Évènement

Le déclin de l'Occident, forme et réalité (Oswald Spengler)

Publié le : 03/05/2009 00:00:00
Catégories : Histoire

spengler

Figure phare de la Révolution Conservatrice, Oswald Spengler est surtout connu pour son œuvre principale, rédigée avant la Première Guerre Mondiale mais publiée après en version définitive : « Le déclin de l’Occident ». C’est certainement un des textes les plus importants du XX° siècle, en tout cas un de ceux que tout lecteur de scriptoblog devait s’attendre à voir résumer sur ce blog…

L’ouvrage est divisé en deux tomes : « Forme et Réalité », et « Perspective de l’Histoire Universelle ».

Tout de suite la première partie : « Forme et Réalité »…


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« Le déclin de l’Occident » est une tentative de prédétermination de l’histoire de la civilisation occidentale (américano-européenne). La technique est la recherche des analogies, non seulement entre les époques, mais aussi entre les divers domaines de l’activité culturelle. Entreprise ardue, étant donné que les sources sont elles-mêmes influencées par les conceptions des lieux et des époques dont elles traitent – des lieux et des époques qui n’avaient généralement pas notre vision de l’histoire, et parfois pas de vision du tout. Mais entreprise nécessaire, car nous seuls, occidentaux, pouvons la conduire à bien. L’histoire universelle, en effet, c’est nous seuls, dit Spengler, qui pouvons la penser. Et à travers notre histoire, c’est elle que nous écrirons. Derrière le déclin de l’Occident, il s’agit d’ordonner toute l’histoire, dans sa dynamique dont l’Occident est en quelque sorte le parfait révélateur. Le déclin de l’Occident permet d’analyser le problème de la civilisation.

Pour Spengler, la « civilisation » est ce qui succède à la « culture ». Elle est l’instant où une culture s’accomplit et commence à décliner. Ce processus s’accomplit au fur et à mesure que des centres émergent, sur le plan géographique en particulier, qui relèguent la périphérie hors du mouvement de l’histoire. Cette centralisation forme concrétisation, matérialisation, d’un esprit qui, devenu matériel, donc matérialiste, cesse de se réinventer – et meurt.

Spengler établit, en ce sens, un parallèle entre le passage de la civilisation antique de la Grèce à Rome, et le passage de la civilisation occidentale des peuples romans (la France en particulier) aux peuples germaniques, puis anglo-saxons. Pour lui, les Romains étaient des matérialistes capables de concrétiser un projet de civilisation, mais pas de le concevoir ou même de l’actualiser, et semblablement les Américains pourront, dit-il au début du XX° siècle, matérialiser, mais pas réinventer l’Occident. Poursuivant son analyse sans parti pris (trait remarquable eu égard à la date de rédaction de son œuvre), on remarquera au passage que Spengler développe dans sa critique une vision objective de l’Allemagne et de la France.

L’impérialisme, nous dit-il, est la forme pétrifiée de la civilisation, chute de la culture dans le matérialisme. L’Occident, dit-il, connaîtra par l’Amérique ce même destin impérial, donc mortifère, qui fut jadis celui du monde romain, égyptien, chinois, islamique – la fabrication d’un ordre dont le souffle vital s’en est allé, et qui fonctionne encore, mais à la manière d’une machine.

Ce basculement progressif de la culture vers la civilisation, puis de là vers l’impérialisme et finalement vers la mort, se fait, nous dit Spengler, au fur et à mesure que les possibilités conceptuelles d’une civilisation étant épuisées, le règne de la quantité supplante celui de la qualité comme critère de l’action et de la pensée, tandis que le raisonnement est, pour dire les choses simplement, construit par prolongement mécaniste des hypothèses préexistantes, et non plus par invention d’hypothèses nouvelles. A la racine de cette extinction progressive de l’élan vital, il y a donc tout simplement le mécanisme d’épuisement des possibilités ouvertes par une intuition métaphysique fondatrice, qui descend progressivement, via le canal des mathématiques en particulier, du domaine de l’esprit à celui du corps. Une fois que son « idée maîtresse » s’est incarnée, en effet, une culture, devenue civilisation, se retrouve assez vite devant un problème qu’elle ne peut résoudre qu’en se figeant, puis en s’anéantissant : que faire d’autre que mourir, une fois qu’on a réussi ?


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Quelles conclusions Spengler tire-t-il de cette perception de l’histoire universelle ? Quelles conclusions, en particulier, concernant l’avenir de notre civilisation ?

Sur le plan spirituel, Spengler estime que l’Occident est déjà presque parvenu au terme de son parcours. Né vers l’An Mil, l’Occident traverse d’abord une époque mystique et scholastique, de Bernard de Clairvaux à Dante, époque fondatrice qui correspond à la « naissance d’un nouveau sentiment de Dieu », et de là à une première organisation mystique de l’intuition métaphysique nouvelle, source de la culture. L’équivalent, dans l’Antiquité, réside dans les religions païennes contemporaines d’Homère. La Réforme, qui suit cette première époque, est une insurrection ethnique collective contre les formes du passé, dont l’équivalent dans l’Antiquité est à rechercher chez les présocratiques, avec le début d’une conception purement philosophique du sentiment cosmique.

Les lumières traduisent ensuite l’affaiblissement de ce sentiment et sa réduction à la foi dans la toute-puissance de la Raison, et leur équivalent antique serait l’époque de Platon à Aristote. La Révolution Française marque ainsi le moment précis où l’Occident, de culture, se fait civilisation – la chute dans la matière commence. Puis vient l’émergence d’une conception matérialiste du monde et utilitariste de la pensée, avec le XIX° siècle européen, émergence qui annonce la disparition de l’élan vital de l’Europe. Laquelle débouchera, dit Spengler, sur un impérialisme américain jouant, pour le vieux continent, le rôle que joua l’impérialisme romain pour le monde hellénistique : la naissance d’une forme morte de la civilisation. Il en découlera, estime Spengler il y a près de 100 ans, que vers l’An 2000, parvenue au terme du développement de sa capacité formelle, cette civilisation figée vivra la fin de l’art, avec une culture de masse reproductive, étendant les formes préexistantes de manière purement quantitative.

Sur le plan de l’évolution politique, la méthode de Spengler l’amène à pronostiquer que le triomphe de l’argent sur le politique, triomphe qui traduit fondamentalement la victoire des logiques urbaines sur les logiques rurales, et de l’intelligence (même sans sagesse) sur la tradition, sera un triomphe momentané. Cependant, vers l’An 2000, annonce-t-il, le règne du Capital devrait toucher à sa fin, et l’argent à son tour sera dompté par une nouvelle puissance : le retour de la force pure. Un nouveau césarisme émergera, au-delà des impérialismes nationaux limités du XX° siècle : l’impérialisme, dirions-nous aujourd’hui, sous sa forme mondialiste.

Pour Spengler, la tragédie de l’Occident, c’est la tragédie de la psyché faustienne, traduite progressivement, par la mathématique occidentale dans la technique occidentale. Exactement comme le nombre grandeur des pythagoriciens a fait descendre dans l’ordre corporel l’esprit grec de perfection plastique (la sculpture, art majeur reflétant le corps individuel présent et sensible), le nombre fonction de Descartes a permis, en Occident, la descente dans la matière, dans le réel perçu, de l’esprit occidental de transfiguration passionnelle (la musique, art majeur, pour une transfiguration passionnelle de l’individu dans l’espace pur illimité) – transfiguration rendue nécessaire par la confrontation avec le concept terrible et incontournable de prédestination (conséquence inéluctable de l’augustinisme). Une fois cette descente effectuée, la force créatrice est morte, elle qui, nous explique Spengler dans un passage extraordinaire, faisait « une onde immense jaillie des profondeurs d’un passé obscur », et « un courant qui se perd dans un futur aussi obscur et atemporel », soit le « fondement de l’image faustienne de l’histoire humaine ». La force créatrice éteinte en eux, peuples, races et rameaux « s’éteignent à leur tour » : c’est le sens du déclin.

Comment Spengler traite-t-il, au milieu de ce discours de la prédétermination, le problème de la personnalité historique ?

La marche vers le déclin est jalonnée, nous dit-il, par des hommes importants. Spengler ne veut pas dire par là des hommes de grand pouvoir, car il est des hommes importants sans pouvoir et des hommes puissants tout à fait sans importance. Il veut dire par là que l’homme moyen de toute culture laisse le cours des jours remplir sa vie comme une simple succession de faits, alors que l’homme important, qui surgit ici ou là, sent, le premier de sa race, la logique du devenir derrière la surface historique mouvante. Il « sent » que derrière le temps, illusion séquentielle et linéaire, agissent les causes, qui sont d’un autre ordre, au-delà de la dimension temporelle perceptible par l’homme ordinaire.

Ces hommes importants font-ils l’histoire ? Non, répond Spengler, en ce sens qu’ils ne décident pas vraiment de l’histoire qu’ils écrivent. Ils l’écrivent en effet sous dictée. Ils sont insérés dans une séquence temporelle qui conditionne la forme de leur intuition et en un lieu, en un espace qui leur montre ce dont il faut avoir l’intuition. Ils ne peuvent deviner que ce qu’il y a à deviner, quant à ceux qui doivent devenir ce qu’il y a à devenir. C’est par leur action qu’une culture décline en civilisation, puis qu’une civilisation s’accomplit et meurt. Leur rôle est de faire décliner l’idée vers sa concrétisation, et leurs intuitions ne sont que la formulation des conséquences d’une intuition fondatrice dont ils décrivent, sans le savoir, l’inéluctable déclin.

Nous avons, explique Spengler, du mal à comprendre cette nécessité vécue par l’homme important de manière active, et subie passivement par l’homme ordinaire, parce que la psychologie « savante » nous a habitués à penser que l’enjeu d’une psyché est le déroulement de sa mécanique. Nous avons perdu de vue que cette mécanique est purement fictive, et qu’elle nous sert en fait à décrire une réalité organique, qui se construit à partir d’un ensemble de prédétermination encageant le devenir possible des âmes. Spengler se moque d’ailleurs, avec tact, de la prétention des occidentaux à réduire la psyché humaine à sa variante occidentale, soulignant indirectement qu’après tout, la « mécanique » décrite par les observateurs des bourgeois névrosés de Vienne n’est pas forcément adaptée au devenir organique, disons, d’un Russe ordinaire. En fait, explique-t-il, l’étude de ce Russe qui se pense comme partie d’un tout, fragment d’un inconscient collectif, a probablement plus de chances de nous aider à comprendre notre propre expérience que la description égocentrique de nos dysfonctionnements. La confrontation avec l’altérité, en particulier en matière de conception morale, permet souvent de mettre en lumière le point du déclin où nous sommes, hommes ordinaires ou importants, tous collectivement insérés.

Dans le prolongement de ces constats, le premier tome du « Déclin de l’Occident » s’achève par une étude du socialisme, dans lequel Spengler voit, fondamentalement, une simple forme de la volonté faustienne de transfiguration. En filigrane derrière le texte se laisse deviner une réflexion sur les évènements qui commençaient à affecter la Russie à la première publication de l’ouvrage, et avaient contaminé l’Allemagne après sa rédaction définitive. Pour Spengler, si l’on dit les choses trop simplement mais de manière rapide, Nietzsche s’était planté sur la question du socialisme, avec sa « morale des esclaves ». Le socialisme, estime Spengler, n’est qu’une forme particulière du déclin, au sens de « concrétisation du projet faustien » - sa véritable finalité n’est pas le « bonheur universel », mais bien la transfiguration de l’homme par la technique et le développement des forces productives, jusqu’à l’inscrire dans un espace pur et illimité, dépassement de toute prédestination. En ce sens, Spengler pensait, indiscutablement, le socialisme comme un dépassement du capitalisme, et une forme qui pouvait tout à fait s’insérer à la jonction entre la fin du règne de l’argent, et l’émergence de la « force pure ». En d’autres termes, Spengler, ennemi du marxisme mais socialiste à la manière d’un conservateur, entendait construire une vision du monde qui incluait celle de Marx, parce qu’elle la surplombait.

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