Le choc alimentaire mondial (J.Y. Carfantan)

Publié le : 01/01/2010 23:00:00
Catégories : Economie

moissonnuese

Jean-Yves Carfantan est économiste spécialisé dans les questions agricoles et alimentaires. Selon lui, la crise économique actuelle dissimule temporairement la tendance lourde des prix agricoles : orientés à la hausse. Pire encore : elle va en réalité amplifier le choc à moyen terme, parce qu’elle décourage l’investissement des producteurs, alors que l’offre, tôt ou tard, sera largement dépassée par la demande.

Quels sont, selon Carfantan, les facteurs structurels qui poussent donc à une hausse des prix agricoles ? Il énumère principalement le réchauffement climatique, la consommation croissante de produits animaux dans les pays émergents, des ressources limitées en terre et en eau, la hausse des coûts de production et, last but not least évidemment, trois milliards d’êtres humains en plus d’ici 2040.

Intox ou réalité ? Voyons ses arguments de plus près.


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Entre 1960 et 2005, le monde a connu une explosion de la production agricole. Les rendements céréaliers passent de 13 à 33 quintaux à l’hectare en moyenne mondiale. La superficie des terres cultivées augmente légèrement (+ 13 %). Au total, la production agricole mondiale triple sur la période, la production de viande étant quant à elle multipliée par cinq. La croissance de la production (+ 2,3 % par an) est supérieure à celle de la population (+ 1,8 %). En un demi-siècle, à l’échelle mondiale, l’apport énergétique moyen passe de 1950 à 2700 calories par jour (besoin moyen 2000 calories pour une femme adulte, 2500 calories pour un homme adulte), tandis que la ration protéinique quotidienne passe de 40 à 70 grammes (rappelons qu’un gramme de protéine absorbé par jour permet d’entretenir environ 1,2 kilogramme de poids de corps). La sous-alimentation passe de 40 % à environ 17 % de la population humaine mondiale (en fait, elle a pratiquement disparu comme phénomène massif, sauf en Afrique et dans quelques « poches » d’Amérique Latine – et la « révolution verte » indienne, puis sud-américaine et chinoise, libère les mains d’œuvre qui permettront le développement de ces pays, et leur « décollage »). D’après Carfantan, les prix des matières premières agricoles, dans le monde développé (Europe en particulier), ont été divisés par 4 en un demi-siècle (un chiffre qui pose la question des marges que s’octroient les acteurs avals de la chaîne agro-alimentaire, soit dit en passant).

Mais toute médaille a son revers. Le système productiviste est très dépendant des ressources en énergie fossile : le pétrole permet non seulement de faire fonctionner tracteurs et moissonneuses, mais aussi de fabriquer des engrais chimiques en grande quantité (de très hautes pressions sont nécessaires pour synthétiser les engrais azotés, donc leur production est consommatrice d’énergie). Par ailleurs, la croissance de productivité du travail a été si rapide que malgré un triplement de la production dans l’hémisphère nord (en Europe en particulier), la population agricole a fortement reculé (en 1960, un agriculteur nourrissait 20 personnes en France… et aujourd’hui plus de 100 – le chiffre étant bien plus élevé dans la céréaliculture, très mécanisée, avec des paysans produisant 2000 tonnes de grain par année.homme de force de travail !). L’augmentation de la productivité en matière d’élevage s’accompagne du développement d’activités hors sol, ultra-productiviste, qui posent parfois la question de la qualité des viandes. La grande distribution s’impose comme distributeur principal et sa politique de pression sur les marges des producteurs n’est pas sans conséquences sur les conditions de production.

Surtout, dans le même temps, l’agriculture mondiale aura connu en réalité deux phases successives très marquées. Jusqu’en 1985 environ, il y a croissance très rapide des rendements (mécanisation, génie génétique, engrais chimiques). Dans l’ensemble, cette croissance se déroule dans un cadre plutôt protectionniste, cadre qui pousse chaque agriculture nationale à maximiser ses rendements, sachant qu’il n’y a pas de risques sérieux, dans un premier temps du moins, de saturation des marchés (on part de très bas, dans la plupart des cas, et le boom démographique fait exploser la demande). Puis, à partir de la fin des années 80, la croissance des rendements s’essouffle. On a atteint un plafond sur le plan technologique, et de plus, la question des débouchés commence à se poser (la demande est saturée sur certains continents, Europe et USA sont obligés de subventionner leurs exportations pour écouler des excédents invendables sinon). Cette politique a eu pour effet de dissuader certains pays du sud de moderniser complètement leur agriculture, la sécurité alimentaire paraissant garantie par les exportations venues du nord.

Autre facteur négatif, à partir de la fin des années 90, les prix du pétrole augmentent fortement en termes réels. Ils se répercutent sur ceux de la production céréalière (la facture pétrole pèse, selon les économies, entre 25 % et 45 % du coût de production du blé). Facteur aggravant, l’Afrique, déjà pénalisée par certains choix (Etats privilégiant les villes et bridant les coopératives dans les campagnes) subit plusieurs programmes d’ajustement structurel du FMI, programmes qui rendent impossible le financement d’une agriculture qui, jeune, sous-équipée, aurait besoin de protection pour se développer. Après avoir été la seule région du monde à stagner en termes de productivité, l’Afrique implose sur le plan agricole (sa part dans les exportations mondiales passe, entre 1960 et 2000, de 8 % à 3 %).

En fait, à partir de 1985 et de plus en plus clairement depuis la fin des années 90, on arrive à la fin d’un cycle de croissance de la production agricole mondiale. La conjonction d’un plafond technologique sur les rendements, de l’usure des sols fatigués par l’exploitation intensive des décennies précédentes, du prix croissant des énergies fossiles et du manque de terres fertiles restant à mettre en culture (ainsi que d’une politique de jachère systématique adoptée par les grandes producteurs à partir des années 90 pour endiguer les crises de surproduction) implique que la croissance de la production ne peut plus se poursuivre qu’à un rythme très ralenti. La production céréalière, par exemple, passe de 900 à 1 800 millions de tonnes entre 1961 et 1986. Puis elle ne croît plus que lentement, pour atteindre aujourd’hui 2 200 millions de tonnes.

Or, simultanément, la croissance démographique se poursuit dans une partie du monde, en particulier l’Afrique et le sous-continent indien. Et cerise sur le gâteau, une nouvelle demande émerge : les biocarburants.

D’où la conclusion de Carfantan : l’embrasement des prix agricoles à partir de 2006 n’est pas dû qu’à la spéculation dans un système financier international déstructuré. Il y a bien eu spéculation, Carfantan ne le nie pas. Mais ce n’est pas la seule cause. En réalité, c’était la première poussée de fièvre annonciatrice d’une maladie durable : la hausse des prix agricoles, du fait d’un décalage durable entre une offre en croissance faible et une demande en explosion.

Causes conjoncturelles : la sècheresse des années 2005 et 2006, très prononcée en Russie et Australie. Causes structurelles profondes : la demande croît avec :

-          la poursuite de la croissance démographique (Afrique, sous-continent indien),

-          le changement des habitudes de consommation des classes moyennes émergentes (Chine + 300 millions de consommateurs issus des classes moyennes en quelques années, 200 millions de plus attendus dans la décennie suivante, sachant que la mutation multiplie par deux environ la demande de viande, ce qui impose + 60 % environ en termes d’équivalent-céréales – la calorie animale coûte beaucoup plus cher que la calorie végétale),

-          le triplement, en six ans, de la demande au titre des biocarburants (particulièrement net pour le maïs américain, où selon Carfantan, à la différence de la canne à sucre brésilienne, la hausse de production n’est guère possible par extension des surfaces, et pour la betterave/colza européenne – l’UE prévoit 10 % de produits biocarburants incorporés dans les carburants vendus à la pompe en 2020 – si bien que la Russie et l’Ukraine augmentent d’ores et déjà leurs productions de colza pour alimenter les triturateurs européens).

Alors, Malthus a-t-il eu raison trop tôt ?

En fait, tout dépend des perspectives technologiques, évidemment. Selon certains spécialistes, si tous les habitants de la planète (9 milliards) devaient en 2050 adopter le mode de consommation actuel des Etatsuniens, il faudrait produire cinq fois plus de ressources alimentaires. Et pour couvrir les besoins en biocarburants, selon certains spécialistes européens, il faudrait faire doubler la production actuelle. Même si l’on peut décemment espérer que tout le monde ne va pas se mettre à manger comme à Philadelphie (obésité sévère généralisée), il est clair qu’il faudra considérablement augmenter la production, alors que depuis le milieu des années 80, le rythme de croissance est cassé.

Sera-ce possible ?

Première piste : augmenter les superficies cultivées. Piste moins prometteuse qu’on ne le pense généralement…

Le total des terres exploitables par agriculture pluviale (4,15 milliards d’hectares) serait égal à 2,7 fois le total des terres actuellement cultivées (1,55 milliards d’hectares). L’essentiel des 2,6 milliards d’hectares inexploités se trouve en Afrique subsaharienne et Amérique latine. L’ex-URSS a des marges de manœuvre. L’Asie de l’Est et le monde musulman très peu.

Sur ce total des terres théoriquement cultivables, une partie ne peut pas en pratique être mise en culture, et une autre partie, mise en culture, n’aurait que de très faibles rendements.

Environ 150 à 200 millions d’hectares ne pourront pas être mis en culture parce qu’ils seront absorbés dans les surfaces urbaines en expansion, surtout en Afrique et Amérique Latine. Par ailleurs, sur les quelques 2,4 milliards d’hectares restants, une grande partie serait trop fragile pour être durablement exploitée. Les sols fragiles tolèrent mal l’érosion liée à l’exploitation agricole. Une grande partie de ces sols, actuellement arborés, ne pourraient être exploités que partiellement, ou par phase, pour éviter un déséquilibre écologique insupportable (une grande du potentiel théorique sud-américain est ainsi, en pratique, inexploitable). Au final, le total des terres qu’on peut mettre en culture additionnelle avoisine en réalité non 2,6 milliards, mais 1,15 milliards d’hectares (+ 75 % par rapport aux superficies actuelles).

Aurait de faibles rendements : sur ces 1,15 milliards d’hectares, 750 millions se trouvent en Afrique, surtout centrale. Le problème est qu’il semble difficile de développer suffisamment ces zones pour les rendre productives d’ici 2030. Instables, mal gérés, les pays concernés (Congo et Angola, en particulier) ne sont pas à proprement parler des endroits idéaux pour investir. A supposer que ces terres soient mises en exploitation, le transport des produits poserait à ce stade des problèmes insolubles. Faute d’avoir lancé de vrais projets de développement pour rentabiliser cette terre africaine, l’humanité ne peut espérer l’exploiter de manière sérieuse avant plusieurs décennies.

L’Europe, le Brésil et l’Amérique du Nord ont des marges de manœuvre plus sérieuses. En tout, environ 400 millions d’hectares. Donc en réalité, c’est là que se trouvent l’extension possible (sauf improbable miracle africain), soit + 25 % de terres cultivées. Naturellement, ces terres ne sont actuellement pas cultivées pour de bonnes raisons : tout simplement parce qu’elles sont moins rentables a priori. Ce + 25 % en surface n’implique donc pas + 25 % en production, mais sensiblement moins.

Deuxième piste : améliorer les rendements ? Les experts considèrent que c’est la piste principale, mais elle ne doit pas être surestimée. D’une part, avec l’augmentation du prix des énergies fossiles, la fabrication des engrais va devenir de plus en plus coûteuse. D’autre part, le manque de ressources en eau risque, localement, de faire chuter les rendements, ce qui viendra en déduction des hausses rendues possibles par ailleurs (en 2025, on estime que les deux tiers de l’humanité se trouveront sous le seuil dit de « stress hydrique », moins de 1 700 m3 disponibles par tête, contre un tiers aujourd’hui). Simultanément, les besoins augmentent plus vite que la population, au fur et à mesure que les classes moyennes en voie de constitution dans les pays émergents accroissent leur consommation Enfin, on ne peut pas exclure que le réchauffement global soit une réalité, et qu’il induise effectivement une dégradation significative des rendements agricoles dans certaines régions (il est à noter qu’il peut aussi provoquer une hausse dans d’autres régions, en particulier en Europe du Nord et en Sibérie). Au final, une amélioration des rendements, compte tenu des facteurs pénalisants mentionnés ci-dessus, ne pourrait être globalement que de l’ordre de quelques dizaines de pourcents. Pas de quoi compenser la hausse de la demande :

HAUSSE DE LA DEMANDE D’ICI 2040 : croissance démographique (+ 40 %), modification des comportements des consommateurs (alignement sur la consommation de viande à l’occidentale, + 30 % environ vu la population concernée), biocarburants (dépendra des choix énergétiques). Total : + 70 % (et plutôt plus).

HAUSSE DE L’OFFRE D’ICI 2040 : croissance des terres cultivées (+ 25 % au maximum), croissance des rendements (dépend des perspectives technologiques, mais pour l’instant sur un trend de l’ordre de + 1 % par an, grand maximum, donc + 30 % d’ici 2040). Total : + 55 % (et plutôt moins).

Allons-nous, donc, vers une véritable pénurie mondiale ?

Une nouvelle géographie du commerce international risque de s’esquisser autour des céréales. La Chine va importer de plus en plus depuis la Thaïlande et le Vietnam, voire d’autres fournisseurs, se comportant comme n’importe quel centre industriel du capitalisme mondial dans sa phase de croissance : exportation de produits industriels, importation agricoles. L’Inde devrait suivre le même chemin, sans pouvoir s’éviter de vraies situations de pénurie (vu sa croissance démographique et ses perspectives de production). L’Afrique, en plein boom démographique et incapable de mettre en exploitation son immense potentiel agricole, a de fortes chances de dépendre toujours plus de l’aide internationale. L’Amérique du Sud, et en premier lieu le Brésil, va devenir une grande puissance agro-exportatrice. Le monde arabe, vu ses prévisibles problèmes en eau et la raréfaction du pétrole, va au contraire entrer dans une période très difficile sur le plan alimentaire. Le Canada et l’Australie ne devraient pas poursuivre durablement leur trend actuel, qui fait d’eux, avec le Brésil, les greniers de la planète (l’Australie, en particulier, pourrait énormément souffrir du réchauffement climatique, et ses capacités de production sont déjà saturées). Quant à l’Union Européenne, excédentaire et en recul démographique, elle possède en outre désormais un Far East à mettre en exploitation : l’ensemble Ukraine Russie, où se trouve un potentiel inexploité, qui appellera probablement le capital européen.

La planète sera donc traversée par des inégalités très profondes, sources de tension. Un protectionnisme agricole est probable, tant par l’interdiction des importations (pour développer la production locale) que par l’interdiction des exportations (pour garantir la sécurité alimentaire). La confiance ne va pas régner. Sur cette base, Carfantan se livre à une série d’extrapolations très douteuses sur les conséquences précises, extrapolations qui paraissent d’ailleurs beaucoup trop précises pour être vérifiées à l’avenir (certaines sont en outre d’ores et déjà hors sujet, comme ces pages assez comiques où notre expert se penche sur l’impact potentiel d’une politique de rigueur budgétaire impulsée dès 2009 par l’administration Obama…).

Cependant, le schéma général que l’auteur esquisse (pénurie, tensions, perte de confiance, perturbation des marchés, accroissement de la pénurie) paraît, lui, tout à fait crédible.

Ce qui ressort clairement des éléments fournis, c’est en tout cas que :

  1. La terre agricole a de bonne chance d’être un excellent placement à long terme,
  2. Une dynamique d’enrichissement du monde rural, et de paupérisation du monde urbain, est possible à moyen terme, dans la mesure où le choc alimentaire devrait faire exploser les prix des matières premières agricoles (reste à savoir si le monde rural en profitera, ou bien si la valeur sera captée par des intermédiaires rapaces),
  3. La régression du niveau de consommation de la vaste classe moyenne occidentale est durable, dans la mesure où c’est le seul moyen de conserver une structure de consommation viable, sachant que les classes moyennes des pays émergents ont vocation à converger vers celles de l’Occident,
  4. La solution au pic d’extraction pétrolière a fort peu de chances de passer par les biocarburants, vu les conséquences prévisibles sur le marché des matières premières alimentaires,
  5. L’Ukraine constitue un enjeu géostratégique majeur pour l’Europe et la Russie, du fait de son important potentiel agricole sous-exploité, et la Russie, réserve de matières premières minérales, peut constituer aussi un grenier à blé pour l’Europe ou pour la Chine,
  6. Dans les trente ans qui viennent, il y aura un milliard de subsahariens en plus ; les terres existent qui pourraient les nourrir ; mais il paraît très peu probable qu’elles puissent être mise en culture dans les délais (malgré l’arrivée en force des Chinois), de sorte que l’insécurité alimentaire va croître en Afrique. L’Inde aussi, vu ses perspectives démographiques et l’absence de disponibilités en terres agricoles, pourrait avoir des difficultés sérieuses, ainsi qu’une partie du monde musulman. Une déstabilisation politique générale de l’Afrique, voire du sous-continent indien, est prévisible du fait de la problématique alimentaire. Flux migratoires en perspectives.

Quelles sont les solutions préconisées par Carfantan ?

Si ce brave monsieur Carfantan est certainement très compétent dans son domaine (l’agriculture mondiale), on pourra penser qu’il en sort un peu trop quand il imagine que l’Union Européenne (miraculeusement devenue capable de dégager un consensus en son sein) négocie avec les pays émergents, dans le dos des USA (qui laissent faire), pour imposer une politique coordonnée à l’échelle globale afin de résoudre la question agricole. Passons.

Si l’on fait abstraction de ce passage relativement déconnecté du réel (à mon avis du moins), voici les propositions de Jean-Yves Carfantan :

  1. Il est crucial de mettre en culture les terres inexploitées d’Afrique, ce qui suppose qu’on intègre, financièrement, technologiquement et au niveau logistique, les paysanneries de ces pays au marché mondial (étant donné le retard des zones en cause en termes d’infrastructure générale, c’est un chantier gigantesque – et en cas d’échec, vu les perspectives démographiques, les flux migratoires qui pourraient déboucher de l’Afrique centrale risquent de faire passer les migrations récentes pour de simples ruisselets).
  2. Redonner des moyens à la recherche en agronomie. Depuis trente ans, les budgets de recherche en la matière ont été rognés (parce que du fait de la hausse de la production, il n’y avait pas urgence en la matière).
  3. Carfantan est partisan de l’utilisation des OGM (selon lui, les tests effectués depuis dix ans ont démontré que l’utilisation des OGM ne présente pas de dangerosité particulière pour la santé humaine – c’est son opinion, à vérifier bien sûr). Il considère que ce sera, en pratique, le seul moyen d’éviter une pénurie alimentaire insupportable dans les zones les plus fragiles, en particulier l’Afrique subsaharienne et le sous-continent indien. Il demande en particulier que les OGM soient accessibles aux Etats les plus pauvres sans payer les redevances liées à l’utilisation du « vivant breveté » par les multinationales de l’agro-alimentaire.
  4. Les débats actuels sur le non subventionnement des prix agricoles pour éviter toute « distorsion de concurrence » dans le cadre de l’OMC paraissent complètement déconnectés des enjeux réels, explique Carfantan. Les vraies questions touchent maintenant à l’obligation de solidarité qui devrait lier les pays riches en ressources agricoles et alimentaires. La question n’est donc, pour Carfantan, pas de supprimer les subventions aux exportations de ceux qui ont trop, mais de savoir comment on peut subventionner les agricultures de ceux qui risquent de mourir de faim. Il recommande en substance d’ouvrir les marchés des pays riches aux paysans des pays pauvres, pour que l’agriculture de ces pays, devenue rentable (grâce aux exportations), puisse financer sa modernisation. Ce qui revient à dire qu’il « pense » la solution à travers le libre jeu du marché (on peut, ici, penser que son orientation « anti-protectionniste » n’est pas indépendante de tout présupposé idéologique). Il aboutit donc à la conclusion pour le moins surprenante qu’au moment précis où nous allons vers le « choc alimentaire », il faut que l’Europe cesse de soutenir son agriculture et ouvre son marché.

On a, ici, du mal à comprendre pourquoi la solidarité des surproducteurs devrait passer par l’importation de matières premières agricoles de leur part, ou encore comment des pays déficitaires sur le plan agricole pourraient se développer en exportant, et l’on referme le bouquin en se disant que Carfantan, s’il est intéressant par ses constats, n’est pas clair du tout quant aux solutions qu’il propose – à moins que sa localisation (le Brésil) n’explique tout simplement son point de vue sur la politique agricole européenne.

Carfantan est-il là pour nous expliquer que la seule solution au « choc alimentaire mondial » (une réalité) est la constitution d’un marché mondial dirigé par les acteurs mondialisés (un projet idéologique) ? Quoi qu’il en soit, on remarquera qu’à aucun moment, cet auteur intéressant mais peut-être partial n’évoque la question sensible de l’appropriation des semences par les semenciers, pas plus que la question de la répartition de la valeur dans la chaîne logistique agro-alimentaire, ou encore la question (pourtant incontournable) du retour à une économie localiste dans le cadre d’une réduction de la facture énergétique – des vides étonnants dans un travail par ailleurs très fouillé. Et autant de thèmes qui appelleraient, sans doute, une étude complémentaire plus neutre.

 

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