Évènement

Le choix de la défaite (Annie Lacroix-Riz)

Publié le : 29/12/2008 00:00:00
Catégories : Histoire

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Si les élites françaises ont si facilement « collaboré » avec l’occupant, de 1940 à 1944, c’est pour une excellente raison : cela faisait sept ans au moins, en 1940, qu’elles roulaient pour Hitler. Voilà, en gros, la thèse d’Annie Lacroix-Riz (ALR ci-après), historienne fort sérieuse, mais ne faisant pas mystère de son engagement communiste.

Si l’on rentre maintenant dans le détail de la thèse :

a) La III° République est, dans les années 30, un régime presque totalement sous contrôle du grand patronat (les « 200 familles les plus riches », et en soutien d’elles, 5.000 administrateurs et techniciens qui contrôlent directement ou indirectement toutes les institutions, y compris la police, y compris la presse, y compris l’armée - y compris, même, via les salons mondains, le domaine culturel). Or, ce grand patronat a définitivement cessé d’être national. Le capitalisme est en voie de mondialisation, et il est en tout cas d’ores et déjà international. 70 % des sénateurs siègent dans des conseils d’administration de grandes sociétés, et le capital de ces grandes sociétés est lui-même international. Donc les deux tiers du Sénat défendent mécaniquement les intérêts de groupes apatrides.

b) La clef de voûte de cette emprise patronale repose sur la Banque de France, et derrière elle, sur la haute banque privée, dont elle est alors une quasi-émanation. Par tradition, en effet, aucun gouvernement de la III° République ne peut être formé sans l’aval préalable de la Banque. Même le gouvernement de Front Populaire, en 1936, dut en passer par là. Sans cela : pas « d’avances au Trésor », donc pas de finances publiques.

Ce pouvoir bancaire n’appartient à aucun réseau d’influence en particulier. Il est le pouvoir, en lui-même. Il fédère des banquiers chrétiens et juifs (ainsi la banque Worms, la plus puissante de l’époque, associe joyeusement fondateurs juifs et administrateurs protestants sous le sceptre d’un directeur général catholique). Semblablement, le pouvoir patronal regroupe des francs-maçons et des catholiques, en opposition pour la galerie, unis secrètement par leurs allégeances communes. Cette allégeance commune, la voici : ils appartiennent tous aux familles les plus riches, ou servent en tout cas les intérêts de ces familles. Voilà, c’est aussi simple que ça.

c) Conséquence : un très haut niveau de corruption politique. Ce sont les trusts qui « font » et « défont » les hommes politiques, en leur accordant financement et soutien de presse. Parmi les politiciens bénéficiant particulièrement de l’appui patronal, on trouve deux types principaux : le « modéré » type Laval, financé par le grand patronat pour orienter la politique dans un sens favorable aux intérêts du Capital, malgré le basculement « à gauche » de l’Assemblée Nationale à partir de la fin des années 20 ; et le « fasciste », souvent un transfuge venu de la gauche ou de l’extrême-gauche (parfois du parti communiste), et chargé de proposer aux classes populaires une « révolte » de substitution, parfaitement canalisée.

d) Dès les années 20, le pouvoir patronal français est fasciné par le modèle que Mussolini met en place en Italie. Cette fascination a toujours été niée par l’historiographie officielle « républicaine », dans la foulée de René Rémond (et la récupération opportune des thèses simplificatrices de Zeev Sternhell n’est qu’une stratégie, qui vise à cacher le véritable « fascisme français », financé par le grand patronat, derrière les « origines françaises du fascisme » issues du syndicalisme).

Pour ALR, en réalité, il n’y a aucune solution de continuité entre les droites classiques et fascistes de la France des années 20-30. Le haut patronat catholique finance l’Action Française, des industriels financent le « faisceau » du proudhonien Valois, Michelin rétribue le « Redressement français » qui prépare un « putsch » du maréchal Lyautey, etc. Les mêmes groupes financiers qui rémunèrent (grassement) les « grands » hommes politiques du « système » (déjà !) financent également les « extrémistes » de droite qui vilipendent les « pourris du Parlement ». Une main lave l’autre.

Dans l’esprit des dirigeants, le fascisme français en voie de constitution doit servir de contrefeu au communisme, alors menaçant. Dès les années 20, on se prépare au coup de force. Il est intéressant d’observer un des scénarios envisagés dans ce cadre : il s’agissait d’organiser une sécession de l’Alsace-Lorraine, pour y porter le Maréchal Lyautey en proconsul, première marche vers sa prise de pouvoir en France. La technique : d’abord susciter une campagne « anticléricale » forcenée, qui dresserait les Alsaciens contre la république « maçonnique ». Et ensuite seulement, on sortirait la carte Lyautey. Instructif, si l’on veut bien se donner la peine de réfléchir à ceci : on soutient les excès d’une cause pour justifier la cause inverse, puis l’on organise un régionalisme pour renverser un pouvoir central. Paradoxes, billard à trois bandes… C’est ça, la politique, et quand nous regardons le jeu contemporain, nous ferions bien de nous en souvenir !

e) A partir des années 30, ces complots fascistes deviennent de plus en plus sérieux, avec deux « affaires » d’inégale importance : la « Cagoule » et la « Synarchie ». La « Cagoule » était une alliance d’activistes anticommunistes déterminés à l’action directe – une conspiration plus spectaculaire qu’autre chose, même si elle fit un peu couler le sang.

La synarchie était en revanche quelque chose de très sérieux. Il s’agissait d’une organisation secrète recrutant dans la très haute administration publique et parmi les dirigeants des grands groupes privés. La nature exacte des liens entre « Cagoule » et « Synarchie » n’a jamais pu être éclaircie, mais quoi qu’il en soit, il existait un ciment idéologique commun, de type crypto-fasciste, qui unissait ces hommes par ailleurs répartis dans tous les courants dominants de l’époque (gauche comme droite). Le but de la Synarchie, en particulier, était de confisquer le pouvoir de l’intérieur des partis et des structures, tout en laissant subsister l’illusion de l’alternance politique. Il semble que ce but fut partiellement atteint.

Voyons comment.


*


C’est la crise de 1929 qui conduisit progressivement les élites françaises à se regrouper derrière ces tendances antidémocratiques, comploteuses voire factieuses. Cette crise fut l’occasion, pour la Haute Banque, de « liquider » les acteurs économiques de petite taille. Une politique d’argent cher fut organisée, qui déboucha sur une confiscation du pouvoir économique par la haute finance (et entraîna des millions de chômeurs). Cette politique d’austérité aggrava la crise, mais elle correspondait si bien aux intérêts de la Haute Banque qu’elle fut poursuivie pendant toute la période 1930-1936, débouchant sur de fortes tensions sociales. Les inégalités s’accroissaient sans cesse. Le prix de la crise, via la déflation salariale, fut surtout payé par les « petits », tandis que la haute finance prospéra, elle qui avait pourtant déclenché la catastrophe par sa gestion calamiteuse.

Bientôt, les tensions deviennent telles que la Haute Banque change d’attitude sur la question de l’Etat, au fur et à mesure que la Dépression s’accentue. D’abord opposée à toute forme de collectivisation ou nationalisation, la bourgeoisie française regarde avec de plus en plus d’intérêt la solution étatiste allemande (adoptée par Brüning dès 1931), et qui a permis de nationaliser les pertes tout en conservant leurs prérogatives aux grandes familles. La solution fasciste devient une tentation pour le grand patronat. C’est un peu comme si, du jour au lendemain, nos néolibéraux adeptes du Zéro Etat se transformaient en étatistes forcenés ! Chose que l’on verra d’ailleurs peut-être bientôt !...

A partir de 1931, il se passe des choses très étonnantes, au plus haut niveau de l’Etat, dans les bureaux bien calfeutrés dont rien ne sort, pas même une indiscrétion. La Banque de France refuse au gouvernement une convention secrète permettant de financer à crédit une éventuelle mobilisation militaire (1932). Pour comprendre cette mesure, il faut se souvenir que dès 1931, le gouvernement Brüning a pris des mesures jugées positives par le haut patronat allemand – mesures que le gouvernement français ne sait pas comment faire avaler à la population. Or, cette « qualité » du gouvernement allemand, comment les industriels français n’y seraient pas sensibles ? Le cartel international de l’acier, constitué en 1926, avait abouti à fusionner de fait les intérêts de la sidérurgie allemande avec ceux de la sidérurgie française. Le cartel Khulmann-IG Farben, conclu en 1927, liait les industries chimiques de France et d’Allemagne dans un système de régulation du capitalisme continental. Ce n’est pas tout : dès 1930, en réalité, le réarmement allemand a commencé. L’évacuation anticipée de la Rhénanie (1930 au lieu de 1935) a été décidée pour faciliter le plan Young sur les réparations, plan soutenu par cette industrie française désormais liée à sa contrepartie allemande. Quand la Banque de France annonce au gouvernement qu’elle ne financerait pas une mobilisation, il se passe donc quelque chose de très simple : le Pouvoir Patronal annonce à la République qu’elle ne doit pas compter sur lui contre les « Boches ». Dès 1932, parce que l’Allemagne se montre plus « docile » dans la mise au pas de sa population, la Haute Banque a choisi son camp.

Quelle est cette politique allemande de l’année 1932 ? Le chancelier Brüning nationalise toutes les dettes de la grande industrie et de la Haute Banque. Il laisse le capital étranger fuir l’Allemagne, dont la monnaie est au bord du krach, et à cette occasion, il ouvre aussi la porte à l’exportation des capitaux allemands eux-mêmes. Cette politique peut s’achever par une seconde banqueroute allemande, dix ans après 1923. Cette seconde banqueroute pourrait provoquer une crise internationale inouïe. Du point de vue de la Haute Banque « française », c’est donc clair : il faut éviter de saigner l’Allemagne, pour ne pas ouvrir un boulevard au bolchevisme – et puisque, en outre, le gouvernement allemand se montre très favorable aux intérêts du Capital, décidément il faut le soutenir, au besoin au prix de la prospérité française.

Une des conséquences de ce choix économique pro-allemand fut le paradoxal « lâchage » des économies d’Europe Centrale par la Banque française. Les pays de la « petite Entente » (Pologne, Tchécoslovaquie, Roumanie, Yougoslavie) durent rembourser leurs dettes au protecteur français, celui-ci ne pouvant compter sur un financement aisé par une Banque de France à qui l’Allemagne coûtait fort cher, et qui en outre ne voyait aucune raison de soutenir la politique étrangère de la III° République, en quête d’alliés de revers contre l’Allemagne. La suite des évènements, c'est-à-dire le lâchage de la Tchécoslovaquie à Münich, après le rattachement progressif des Balkans à la sphère d’influence allemande, fut programmé à ce moment-là, 1931-1932, quand la Banque de France exigea systématiquement la « couverture » du gouvernement français (en clair : la garantie de l’Etat sur les comptes publics nationaux), avant d’aider les pays d’Europe centrale pauvres, touchés de plein fouet par la Grande Dépression.

Simultanément, nous dit ALR, la Haute Banque s’appliqua à interdire tout rapprochement diplomatique entre la III° République française et l’Union Soviétique (thèse évidemment à charge : ALR passe soigneusement sous silence les conditions dans lesquelles l’URSS se « développe » en ces années de fer et de sang, mais nombreux indices, et concernant le rôle du grand patronat français, thèse peu contestable). Bref, la diplomatie française est sabotée.

A partir de 1933, le différentiel s’accroît entre les rapports de classe de part et d’autre du Rhin. La déflation salariale a atteint un tel niveau en France que la classe ouvrière se mobilise. Simultanément, outre-Rhin, le pouvoir nazi fait tomber une chape de plomb sur toutes les relations sociales. Il en découle une véritable fascination des classes dirigeantes françaises pour le « modèle nazi » en cours d’élaboration à Berlin. En octobre 33, la Banque de France renonce au contrôle partiel qu’elle avait acquis après la Première Guerre Mondiale sur la politique monétaire de la Reichsbank, ce qui revenait à donner quitus de la gestion de réarmement inflationniste mise en place en Allemagne. Cette gestion (inflation de sortie de crise par réarmement et sans accompagnement salarial adapté) fascine les Français. En décembre 33, l’ambassadeur français à Berlin confie à Hitler que la France va bientôt se doter d’un gouvernement « fort », sur le modèle allemand !

Au même moment, le Comité des Forges (en gros, l’ancêtre du MEDEF) déclenche une spéculation contre le Franc (exportation d’or). Puis c’est le 6 février 34. Prenant appui sur la dénonciation de la corruption (très réelle) de la classe politique, les ligues déclenchent une manifestation qui tourne à l’émeute. Ces ligues, financées par le Comité des Forges, ont donc dénoncé la corruption d’un parlement soudoyé par ce même comité, et de là la reprise en main autoritaire du pays, à partir du gouvernement Laval. Pour ALR, c’est clair : classique stratégie de la tension, avec au passage une première tentative de prise du pouvoir par des « fascistes » dont l’heure n’était pas encore venue.

Stratégie payante. Le gouvernement démissionne, le 7 février, sur pression des ligues. La porte est ouverte pour la « préparation au fascisme » (selon le mot du député communiste Jacques Duclos).

Après le 6 février, la France se dote, avec Laval, d’un gouvernement fort. Moins fort sans doute que ne l’espérait le patronat (tout n’a pas marché comme prévu), mais fort tout de même. Le programme de Laval : redresser l’économie par des mesures de rigueur, vaincre le Front Populaire aux législatives de 36, constituer un cabinet autoritaire de redressement national sous l’égide du Maréchal Pétain. Seul le premier point sera mené à bien : abaissement autoritaire des salaires des fonctionnaires, et plus généralement politique de régression sociale. Pour le reste, dès 1935, le haut patronat français se tourne vers une autre solution : la politique du pire.


*


En 1935, la France n’est pas mûre pour le fascisme. Le Français est trop matois pour qu’on le mate à la manière d’un Teuton. Le 6 février a démontré que si le fruit mûrit, il n’est pas prêt à tomber. Laval peut pratiquer une politique conforme aux intérêts du haut patronat, mais il doit tenir compte du rapport de forces avec une classe ouvrière qui, à cette époque-là, reste structurée, consciente et à tout moment mobilisable par l’appareil du Parti Communiste.

En août de cette même année, Mercier, un des principaux leaders patronaux, présente sa conception de la « politique du pire », politique prônée également par le très influent François de Wendel. Il s’agit d’amener au pouvoir une gauche divisée, en 1936, sachant qu’on s’organisera pour la faire échouer (ce qui devait s’avérer facile, étant donné les contradictions qui minaient le Front Populaire).

Et pour cela, on va délibérément ruiner la France…

En 1935-1936, l’or quitte la France. La Banque de France met son veto aux avances consenties au Trésor, plaçant le gouvernement français sous la dépendance de banques anglaises organisées autour de Lazard Frères, banques qui désormais financent la République. Lorsque, le 7 mars 1936, Hitler remilitarise la Rhénanie, « coup de force » qui lui permet de « tester » la France, il faut bien comprendre dans quelle situation se trouve le gouvernement français : il sait qu’il a besoin de l’Angleterre pour financer ses fins de mois (ne parlons pas de financer la guerre), parce que la Haute Banque lui a coupé tout crédit. Donc la première chose qu’il fait, quand il apprend l’initiative nazie, c’est de demander aux Anglais s’ils vont bouger. Ils répondent non : donc, on ne bouge pas.

La Seconde Guerre Mondiale, pour la France, a sans doute été perdue à ce moment-là. Et si l’on suit ALR, elle n’a pas été perdue face aux panzers du général Guderian ; elle l’a été face aux livres sterling de Lazard Frères.

Dès 1935, alors que l’Allemagne réarme, la France prend du retard sur le plan militaire. Le patronat français n’est pas du tout pressé de fabriquer les chars dont l’armée française a besoin. La priorité du pouvoir, de toute manière, se situe ailleurs. Alors que l’armée française ne met en place aucun plan d’opération contre l’Allemagne avant 1939 ( !), elle dispose dès 1935 d’un plan constamment actualisé de lutte contre un mouvement insurrectionnel en banlieue parisienne. C’est assez dire où se trouvent les priorités de l’institution…

Pour ALR, fondamentalement, comme Mercier ou Wendel l’avaient prévu, le Front Populaire ne modifia pas cet état de fait. La tentative de réforme de la Banque de France échoua, parce que le rapport de forces ne permettait pas de briser la Haute Banque, qui se contenta de priver de pouvoir réel les organismes mis en place par le Front Populaire pour contrôler la création monétaire. Les banquiers Mirabaud, Mallet, Rothschild, Lazard et Lowenbach, têtes du capitalisme bancaire français, soutenus par la famille Wendel, tête du capitalisme industriel, firent acheter par leurs hommes de paille une grande partie du capital de la Banque, pour déguiser leur influence en « voix des petits porteurs et de l’artisanat ».

Les résultats ? En août 1936, alors que le gouvernement français hésite à soutenir la République espagnole, le gouverneur de la Banque de France, lui, accepte unilatéralement de recevoir l’envoyé de la Banque franquiste de Burgos. Réaction du gouvernement de Front Populaire ? Néant. La République Espagnole ne récupèrera jamais l’or que lui devait la Banque de France… Il fallut attendre la fin de la Guerre d’Espagne pour décider à qui l’on devait le remettre.

Le second semestre 36 n’est qu’une longue capitulation. Et le 16 décembre 1936, le Front Populaire écarte définitivement toute mesure de contrôle des changes, reconnaissant qu’il n’a pas les moyens d’une confrontation directe avec les « forces de l’argent ».

Les grèves de l’été 36 ne modifièrent pas réellement le partage de la valeur ajoutée. Le patronat affecta la consternation, mais en réalité, les mesures du Front Populaire ne faisaient que préparer le terrain à l’écrasement du peuple français. A partir du moment où les usines allemandes tournaient à plein régime, pour construire la Wehrmacht avec l’approbation des capitalistes de pratiquement tous les pays (USA, GB, France inclus), et des ouvriers menés à la trique travaillant 54 heures par semaine, alors que les usines françaises tournaient en sous-régime du fait du peu d’empressement du Capital à les financer, et avec en outre des ouvriers à 40 heures par semaine, on savait à quoi s’en tenir sur le choc futur entre armée française et armée allemande.

A la fin de 1937, une nouvelle tentative de « coup » fasciste était en préparation : cette fois, à l’initiative de l’organisation dite « la Cagoule », sans doute en l’occurrence le bras armé de la Synarchie. Initialement une scission de l’Action Française, cette « Cagoule » constituait une mouvance très resteinte (quelques centaines de membres), mais très déterminée, et qui n’hésita pas à faire entrer du matériel militaire italien en contrebande. Très bien financée par de nombreux industriels sympathisants, cette organisation prête au meurtre fut dissoute par décision de police avant d’avoir pu se structurer complètement.

Assez mal connue, faute de sources fiables, cette affaire illustre en tout cas le « climat » général qui régnait en France, deux ans avant le déclenchement de la guerre. La « stratégie de la tension » prévue par la Cagoule, et qui ne reçut qu’un début de concrétisation, préfigurait celle de la loge P2 dans l’Italie des années 70. Pourquoi le pouvoir démantela-t-il la Cagoule qu’il avait laissé se constituer ? Mystère. Comment faire le tri, dans ce genre de barbouzeries ?…

Début 1938, le décor de 1940 est donc planté. Fragilisée financièrement par une Haute Banque en admiration devant le modèle nazi, pénalisée militairement par le peu d’empressement de son patronat à mobiliser l’industrie de guerre, profondément divisée par des querelles de classes inexpiables, la France est enchaînée à l’Angleterre de Chamberlain. Elle laisse Franco écraser la République espagnole. Elle ne peut déjà plus rattraper son retard de réarmement (rappelons qu’à l’époque, l’Allemagne est deux fois plus peuplée que la France, et qu’elle produit quatre fois plus d’acier – une fois Hitler lancé, la France n’avait plus les moyens de l’arrêter).

Dès 1939, la préparation du fascisme devient visible. Les avancées sociales du Front Populaire sont démantelées, au nom d’un réarmement qu’on sait de toute manière impossible. Le haut état-major français ne cache presque plus ses sympathies franquistes, et l’on sait aujourd’hui qu’il s’opposa à l’alliance soviétique, estimant que l’Armée Rouge n’était de toute façon plus en état de combattre après les purges de 1937.

Une à une, toutes les composantes du drame se sont mises en place. La France ne veut, ni ne peut faire la guerre. Quand Staline et Hitler surprennent tout le monde, en août 39, et quand brutalement, le renversement d’alliance induit par la « bascule stratégique » allemande pousse la Grande-Bretagne à déclarer la guerre à l’Allemagne, la France va au conflit comme un agneau à l’abattoir. Son effacement de la carte stratégique a été programmé, voulu. Il est le prix à payer pour que le patronat brise le prolétariat français – et peut-être, plus profondément, pour qu’Hitler ait les moyens de se retourner contre Staline, avec toute l’Europe derrière lui.


*


Telle est la thèse d’ALR. C’est très documenté, et il me paraît probable que ce qu’elle dit est vrai, sinon en totalité, au moins pour l’essentiel. On pourra lui reprocher sa remarquable discrétion sur le sabotage prôné par les ouvriers communistes pendant la Drôle de Guerre (pour aider la victoire de l’Allemagne, alliée de la « patrie des travailleurs »). Mais elle pourra toujours objecter que ce sabotage, en somme, ne fut que la réponse logique des communistes à un autre sabotage, antérieur et bien plus important : celui commis par un haut patronat que le fascisme fascinait.

On pourra aussi critiquer le travail d'ALR en relevant qu'elle ignore complètement le conflit latent entre le capitalisme rhénan et industriel, d'une part, et le capitalisme anglo-saxon et bancaire, d'autre part. Sur ce point, son appartenance communiste l'empêche certainement de formuler la thèse d'une opposition à l'intérieur du capitalisme, et en particulier celle d'une opposition entre le capitalisme européen et le capitalisme judéo-britanico-américain. Bref...

De toute façon, peu importe. Personnellement, ce qui m’a le plus intéressé dans ce bouquin, ce n’est pas sa dimension historique stricto sensu. Bien sûr, il est intéressant de découvrir cette autre Seconde Guerre Mondiale, dont aucun livre « classique » ne parle, et qui nous révèle à quel point Hitler ne fut probablement que le jouet de forces qui le dépassaient. Une autre Histoire, dans laquelle le fascisme devient un « moment » dans l’histoire du capitalisme, et faillit être aussi un « moment » dans celle du socialisme. Une Histoire où, au lieu de nous bassiner avec les niaiseries de circonstance, on nous parle des vraies forces en présence. C’est intéressant, bien sûr.

Mais ce n’est pas ça, je crois, le plus intéressant.

Pour moi, le bouquin d’ALR devient fascinant si l’on joue à transposer les forces qu’elle évoque, concernant les années 30, dans les années 2010 qui s’ouvrent devant nous. Car ces forces, c’est évident, existent toujours. Il y a toujours des « 200 familles » - même si, aujourd’hui, c’est plus compliqué, le Capital ne cesse de muter, à une vitesse hallucinante. Il y a toujours aussi cette question lancinante : comment le capitalisme peut-il surmonter sa contradiction interne ? Que faire pour contrebalancer la loi du rendement dégressif ? Comment maintenir le taux de profit dans un environnement où l’accumulation inégalitaire du Capital rend impossible l’expansion du marché à hauteur des investissements ? Et donc il y aura, certainement, toujours, comme il y a 70 ans, la tentation de la déflation salariale – et donc de l’écrasement des classes dominées. Et donc : le fascisme.

C’est là que la lecture d’ALR est instructive. Dans les années qui viennent, il sera bon de garder en tête l’histoire qu’elle raconte sur les années 1929-1939. Parce que si tout se passe logiquement, nous devrions vivre, dans la décennie qui vient, la reproduction mutatis mutandis d’une grande partie de ce qu’elle a décrit. Il est encore trop tôt pour dire, de manière catégorique : « le libéral-étatisme à la Chinoise fascinera les élites occidentales, et servira de modèle à des régimes de moins en moins démocratiques », mais il est en revanche déjà assez tôt pour dire… que nous risquons de pouvoir le dire bientôt.

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