un continuum entre le sujet individuel et la collectivité : le sujet individuel multicellulaire est, en réalité, déjà une collectivité, consciente d’elle-même en ce sens qu’elle peut secréter du sens à son échelle ; et la collectivité est, à une échelle supra, un autre sujet individuel – perçu comme collectif par ses briques de base. En somme, ce que nous dit Bloom, c’est qu’une juste compréhension des mécanismes de la vie (et de la survie) passe par la mise en perspective de notre être propre, et par son insertion dans un continuum, de l’infiniment petit à l’infiniment grand : le continuum de l’information, matière première du sens, stratégie de survie des organismes multicellulaires et méta-organismes collectifs. Et Darwin, en pensant le monde comme compétition entre les individus et les sous-groupes, n’a perçu qu’une fonction de la gestion de l’information – un point de vue limitatif, qui lui a masqué l’existence d’un continuum de la coopération jusque dans l’affrontement.

Ce continuum qui relie les cerveaux multicellulaires entre eux pour fabriquer un « cerveau global » possède un certain nombre de types de synapses. Le premier type, le plus instinctif, est l’apprentissage imitatif (nous apprenons à imiter nos congénères, partant du principe que leurs réactions doivent avoir un sens – le phénomène contemporain de la mode n’est rien d’autre que la reproduction de ce synapse collectif de base). Au-delà apparaissent des types bien plus sophistiqués, capables de se comporter en répartiteurs et interrupteurs de l’information :

-          la hiérarchie sociale (fondamentalement, l’apprentissage imitatif sélectif, puisqu’on imite et suit les individus les plus hauts dans la hiérarchie),

-          le regroupement d’information (échange d’information entre sous-groupes spécialisés, une autre figure de l’apprentissage imitatif, mais cette fois selon un processus sélectif réciproque),

-          le code (échange d’information sur une base symbolique),

-          et enfin l’ultime étape, le langage articulé (spécificité humaine).

Dans tous les cas, il s’agit fondamentalement de méthodes de gestion de l’information en vue de secréter un sens collectif. Sous cet angle, les premières bases de données sont les lieux de regroupement où les animaux partagent les informations par apprentissage imitatif (pour l’essentiel), tandis que le premier Internet remonte à des dizaines de millions d’années : c’est l’invention, par les fourmis, d’une architecture distribuée (la piste phéromone jouant le rôle d’un site Internet, qui peut être « lu » y compris par des acteurs extérieurs à la colonie source).

Sur ces bases, Bloom souligne ensuite que les « mauvais » côtés des sociétés ne traduisent que des fonctions de traitement de l’information dans les super-organismes collectifs :

-          le conformisme est tout simplement une qualité au sein des masses qui facilite l’apprentissage imitatif ;

-          la misanthropie est une autre qualité, exigée au sein de certaines minorités, pour conserver un « stock » de non-conformistes qui peuvent, en cas d’évolution brutale du contexte, servir de base à de nouveaux conformismes ;

-          les personnalités contrôlantes et autres pervers narcissiques sont des « juges internes » dont l’avidité et la brutalité permettent d’arbitrer constamment entre les divers conformismes rivaux, au mieux des intérêts globaux du groupe (quand tout va bien) ;

-          les organisations contraignantes, verticales et autoritaires sont un cadre adapté à l’exercice de leur pouvoir par les juges internes (Bloom parle d’une fonction de « distribution des ressources »),

-          tandis que les luttes intestines servent à affuter les armements des sous-groupes en vue de renforcer la puissance du groupe dans son ensemble (la « lutte pour la vie » est donc, en réalité, le principe actif d’une machine apprenante).

Pourquoi, alors, percevons-nous ces fonctions régulatrices comme potentiellement néfastes ?

Bloom répond : parce qu’avec le langage articulé, l’être humain a franchi un seuil qualitatif qui fait de lui le premier être capable d’opérer une reprise réflexive de son insertion dans le « cerveau global ». Or, le problème, c’est que nous ne vivons donc pas dans la réalité, mais dans la perception que nous en avons. Donc l’objet de notre reprise réflexive n’est pas le réel, mais la perception que nous en avons. Ainsi, le langage, qui nous permet d’atteindre un niveau d’apprentissage sans commune mesure avec les animaux, a toutefois son revers : il nous coupe du réel.

Il en découle qu’en temps normal (hors période de crise extrême qui révèle brutalement la nature des choses), la société humaine vit dans une fiction partagée. La machine à apprendre collective dialogue surtout avec elle-même. Elle est constamment menacée d’autisme.

La majorité des gens (les conformistes) pensent donc non en fonction du code représentatif du réel transmis par le super-organisme collectif (cas des sociétés animales simples), mais en fonction du langage non-représentatif du réel, mais représentatif du système de représentation du réel, transmis par un super-organisme collectif capable de secréter une « réalité » distincte, artificielle, reconstruite (propriété du langage articulé). Il en découle que la « réalité » où vivent la majorité des gens, pendant la quasi-totalité du temps, est en réalité constituée par l’enchaînement mécanique de signifiants dont le signifié reste purement conventionnel. Bref, le sens créé par la mécanique social n’est pas de l’information librement traitée par les sujets, mais une simple routine. Ou si l’on préfère, et pour dire les choses avec une franchise que le très poli Howard Bloom n’ose pas : en fait, la plupart des gens ne pensent pas. Ils font semblant, c’est tout.

D’où le fait que le conformisme, dynamique positive en temps normal, peut devenir un accélérateur de chute quand un système est entré en obsolescence. Une des conséquences de l’emprise conformiste, c’est en effet que les très grands systèmes fédérateurs humains présentent un délai de latence important entre la mutation radicale de leur environnement et leur adaptation, en particulier quand il s’agit de déterminer les comportements qui doivent être récompensés et ceux qui doivent être punis. La règle d’or de la gestion de l’information dans les systèmes distribués, « renforcer les connexions de ceux qui réussissent et réduire celles de ceux qui échouent » se met donc à tourner, dans la phase qui précède l’écroulement d’un système fédérateur humain, au rebours de sa finalité : on ne récompense en effet pas ceux qui réussissent dans le réel, mais ceux qui réussissent à maintenir une représentation fallacieuse du réel. La machine apprenante humaine, fondée sur le langage articulée, est infiniment plus performante et complexe que celle bâtie par les sociétés animales. Mais justement à cause de sa complexité, elle peut manquer de rapidité, lorsqu’il lui faut se remettre en cause – et la raison de fond de cette lenteur, c’est que la majorité des gens subissent le langage, au lieu de le créer.

Sur le plan pratique, la conséquence de cette conséquence, c’est qu’à chaque étape du processus d’effondrement d’un système, si l’on a bien suivi Bloom, il y a deux phases : jusqu’à un certain point, il faut s’inscrire dans la représentation dominante du réel (même si elle est fausse), afin d’être récompensé socialement, et au-delà de ce « certain point », il faut au contraire savoir dénoncer cette représentation, pour faire partie des gagnants de la phase qui commence, à savoir la liquidation de l’ancien système de représentation, déclaré caduque. Il y a là un ensemble de paramètres explicatifs très satisfaisant, pour qui étudie la manière dont les systèmes fédérateurs humains réagissent en période de crise aigüe.

Cela dit, à quel moment précis passe-t-on d’une phase à une autre ? Quand faut-il cesser de calquer son discours sur celui du troupeau un tantinet crétinisé ? A quel instant exact devient-il socialement plus payant d’être de l’avant-garde ?

Bloom répond en substance : au moment où une fraction, émancipée à l’égard du conformisme induit par le discours dominant, est issue d’une ingénierie sociale souvent consciente (introversions individuelles se combinant pour créer une passion collective de la rupture, d’où une aptitude à former une sous-culture autonome). Cette fraction produit un système de représentation renouvelé, qui s’avère plus performant que le système généralement admis, de manière indubitable et concrète. Très souvent, la particularité de ces fractions excentrées, créatrices d’un système de représentation renouvelé, est de « sentir » le Zeitgeist, l’esprit de leur époque, de manière particulièrement vive. Et très souvent, à leur origine, on trouve un petit groupe d’individus, que Bloom décrit comme des « introvertis faustiens », et qui cherchent, par leur influence, à structurer une normalité alternative – d’abord parce qu’ils sont convaincus (parfois à tort, parfois à raison) que leur représentation est plus juste que la représentation dominante ; ensuite parce que tous les êtres humains, de toute façon, cherchent à restructurer la « réalité perçue » par le groupe en fonction de leur propre perception (c’est un besoin fondamental, qu’on résume parfois comme « la soif de pouvoir » et qui, explique Bloom, renvoie en fait à une stratégie de maximisation de l’homéostasie individuelle – j’impose mon système de représentation, donc je prédétermine l’évolution de mon environnement social).

Il existe donc, à l’intérieur des groupes humains comme à l’intérieur de tous les super-organismes, une catégorie inverse des agents de conformité : ce sont les agents de diversité. Lorsque ceux-ci s’éloignent du centre de gravité social et commencent à constituer, aux marges de la société, des sous-groupes qui démontrent une viabilité supérieure, le centre de gravité du système de représentation bascule, et un nouveau système s’impose.

Dans la pratique, les modalités de ce phénomène de fractionnement/décentrage/redéfinition sont très diverses. Elles peuvent en particulier prendre la forme d’une attirance pour un modèle extérieur. Les super-organismes que constituent les sociétés humaines sont en effet en compétition les uns avec les autres, et chaque super-organisme peut donc servir de « modèle/fraction » aux super-organismes voisins (un excellent exemple, que Bloom ne propose pas mais qui me paraît bien révélateur, est la manière dont les Allemands de l’Ouest ont servi de « modèle/fraction » aux Allemands de l’Est, facilitant, à partir de l’ouverture des frontières hongroises en 1989, l’émergence chez les Allemands de l’Est d’une fraction interne en cours de décentrage – ceux qui passaient à l’Ouest, massivement).

Ainsi, conclut Bloom, le réseau des super-organismes concurrents établit spontanément une architecture décentralisée, où les affrontements sont autant de possibilité de coopération. Enquillant (sans l’avouer) la voie tracée par Lévi-Strauss, Howard Bloom parvient donc, en substance, à l’idée qu’il existe un optimum de diversité, qui rend l’architecture d’ensemble la plus créative (donc la plus complexe) possible, tout en préservant sa capacité à faire évoluer son système de représentation avec un délai de latence aussi court que possible, par rapport au réel.

Les gagnants du jeu sont ceux qui parviennent le mieux à estimer comment le système de représentation global peut et doit muter, au vu de son niveau de complexité, de conformisme et de diversité. Pour dire les choses simplement, la masse perd toujours ; les individus qui s’écartent du système dominant trop tôt, sans s’agréger à une fraction capable de faire basculer le centre de gravité, perdent autant sinon plus ; mais ceux qui s’éloignent du centre de gravité pour s’agréger à (ou en) une fraction autonome capable de faire basculer le centre, sont les grands gagnants du jeu.

Et comment s’intégrer à ces fractions gagnantes ? Bloom répond : par l’insertion dans les réseaux d’échange de l’information les plus performants au regard des réalités objectives.

En d’autres termes, ce que nous enseigne Howard Bloom, c’est que l’information est la matière première du succès, mais qu’elle ne se confond nullement avec le pseudo-sens dominant construit par le système de représentation institutionnel. Au contraire : l’information qui fait gagner est celle qui n’est pas disponible dans le cadre du système de représentation institutionnel. Le « sens tactique » des vainqueurs, que l’on parle des sous-groupes ou des individus, est en réalité leur capacité à construire ou contribuer à construire du sens, à partir de l’information traitée librement, par opposition à l’illusion de cohérence que procure le système dominant – illusion qui s’effondre en phase de rupture, de crise, d’effondrement.

En substance et si l’on va à l’essentiel, ce que Bloom explique, c’est que dans un système sur le point de s’effondrer, il faut penser la réalité en amont des catégories conventionnelles, pour définir une grille de lecture sur-performante, et ensuite l’imposer. Le vainqueur, dans une fin de monde, dans une Apocalypse, c’est le Révélateur.

 

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