Le chevalier paysan

Publié le : 05/07/2009 00:00:00
Catégories : Politique

paladru

L'an mil, après la stagnation, pour ne pas dire récession connue depuis le IIIème siècle, est la période du renouveau de la civilisation occidentale. L'apport « barbare » n'avait pas permis l'essor économique nécessaire qui aurait pu suivre son irruption dans l'empire romain. Si l'orfèvrerie wisigothique, le droit burgonde ou les techniques militaires franques étaient novatrices, l'intrusion des ces peuples avec force pillages, puis leur sédentarisation par spoliation d'une partie des terres, n'avait pas favorisé, loin de là, l'essor économique de ce nouveau monde encore en gestation : l’Occident.

C'est donc seulement à la fin du Xème et au XIème siècle, après l'absorption des migrations germaniques, désormais unies au substrat gallo-romain non pas par la citoyenneté romaine mais par le christianisme, que le système seigneurial remplace, dans le domaine de la production et des rapports sociaux, la villa romaine (translation rurale du domus antique). L’époque est caractérisée par un essor religieux remarquable, avec les grands ordres monastiques, mais aussi politique avec l'organisation de la France par Hugues Capet et ses successeurs, de la Russie par les princes de Kiev, ou encore de l'Espagne avec les débuts de la Reconquista .

L'art roman fait son apparition, l'écrit se généralise et très vite, à l’échelle de l’histoire, une expansion civilisationelle se déroule dans la première croisade, à la fin du XI° siècle. Mais sous ces grandes tendances apparentes, la base du dynamisme retrouvé de l’Occident est sa révolution agraire. Une révolution très bien illustrée par le chevalier-paysan du lac de Paladru, en Isère.

Ce cas archéologique typique a permis de mettre en lumière la vie de 100 à 200 colons, envoyés là par un évêque désireux d'asseoir sa domination territoriale, face à une hiérarchie toujours portée à contester les pouvoirs locaux. Passons sur le pourquoi et le comment de la venue de ces colons sur ces terres à mettre en valeur. Toujours est-il qu'ils se sont bien installés, là, sur ce site montagnard boisé et quasiment inexploré depuis la période romaine, où seulement quelques pêcheurs antiques avaient vécu auparavant.

Il faut imaginer ces pionniers du haut moyen-âge comme des colons chargés d’envahir un espace déjà politiquement dominé, mais économiquement vierge. Ce sont des hommes en trop. Ils sont les enfants que les terres déjà cultivées ne permettent pas de faire vivre. Aussi s’apprêtent-ils à conquérir de nouvelles terres par le défrichement, pour la culture ou pour l'élevage. Ils sont jeunes, armés et outillés, mais chargés de femmes et d’enfants. Ils ne devront leur survie, si survie il y a, qu’à la force de leurs bras – et peut-être, aussi, si le temps le permet, à l’ingéniosité de leurs esprits inventifs.

Dans cet environnement hostile, ils choisissent bien évidement une position stratégique, et la fortifient d’entrée de jeu. Ces colons ce sont très sûrement fait concéder une relative indépendance, en échange de leur départ pour les terres incultes. Ils sont maîtres chez eux et armés, ce sont donc, selon les normes du temps, des chevaliers, ou en tout cas des guerriers. Et pourtant ils vivent de leur production agricole et artisanale, et ce sont donc aussi des paysans. Des paysans conquérants. La féodalité naissante n’est pas (encore) synonyme de rigidité sociale, au contraire.

Selon M. COLARDELLE et E. VERDEL le mouvement général qui se répand en Europe est ainsi résumé : certains des conquérants « sont particulièrement riches ; d'autres, ailleurs, sont au contraire pauvres et vont acquérir un bien-être qui leur manquait, voire une nouvelle condition sociale ; d'autres encore, comme [ceux du lac de Paladru] se placent sous la bannière du Christ. Mais tous on en commun de précipiter une évolution sociale qui, dans l'ensemble et malgré l'apport ‘barbare’, s'était ralentie durant plusieurs siècles ».

L'optimum climatique médiéval permet alors de meilleures récoltes. Les paysans se portent mieux, la démographie s'accroît et la conquête de nouvelles terres relâche la domination du seigneur – qui, vu les perspectives de futurs bénéfices, consent à aider les entreprises audacieuses. G. DUBY nous indique en ce sens que le prélèvement seigneurial de l'impôt se fait moins sur le foyer que sur le manse : « Ce fut leur manière d'investir : laisser au travailleur de quoi développer les forces de productions de leur ménage ».


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Et si, aujourd'hui, nous retrouvions l’état d'esprit de nos ancêtres ? Et si nous puisions à nouveau à la même source d'inspiration ?

Pourquoi, me direz-vous, devrions-nous puiser à cette source ?

Parce qu’à nouveau, l'avenir de l'occident est dans sa réinvention.

Le fort probable crash économique des années 2010 pourrait nous entraîner tout droit dans un retour à la terre qui, n’en-doutons-pas, ne sera une mauvaise nouvelle que pour ceux qui n’ont plus d’avenir à construire. Qui dit retour à la terre dit réappropriation de la terre. Pour ceux, du moins, qui ont le courage de la reprendre.

Il devient vital de construire l’idéologie de ce nouveau retour vers la terre. C'est en miroir de notre avenir qu'il faut voir l'expérience du lac de Paladru, un avenir proche tout à fait possible, dans un contexte de stabilisation économique pour de nouvelles seigneuries, construites après les migrations de peuplement, tournées vers une renaissance de la civilisation, aube d’une nouvelle Reconquista.

Ainsi, à l'origine de l'expédition qui vit jadis une terre inculte se transformer en un camp militaire autonome, gardé et cultivé par ses soldats-paysans, il faut imaginer le même homme qu’à la racine d'un retour brusque à cette terre aujourd’hui négligée. Après l’arrêt cardiaque de la civilisation contemporaine, il faudra trouver le même homme qu’après l’arrêt cardiaque de la civilisation précédente. Un homme qui a foi en sa démarche, et qui tire de cette foi une énergie inépuisable : au lac de Paladru, pour le chevalier-paysan, point de moteur à combustion mais la force des bras et de la bête. Point non plus de production locale miraculeuse, aucune ressource précieuse, sinon le savoir-faire d'une communauté déterminée. Point, enfin, d'autre motivation que la force des choses à venir ressentie dans les âmes présentes, force obscure, conscience du destin.

C'est ainsi qu’en miroir toujours, nous nous percevons comme un mauvais reflet de l’Occident d’avant l’essor, comme un peuple déformé par les mollesses de notre temps. Nous ne somme pas des chevaliers-paysans, mais si par la force des choses , la survie nous impose ce chemin, il faudra y être prêt. Ce qu'il nous faut donc faire : réunir le maximum de compétences en une communauté adapté à notre temps tout en reconstruisant le savoir-faire traditionnel qu'implique la survie en période de crise prolongée. Ainsi, la survie s'ordonnant autour de l'unique donné importante, la démographie, nous serons de ceux qui sortiront de la dépression par le haut. Il y aura, le jour venu, une redistribution des places en faveur des autochtones, a fortiori de ceux qui auront agi : ce jour-là, nous serons présents.

Ces compétences doivent réunir, non pas la force de travail brute de l'ouvrier, mais le savoir technique et pratique de l'ingénieur de terrain, c'est à dire le technicien maître de sa technique. Ces aptitudes servent, dans un scénario catastrophique, ou même simplement décliniste, à garantir l'autarcie : indépendance énergétique, alimentaire et hydrique. Quant au technicien chargé de défendre ce retranchement autonome enraciné, il se trouve aujourd’hui dans l'armé. Officier, sous-officier, ou même simplement militaire du rang mais dans une fonction combattante : voilà certainement la qualification qui demain sera la plus précieuse. La formation de base d’un sous-officier procure déjà une grande partie du savoir indispensable à toute sécurisation.

Ainsi, avec seulement quelques personnes au savoir relativement spécifique (qui ne connaît pas un soldat, un technicien dans l'industrie et un ouvrier ?), on peut assurer, à condition d'avoir l'esprit tourné vers l'action, une réaction rapide en cas de problème. Pour souder les groupes en construction, réhabilitons encore les valeurs traditionnelles, telles que le courage, le travail et l'honneur. Toujours par la force du destin , qui ne laissera plus de place à l'individu postmoderne qu’on veut que nous soyons, qu’on nous force parfois à être – mais que tous nous haïssons.

Point de mièvrerie ici, il faut admettre que nous avons affaire à une rationalisation efficace, une forme de sélection naturelle par un retour brutal à l'ancestral. Un jour prochain, nous assisterons à une sorte de réaction à l'échelle de l'occident, qui devrait foudroyer sur place l'archétype du citoyen asexué, plutôt sur-sexualisé par sa réduction à l’état de marchandise / consommateur (deux termes réversibles, en proportion variable selon le revenu) – ce type humain qu'il nous tarde de voir sécher sur le macadam des villes désertées, avouons-le.

Enfin, il y le matériel préalable qui doit permettre à ce groupe, aux contours maintes fois établis dans l’histoire. Ce matériel, il faut le réunir maintenant, et apprendre déjà à le partager.

On commence quand ?

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