Le clip de Francis Lalanne pour les réfugiés ou le naufrage du Charity-business | Par Christian Combaz

Publié le : 17/09/2015 12:54:16
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FIGAROVOX/HUMEUR 16/09/2015 - Christian Combaz voit dans le tollé suscité par le clip opportuniste de Francis Lalanne à propos de l'enfant syrien noyé, un symptôme de la dérive de l'art qui «colle à l'actu».


Capture d'écran du clip de Francis Lalanne, "Ouvrir son coeur"...

Les romans et le cinéma ont déjà tendance à «coller à l'actu» d'une façon qui rend leur propos poisseux de ces sentiments qu'on appelle vendeurs, mais le clip composé par le chanteur Lalanne sous le titre ultra-original «plus jamais ça» (on se demande pourquoi il n'a pas ajouté «Madame Michu») mérite d'être considéré comme le symptôme d'une décadence artistique liée à la tyrannie de l'information. Les amateurs de littérature se sont déjà aperçus depuis longtemps que l'art du roman devient de moins en moins abstrait, de moins en moins imaginaire, et qu'il inclut des éléments entiers de la réalité la plus immédiate pêchés à l'épuisette, voire au chalut, avec leur lot de drames récents, d'affaires connues, de commentaires tombés du journal télévisé comme chez Houellebecq. C'est du «sampling» affectif. L'auteur «mixe». Il s'agit de prolonger une émotion déjà éprouvée au lieu de la fabriquer de toutes pièces en utilisant les plus petites briques du grand Lego de la création.

Normalement la mission de l'artiste est justement de bâtir un palais inconnu à partir de presque rien, pas d'assembler la maison de Barbie, pas de commenter ce qu'a dit le journal, pas de colorier un album imprimé.

Normalement la mission de l'artiste est justement de bâtir un palais inconnu à partir de presque rien, pas d'assembler la maison de Barbie, pas de commenter ce qu'a dit le journal, pas de colorier un album imprimé. Dans le cas qui nous occupe, l'auteur de la chanson plante son drapeau sur une construction déjà prête, fournie par les médias trois jours avant, et dont on a lieu de penser qu'elle a rendu le public réceptif au thème choisi. En termes de marketing on dit que c'est «chaud», ou «chaud-bouillant». Profiter de la noyade d'un enfant syrien, et de l'émotion qu'elle suscite, pour ajouter son filet de voix à la clameur générale, c'est à la fois facile et navrant. Il y a, dans cette hâte, dans cette tentation permanente du scoop émotionnel , quelque chose d'obscène au sens propre . C'est impudique, les intentions cachées dépassent de partout, on voit toutes les coutures, on imagine le producteur téléphonant «c'est bon ça, c'est porteur, mais il faut faire vite, tu vas te faire piquer le sujet». On a beau ménager la part de sincérité de l'artiste, sincérité reconnue même si elle est assez lourdaude, on se dit que le système quant à lui n'en a aucune et qu'il fait feu de tout bois. En tout cas la vigueur des commentaires que suscite ce détournement émotionnel témoigne que les gens n'ont plus aucune patience à l'égard des apitoiements sur ordonnance.

Christian Combaz
16 septembre 2015


Le clip de Francis Lalanne : 

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