Le destin des immigrés (E. Todd)

Publié le : 15/05/2008 00:00:00
Catégories : Auteurs , Michel Drac

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Rédigé en 1994 par le sociologue Emmanuel Todd, « Le destin des immigrés » constitue encore aujourd’hui un livre incontournable, pour quiconque veut analyser en profondeur la question de l’immigration.


PLAN

1 - La méthode

1.1 - Universalisme et différentialisme : pourquoi ?

1.2- Le parcours des immigrés

2- Les sociétés d’accueil

2.1- Différentialisme et démocratie en Amérique

2.2 - L’Angleterre : de la lutte des classes comme antidote au racisme

2.3 - L’Allemagne : inégaux mais unis

2.4 - La France : l’universalisme dans un seul pays

3 – L’immigration en France

3.1 - La désintégration du modèle anthropologique maghrébin

3.2 - La France et les couleurs

4 - Mes critiques


1 - La méthode

1.1 - Universalisme et différentialisme : pourquoi ?

Emmanuel Todd a organisé sa réflexion autour d’une opposition théorique entre universalisme et différentialisme.

Il définit l’universalisme comme l’idée selon laquelle les hommes et les peuples sont jugés équivalents. La notion d’équivalence n’est pas clairement définie, mais Todd l’explicite par la description des attitudes mentales qu’il associe à l’universalisme. L’universalisme s’interdit de valoriser les différences, il les assimile à des retards.

L’universalisme n’est pas tolérant, contrairement à l’idée reçue. Dans la logique universaliste, toute différence objective peut et doit être résorbée par la marche du progrès. Cependant, l’universalisme n’est pas nécessairement intolérant : s’il se heurte à une culture possédant une véritable supériorité sur un plan donné, l’universaliste s’approprie cette culture sur ce plan. En fait, les catégories tolérance / intolérance ne rendent pas compte de la logique universaliste. Ce sont des catégories en elles-mêmes porteuses d’une vision différentialiste. L’universaliste, c’est celui qui croit fondamentalement que l’humanité est une, et qu’elle n’a qu’un destin, dans lequel il doit se fondre de bon gré.

Todd identifie comme grands universalismes occidentaux historiques : Rome (droit de cité octroyé à tous les hommes libres de l’Empire au III° siècle), l’empire espagnol (reconnaissance de l’âme des indiens par l’Eglise catholique), la Révolution Française (le citoyen libre et égal, prototype de l’humanité future), le communisme (l’homo sovieticus, égal mais pas libre). Il reconnaît également un universalisme chinois (le barbare peut être sinisé) et musulman (existence d’une essence humaine universelle, appelée à converger vers l’Oumma musulmane). Romains, Espagnols, Chinois, Français, Arabes, Russes : peuples universalistes.

Emmanuel Todd identifie également plusieurs différentialismes, d’ailleurs très différents les uns des autres : Athènes (modèle de la Cité Etat fondée sur le droit du sang), l’Allemagne (principe ethnique), Japon (nation famille), Pays Basque (survivance historique), Anglo-saxon (différentialisme non polarisé, c'est-à-dire reconnaissance universelle d’un droit à la différence), indien (modèle extrême de différentialisme social par système de castes), juif (polarisation inversée, le groupe se différencie par le déclassement).

Observant les modèles familiaux des divers peuples en question, Emmanuel Todd constate que les peuples universalistes admettent un principe d’égalité entre les frères (parfois entre les frères et les sœurs), alors que les peuples différentialistes admettent au contraire un principe d’inégalité. Il remarque aussi la cohérence entre les différentialismes et la nature de l’inégalité assumée dans le cadre familial : le droit d’aînesse strict à l’Allemande ou à la Japonaise fabrique des différentialismes de supériorité, le libre choix des parents qui décident à quel enfant ils lèguent la propriété familiale fabrique un différentialisme anglo-saxon souple et fluide.

Ce lien entre structure familiale et universalisme / différentialisme perdurera-t-il dans nos sociétés postmodernes, avec peu de biens immobiliers à transmettre et peu de phratries importantes ? Le système anthropologique des peuples va-t-il perdurer indépendamment de l’infrastructure économique qui le fondait initialement ? Au vu des évolutions en cours, Todd fait l’hypothèse que oui, ce système perdurera en profondeur. Il constate par exemple que les valeurs d’exigence propres aux systèmes « famille souche » se perpétuent dans le monde postindustriel, en particulier à travers un fort investissement dans l’éducation des enfants. Cette hypothèse, cependant, n’est pas très solidement étayée, et elle constitue certainement la principale réserve méthodologique possible sur le travail d’Emmanuel Todd

1.2- Le parcours des immigrés

En s’appuyant sur cette méthodologie, Emmanuel Todd analyse le parcours des immigrés dans les sociétés d’accueil.

Il isole plusieurs phases dans ce parcours. La première génération de personnes transplantées a tendance à amplifier le système anthropologique de sa culture d’origine, comme par réaction avec le choc représenté par le déracinement. Il appartient à la deuxième ou à la troisième génération de rompre avec cette tradition pour se couler dans les modes de fonctionnement du pays d’accueil. On observe alors un hyper-conformisme forcé, pour contrebalancer l’effacement traumatique de la tradition préexistante.

La trajectoire d’assimilation n’est pas nécessairement meilleure si les systèmes anthropologiques hérités et d’accueil sont proches. Par exemple, aux USA, ce sont les cultures porteuses d’un système de famille souche (juifs, japonais) qui permettent l’assimilation la plus rapide et la plus élevée dans la structure sociale, parce que dans un système de famille nucléaire inégalitaire individualiste comme la société américaine, un individu appuyé sur une famille souche inégalitaire bénéficie d’un avantage compétitif (la famille souche inégalitaire investit fortement dans l’éducation). Dans certains cas, le fait de ne pas ressembler à la société d’accueil facilite donc l’insertion dans cette société. Le processus d’assimilation des immigrés est paradoxal, car il traduit des dynamiques complexes.

L’assimilation est achevée une fois que le taux de mariage mixte devient important. Or, le taux de mariage mixte progresse mécaniquement avec la place dans la structure sociale. En conséquence, les cultures de famille souche réussissent bien socialement, mais elles sont tuées culturellement par leur succès : leurs membres ayant atteint les classes moyennes et supérieures, ils se fondent dans la société d’accueil. C’est ce qui explique par exemple que les juifs, pourtant en principe en plein âge d’or aux USA, soient en réalité en train de disparaître : le taux de mariage mixte chez les juifs américains a dépassé largement les 50 %. Inversement, des groupes en échec collectif se maintiennent, faute de mariages mixtes. Exemple : les Noirs américains (moins de 3 % de mariages mixtes).

Au-delà de ces constats sur le paradoxe de l’assimilation, Todd retient l’hypothèse selon laquelle c’est la culture des sociétés d’accueil qui trace nécessairement le cadre de la dynamique d’assimilation. Ainsi, les mêmes modèles familiaux immigrant dans deux sociétés par ailleurs différentes engendrent des dynamiques différentes – une hypothèse confirmée par les faits : la confrontation chrétiens/musulmans ne suscite pas les mêmes dynamiques en France et en Angleterre. Point décisif : une société reposant sur une vision universaliste, comme la France, voudra assimiler tous ses immigrés, alors qu’une société différentialiste, comme l’Angleterre, pratiquera la ségrégation.

Au cœur du travail d’Emmanuel Todd : l’interaction entre ces deux champs d’analyse : cohérence des systèmes familiaux, conception anthropologique sous-jacente aux sociétés d’accueil. Interaction complexe, car si la dynamique des modèles familiaux dépend de l’évolution des conceptions anthropologiques, la réciproque est vraie. Cette complexité des interactions oblige à nuancer le diagnostic : les sociétés différentialistes peuvent parfois faire une place à l’universalisme, et réciproquement. Ce feed-back permanent complique l’analyse, oblige à nuancer toutes les conclusions.

2- Les sociétés d’accueil

Emmanuel Todd analyse quatre sociétés d’accueil : les USA, l’Angleterre, la France, l'Allemagne.

2.1- Différentialisme et démocratie en Amérique

Les protestants nord-américains viennent d’une tradition individualiste et inégalitaire. Dans le groupe qui s’avèrera dominant, les puritains de Nouvelle Angleterre, il s’agit d’un modèle nucléaire radical, puisque dès leur puberté, les garçons sont envoyés dans une autre famille comme domestiques. La règle biblique de la double part de l’aîné, et le calvinisme strict comme retour conscient au judaïsme de l’Exode, idéologie patriarcale élitiste, fondent en outre une conception radicalement inégalitaire du monde. Nulle part ces anglo-saxons individualistes et inégalitaires ne se mêlent aux populations autochtones. Tels leurs ancêtres saxons qui repoussèrent les Celtes plutôt que de les assimiler, les Yankees détruisent les amérindiens, avec lesquels leur taux de mariage mixte est infime.

L’individualisme américain autorise une répartition des biens par héritage, dans une logique pragmatique et utilitariste typiquement anglaise. Les Américains sont libres et inégaux – surtout libres s’agissant des Virginiens anglicans, individualistes admettant le libre arbitre, et surtout inégaux s’agissant des Yankees puritains, longtemps accrochés à la stricte théorie calviniste.

Une évolution progressive vers une théologie libérale conduit cependant l’Amérique à insister de plus en plus sur la liberté, au fur et à mesure que le calvinisme passe au second plan, mais cela n’implique aucun renoncement à l’inégalitarisme. Todd estime que cette évolution est la conséquence de l’incohérence entre calvinisme et modèle familial anglo-saxon, qui émancipe le fils du père dès la puberté – en somme, l’individualisme anglais a progressivement phagocyté l’inégalitarisme calviniste. A cela s’ajoute, d’après Todd, le fait que dans le système protestant, le principe d’élection n’est pas héréditaire. La prêtrise du croyant a contrebalancé progressivement la théorie de la prédestination, de sorte que la perpétuation du groupe puritain fut mise en péril par les présupposés métaphysiques. Si cette analyse est juste, l’universalisme libéral américain est une ruse permettant à un groupe différentialiste de se maintenir souterrainement, grâce à la transformation de sa différence en universalisme de façade. Cette analyse me paraît juste, même si je ne dirais pas les choses tout à fait comme Todd : la prêtrise du croyant n’est incompatible avec le principe de prédestination que si l’on admet que le croyant peut trouver lui-même la grâce, ce qui revient à abandonner l’augustinisme pur de Calvin. En d’autres termes, c’est parce qu’ils ont cessé d’être authentiquement protestants que les puritains ont été obligés de penser la différence en termes politiques.

Bref. Todd doute de l’universalisme américain, et il a sans doute raison. La déclaration de 1776 commence par une affirmation universaliste : « Tous les hommes ont été créés égaux… » Mais cet universalisme est peut-être de façade : il ne traduit en réalité que la fixation de la certitude métaphysique de l’inégalité sur les populations noires et indiennes. En effet, pour affirmer l’égalité des Blancs, il a fallu symboliquement damner d’abord les non blancs – un processus d’externalisation de la différence. Jefferson Davis, le leader sudiste : « L’une des raisons qui font que nous nous résignons à l’existence de l’esclave noir est qu’il élève les Blancs à un même niveau général, qu’il rehausse la dignité de tous les Blancs à côté d’une race inférieure. »

Ainsi, l’égalité américaine n’est que l’égalité des élus entre eux. On retrouve d’ailleurs des structures proches dans l’Afrique du Sud de l’apartheid : démocratie des Blancs entre eux. L’égalité des Blancs satisfait l’idée de prêtrise du croyant, l’inégalité avec les Noirs satisfait le principe d’élection. C’est la reproduction du modèle athénien : ethnodifférentialiste mais démocratique.

La ségrégation des Noirs est indispensable à la cohésion du monde blanc américain. Todd fait remarquer que dans les régions sans Noirs touchés par l’immigration asiatique, les Jaunes étaient jadis tenus jadis à l’écart ; dès que des Noirs sont arrivés, les Jaunes ont été « blanchis ». Dès lors que les Blancs pouvaient percevoir une différence majeure avec les Noirs, ils n’avaient plus besoin de « différencier » les Jaunes.

Ce différentialisme américain est inconscient. Il est refoulé derrière un universalisme conscient. Exemple frappant : avant la guerre de sécession, les abolitionnistes croyaient en l’égalité des Blancs et des Noirs, mais s’ils étaient suivis par les populations du Nord, c’était surtout parce que celles-ci, en interdisant l’esclavage dans les nouveaux états, espéraient éviter la propagation des Noirs.

Pour Todd, l’universalisme américain de façade sert à dissimuler un différentialisme hypocrite. Et c’est, juge-t-il, ce qui explique qu’aujourd’hui, alors que les Noirs sont devenus des lettrés, comme les Blancs, ils restent à part. L’obstacle de l’apparence physique est indépassable selon l’esprit américain.

Todd estime que c’est cette aberration – des Noirs éduqués comme des Blancs mais tenus à l’écart d’une société restée blanche – qui explique la désintégration effarante de la population noire. Cette population en vient à s’auto-stigmatiser pour reconstruire un sens à son aliénation. La désintégration du modèle familial est absolue. Niés comme hommes, les Noirs ont disparu comme pères. La proportion de mères isolées atteint, dans certains ghettos, des chiffres incroyables, au point que le modèle « matrifocal » est devenu la norme, comme pour caricaturer le système de plus en plus matrilinéaire qui imprègne l’ensemble de l’Amérique.

Cet effondrement noir est, pour Todd, indispensable à l’équilibre des USA. Il faut que le Noir soit stigmatisé, pour que les non noirs soient égaux. Todd fait remarquer que le moment où la ségrégation a effectivement semblé devoir disparaître, dans les années 60, fut aussi celui où apparut le discours multiculturaliste – un discours qui, sous couvert de tolérance, détruit les fondements de l’universalisme américain. Le multiculturalisme apparaît au fond comme une pensée ségrégationniste, inversée pour rester acceptable.

L’ethnicité revient dans l’esprit américain quand le Noir acquiert à l’égalité : il faut un nouveau moyen de combler le désir de différence. C’est alors que le féminisme rend les femmes ontologiquement différentes des hommes. C’est alors qu’en passant de Martin Luther King aux black panthers, les Noirs, d’eux-mêmes, s’enferment dans la différence.

Ce multiculturalisme, inventé par l’Amérique pour soigner sa pathologie latente, est en train de se retourner contre elle. Il risque en effet d’interdire l’assimilation des Mexicains, un problème qui pourrait un jour poser de vrais problèmes aux USA. Pour Emmanuel Todd, compte tenu de leur système anthropologique, les latinos étaient à peu près aussi facilement assimilables que les Italiens. Mais comme ils sont appuyés sur une vraie culture, vraiment structurée, ils peuvent loger cette vraie culture dans le modèle de fausse culture multiculturaliste, et ainsi créer une vraie différence, vraiment structurante.

Et les latinos sont en train de devenir majoritaires dans certains Etats, et il n’est pas certain qu’ils feront globalement le choix de l’assimilation…

2.2 - L’Angleterre : de la lutte des classes comme antidote au racisme

Pour Emmanuel Todd, en Angleterre comme aux USA, la culture différentialiste engendre un fort racisme (refoulé) et un multiculturalisme qui sert à maintenir les non Blancs à part. Le racisme est particulièrement net, puisqu’on observe que des groupes non blancs culturellement proches des Anglais sont moins bien acceptés que des groupes blancs très éloignés sur le plan du système anthropologiques. Il semble même que les Anglais, constatant que les Jamaïcains avaient un système anthropologique assez proche, les aient volontairement « stigmatisés » pour interdire un rapprochement des peaux par la culture (d’où, d’après Todd, l’évolution des Jamaïcains en Angleterre, comparable à celle des Noirs aux USA, c'est-à-dire désastreuse).

Cependant, l’intensité du sentiment de classe en Angleterre a partiellement cassé ce modèle. Les conservateurs ont refusé la solution proposée par les travaillistes : bloquer l’immigration. Les thatchériens voulaient de la main d’œuvre bon marché. Ils ont donc substitué à l’idée d’une frontière britannique étanche un système où d’invisibles frontières traversent le territoire britannique lui-même, avec des zones où les enfants d’immigrés « bénéficient » d’une éducation dans leur « culture d’origine ». Cette stratégie de classe (faire baisser les salaires, et en même temps interdire la solidarité aux pauvres) est à l’origine de la submersion de la Grande-Bretagne : la haine de classes a, chez les différentialistes anglais, supplanté la haine raciale comme moteur principal de l’action politique.

2.3 - L’Allemagne : inégaux mais unis

Emmanuel Todd part d’un constat d’évidence : la famille souche allemande est inégalitaire et hiérarchique. Le père transmet ses biens au fils aîné, qui est symboliquement supérieur à ses frères, mais en échange, ce fils aîné reste sous l’autorité du père – c’est la différence avec le modèle nucléaire anglais, où les enfants sont autonomisés. Il en résulte un inconscient allemand contradictoire, avec d’une part un fort besoin d’inégalité, et d’autre part un besoin d’unité tout aussi marqué. En conséquence, les Allemands sont caractérisés par une certaine schizophrénie, avec une très forte opposition entre l’homme extérieur et l’homme intérieur, opposition qui rationalise le contraste entre inégalité et unité.

C’est pourquoi, alors que les Anglais se contentent d’exclure les inférieurs, les Allemands ont tendance à les détruire. Emmanuel Todd attribue à ces spécificités des systèmes souche la logique exterminatrice de la Shoah, qu’il rapproche de l’expulsion des Juifs d’Espagne par le pouvoir castillan, lui aussi dominé par la tradition souche du nord de la péninsule.

Pour Todd, c’est le même système anthropologique qui structure des sociétés comme le Japon ou le sud-ouest français. Les sociétés souche présentent certaines caractéristiques régulières. Elles ont besoin de créer une différence forte. Juifs en Allemagne, burakumins japonais, cagots du sud-ouest de la France.

Ces sociétés engendrent facilement des monothéismes stricts (poids de l’image du père – les Juifs de l’Exode formaient une société souche patriarcale très caractérisée). Le calvinisme occitan s’implanta dans une région française caractérisée par la famille souche. Partout ailleurs en France ou presque, le calvinisme ne put que rogner les marges du catholicisme. Le même mécanisme est observable même en dehors de l’Occident. Les Japonais ont transformé le bouddhisme pour le rapprocher des conceptions portées, en Occident, par le protestantisme allemand…

Emmanuel Todd fait remarquer que le paradoxe de ce système souche, a priori très antidémocratique, est qu’il réussit très bien à conscientiser les populations. Le niveau éducatif est plus élevé dans ce type de système, très performant sur le plan culturel. En conséquence, les peuples « souche » sont moins démocrates que les autres, mais plus capables de faire effectivement vivre une démocratie. Il en découle chez eux une tendance à l’autoritarisme, le peuple lui-même formulant la demande d’ordre.

Le système souche engendre mécaniquement une conception ethnique de l’identité nationale. C’est le moyen le plus simple et le plus direct de préserver l’unité du groupe (par les liens du sang) et de construire une différence radicale avec l’autre (celui qui n’a pas le même sang). Il rend donc très difficile l’assimilation des étrangers. De là, l’impossibilité pour les Turcs de s’assimiler en Allemagne.

2.4 - La France : l’universalisme dans un seul pays

Emmanuel Todd souligne qu’il existe deux France sous l’angle du système anthropologique. Une France surtout centrale, égalitaire (Paris, Orléans, Reims, le sud-est – et par extension, l’ancienne Algérie française), et une France périphérique, inégalitaire (Bretagne, Vendée, Flandres, Alsace, Sud-ouest, Dauphiné, Savoie). Dans la France centrale, le type prédominant est la famille nucléaire égalitaire, libérale dans les relations parents-enfants. Il existe une nuance égalitaire mais non libérale, en particulier dans les zones historiquement caractérisée par un fort vote communiste paysan (bordure du Massif Central, Ouest des Côtes d’Armor). Dans la France périphérique inégalitaire, on rencontre la famille souche de type germanique (Sud-ouest, Alsace, Flandres, Normandie, Poitou – et par extension, le Québec) et la famille nucléaire de type britannique (Bretagne, Anjou). Le paradoxe français est que l’autoritarisme de ces périphéries différentialistes se tourne vers un centre lui-même universaliste.

Donc, selon Emmanuel Todd, il n’y a pas de système anthropologique français unifié. La France est à la fois égalitaire et inégalitaire, autoritaire et libérale. La France historique est une mosaïque réunissant des centaines de pays tous différents les uns des autres, combinant ces systèmes contradictoires selon des modalités spécifiques. C’est de l’affrontement dynamique entre les deux termes extrêmes de ce paysage, égalitaire libéral contre inégalitaire autoritaire, qu’est né l’universalisme français.

Pour Todd, l’universalisme égalisant de 1789 veut initialement l’extension à la sphère politique de l’égalité parfaite des membres de la famille paysanne du bassin parisien. Le Français parisien n’est ni blond ni brun, ni grand ni petit. C’est l’homme moyen, ou plutôt l’européen moyen. Son monde est particulièrement homogène, monoculture céréalière, forte densité de population.

Cet universalisme parisien est une projection d’un particularisme qui, central, ne se voit pas comme particulier, et cette projection est conduite sur des marges qui, elles, sont singulières, différentes. L’universalisme français est un a priori métaphysique résultant des structures mentales figées dans la petite enfance, et qui nie les réalités objectives du temps, les très fortes distinction de classes, en particulier. Cet universalisme est centré sur le bassin parisien, parce que c’est là que l’on trouve les structures anthropologiques les plus à mêmes de l’engendrer. Difficile de ne pas approuver Todd sur ce point – effectivement, les Girondins s’appelaient les Girondins, c’est Paris qui fut jacobine et Robespierre venait d’Arras…

L’universaliste Emmanuel Todd admet que cet universalisme désincarné est par nature à la fois généreux et criminogène – et qu’en conséquence, il doit être modéré pour être effectif. Dès lors que l’homme français est présupposé universel, ceux qui refusent d’admettre cette universalité doivent être niés si la logique est poussée jusqu’à son terme. La France, par excès d’universalisme, put dès 1793 anticiper sur les logiques d’extermination que l’Allemagne reprit, 150 ans plus tard, par excès de différentialisme.

A la périphérie de la France universaliste, Todd repère ce qu’il appelle la France catholique – celle où la famille souche impose des logiques inégalitaires. Ainsi, à l’inverse des Etats-Unis (un seul système anthropologique et une diversité fantasmée), la France possède une diversité réelle et une unité imaginaire. Aucun paradoxe, d’ailleurs, estime Emmanuel Todd : croire en la diversité impliquera souvent qu’on souhaite la détruire, ne pas la voir permet au contraire, nous dit-il, de mieux la tolérer.

Les Américains se veulent tous différents et vivent dans des quartiers pavillonnaires où toutes les maisons se ressemblent ; les Français jusqu’à récemment se voulaient tous semblables et vivaient dans des banlieues où il n’y avait pas deux maisons taillées sur le même moule. La certitude a priori d’une essence commune est le meilleur ciment de la tolérance, nous dit Emmanuel Todd. L’Histoire de France m’amènerait à relativiser cette maxime, mais passons.

Todd analyse le maurassisme comme l’instant où le différentialisme périphérique français réclama de manière paroxystique une différence au nom de l’universalisme, un universalisme limité au territoire français. La France de Maurras est universelle, mais elle est seule face à un monde différent. Le catholicisme est essentialisé, il cesse donc d’être vraiment universel. De là, selon Todd, le mécanisme par lequel l’Action Française, germanophobe de 1900 à 1940, devint dans certaines de ses composantes collaborationniste, de 1940 à 1944 : l’Allemagne représentait, pour les différentialistes français, un modèle secret.

Pour Emmanuel Todd, le paradoxe français, c’est que c’est précisément la coexistence d’un universalisme égalitaire et d’une différentialisme inégalitaire qui finit par rendre possible un universalisme effectif, incarné. La renégociation permanente entre les deux France débouche sur un pragmatisme de facto, qui rend possible le maintien d’une identité constamment fluide, donc constamment adaptée. De là, pour Todd, le rôle de l’Etat en France, forme synthétique chargée de codifier cette renégociation permanente. De là, donc, le caractère authentiquement universel du système français.

En lisant ce passage, je n’ai pas pu m’empêcher de repenser à ce que j’écrivais il y a deux ans, dans le petit travail de circonstance intitulé « Céfran », sur le fait que le centralisme désincarné était, pour la France, une pathologie nécessaire. Je n’avais pas lu « Le destin des immigrés », à l’époque. Dommage : si je devais réécrire l’article initial de « Céfran », après avoir lu Todd, je prendrais plus en compte la dialectique universalisme/différentialisme, pour relativiser l’opposition centralisme/fédéralisme.

3 – L’immigration en France

Approfondissant le cas de la société d’accueil française, Todd s’intéresse aux immigrations qui l’ont touchée.

3.1 - La désintégration du modèle anthropologique maghrébin

Emmanuel Todd admet que notre universalisme, pour être, a besoin de s’appuyer sur un fond commun minimal : l’exogamie (pas de mariages entre cousins) et la bilatéralité du système de parenté (quasi-égalité des sexes) – c'est-à-dire tout simplement le modèle anthropologique européen occidental. Confronté à un modèle étranger à l’Europe, l’universalisme français implose.

Or, à l’époque où Todd écrit (1994), il y a déjà 2,5 millions de personnes d’origine maghrébine en France. C’est alors le groupe d’immigrés le plus important en Europe. Et ce groupe possède un modèle anthropologique radicalement étranger au monde européen.

Les maghrébins suivent le système anthropologique arabo-musulman (modèle commun à l’essentiel de l’Oumma, Afrique noire exceptée). C’est un système communautaire, patrilinéaire et endogame (l’inverse du système américain contemporain, ultra-individualiste, de plus en plus matrilinéaire et radicalement exogame).

Dans le système arabo-musulman, le mariage entre cousins est très fréquent, les filles sont souvent déshéritées. Le lien affectif prioritaire est le lien frère-frère, car la dimension communautaire, renforcée par l’endogamie, vient limiter l’impact de la dimension patrilinéaire. La femme est infériorisée, mais si elle engendre un mâle, elle acquiert une puissance indirecte considérable. A la différence de l’Occident traditionnel, où le parcours social était autrefois plus dur et donc plus formateur pour les hommes, dans le système arabomusulman, ce sont plutôt les femmes qui apprennent le plus de la vie, ayant à souffrir davantage. L’endogamie est perçue comme un moyen d’atténuer cette rudesse de la condition féminine – la femme restée à l’intérieur du groupe patrilinéaire échappe à la transplantation traumatique dans une famille d’accueil plus ou moins agressive.

Il existe bien sûr des variantes locales. En Kabylie, des structures claniques fortes viennent coiffer le système patrilinéaire endogame. La Tunisie est très endogame, le Maroc nettement moins, l’Algérie tient le milieu. La Tunisie est le seul pays du Maghreb à interdire la polygamie. Elle apparaît paradoxalement comme le pays du Maghreb le plus arabisé initialement, et qui s’est aussi finalement le plus occidentalisé.

Le Maghreb connaît, depuis cinquante ans, une progression constante de l’alphabétisation des femmes et une baisse corollaire de la natalité, sur une courbe presque comparable à celle de l’Europe, avec un demi-siècle de décalage. Il est à noter que ce mouvement ne modifie pas la tradition endogame. Les maghrébins se marient entre cousins, comme des arabes, mais ils font de moins en moins d’enfants, comme des européens.

Pour la France, pour les Français, le rapport aux immigrés maghrébins venus de ce monde si différent est inévitablement structuré par le souvenir du drame algérien.

Pendant la colonisation, l’Algérie a vu coexister deux mondes qui ne pouvaient que s’ignorer ou se haïr, tant leurs modèles anthropologiques sont différents (le modèle dominant des pieds-noirs est bilatéral, nucléaire et égalitaire). Dans l’œuvre d’Albert Camus, les arabes n’existent pas, dit Todd – sauf dans l’Etranger, aurais-je envie de faire remarquer, et parce qu’il s’agit d’en tuer un.

Cette ignorance agressive entre deux cultures obligées de cohabiter résulta du contact entre deux universalismes rivaux : celui des Français d’Algérie et celui des arabes. C’est que chacun des deux groupes croit en l’existence d’un homme universel : le citoyen de la République et le bon musulman se firent face pendant plus d’un siècle. Aucun des deux systèmes n’était équipé pour penser cette coexistence absurde. Les différentialistes peuvent se tolérer parce qu’ils peuvent s’exclure. Les universalistes ne peuvent que s’absorber ou se détruire. Dans l’ensemble, le refus de l’alliance, si l’on en croit les statistiques de mariage, vint encore plus nettement des arabes que des Français, à cause de la règle coranique qui interdit le mariage d’une musulmane avec un non musulman.

Dans ces conditions, la décolonisation française fut infiniment moins facile que l’anglaise, parce que les Anglais, rappelle Emmanuel Todd, croient en la différence intrinsèque des hommes, et acceptent donc sans drame leur séparation. Les Français, persuadés de l’universalité de leur essence, vivent plus difficilement semblable césure. De là l’hésitation de la France entre assimilation des arabes (qui imposait d’accorder l’égalité politique à un universalisme rival) et négation de l’autre (qui imposait de renier les valeurs fondatrices de l’universalisme en exterminant les arabes). Les Français ne choisirent jamais. Ils ne pouvaient ni se couper des arabes comme les Anglais l’ont fait des Indiens, ni liquider froidement la population dominée comme les colons anglo-germaniques l’ont fait dans l’Ouest sauvage. Dans certains cas, les universalistes sont paradoxalement moins bien placés que les différentialistes pour administrer concrètement un empire universel.

Revenons à l’immigration.

La présence en France d’une forte immigration musulmane fit craindre, dans les années 80-90, la répétition du scénario algérien. J’avoue d’ailleurs que si on m’avait demandé, en 1990, comment je voyais la suite des évènements, j’aurais été bien en peine de répondre…

En 1994, Todd estimait que ce risque était inexistant, parce que le système anthropologique nord-africain, qui avait si bien résisté au Maghreb, était en train d’exploser en France. Le taux d’exogamie des immigrés maghrébins en France a en effet très vite décollé. Un peu retardée pour les femmes du fait de la loi coranique, l’exogamie féminine a fini par suivre. En 1992, 20 % des hommes et 10 % des femmes d’origine nord-africaine étaient déjà mariés hors de leur groupe ethnique (le plus souvent avec des européens). L’assimilation refusée aux Français par les Maghrébins en Algérie s’est avérée effective en sens inverse, en France.

Emmanuel Todd estimait, en 1994, que cette évolution annonçait, à long terme, l’assimilation des immigrés nord-africains dans le substrat français. Les courbes démographiques actuelles du Maghreb et l’évolution générale des populations nord-africaines semblent d’ores et déjà lui donner raison. L’indice de fécondité des pays maghrébins est, en une seule génération, passé de 7 à 2,8 enfants par femme (chiffre 2007). La Tunisie est d’ores et déjà pratiquement entrée dans un régime de fécondité de remplacement, et les spécialistes estiment très probable sa convergence vers un régime de natalité faible, 1,5 enfants par femme. C’est une transition démographique d’une rapidité stupéfiante. A mon avis, pour nous Français, c’est une information capitale : cela veut dire que nous n’avons pas à redouter de submersion migratoire maghrébine. Nous pouvons nous permettre d’assimiler les nord-africains sans compromettre la stabilité de notre substrat démographique. Si aucun fait extérieur (crise économique, communautarisation accélérée par suite d’un changement de modèle de société) ne vient perturber les dynamiques en cours, la résorption du problème maghrébin est probable à moyen terme.

Le mouvement d’assimilation des maghrébins était d’ailleurs perceptible dès les années 1990. Ce mouvement d’assimilation n’est nullement contradictoire de la poussée électorale du FN, contemporaine au travail de Todd. Cette poussée a été particulièrement forte, même compte tenu des taux de présence de population maghrébine, dans la France universaliste. Todd en déduit que cette poussée FN ne traduit pas une montée en puissance de la France différentialiste de la périphérie, inquiète de la présence des maghrébins en tant qu’individus, mais au contraire l’inquiétude de la France universaliste, inquiète que ces individus ne s’assimilent pas et forment un groupe distinct. A l’exception possible de l’Alsace, l’examen de la carte électorale du FN a confirmé cette hypothèse encore en 2002 – aujourd’hui, il est plus difficile d’être formel, car le FN a tellement changé qu’on peut se demander si la thématique immigrationniste est toujours centrale pour ce parti, en tout cas dans sa formulation initiale.

En fait, tout se passe comme si les populations maghrébines subissaient en France deux pressions contradictoires mais convergentes : une pression au niveau individuel, avec la possibilité qui leur est ouverte de s’assimiler ; et une pression au niveau collectif, avec la menace par la majorité européenne de les rejeter, si elles ne s’assimilent pas. Sous cette double pression, l’universalisme français leur proposant de s’assimiler, le différentialisme français les menaçant de les rejeter s’ils ne s’assimilent pas, les maghrébins en France laissent lentement imploser leur ancien modèle anthropologique.

Cette implosion entraîne souvent de grandes souffrances pour les individus concernés, en particulier les jeunes garçons (plus favorisés que les filles dans leur culture d’origine, la transition vers l’Occident implique pour eux, à la puberté, l’abandon d’une position de supériorité). Mais, estimait déjà Emmanuel Todd en 1994, elle se fera, contournant progressivement l’islam, francisant les esprits puis les mœurs. 15 ans après, ce calcul semble de plus en plus clairement devoir s’avérer juste, même si l'évolution est parfois difficile à décoder.

Des millions de maghrébins en France. 250 personnes à tout casser à la « marche des indigènes ». Le FLN, en tout cas, perd son temps.

3.2 - La France et les couleurs

Todd cite Hitler, lequel écrivait en 1924 qu’un immense empire « négrifié » était sur le point de naître en Europe à cause de la France. Citation, estime Todd, représentative de la peur panique des différentialistes devant le métissage avec les populations noires…

Ma foi, quant à moi, je ne suis pas Adolf Hitler, enfin je ne crois pas, et j’avoue que le déferlement noir potentiel commence à m’inquiéter. Quand Todd écrivait en 1994, il estimait la population non-blanche de la région parisienne autour de 6 %. Est-il besoin de commenter ? Aller, prenez le RER A un de ces soirs, et comptez vous-même.

Emmanuel Todd est un universaliste légèrement obsessionnel, mais c’est aussi un homme intelligent, qui connaît sa subjectivité et perçoit parfaitement les enjeux. Il admet très franchement que la présence noire en France constitue un enjeu planétaire : après l’échec manifeste de l’expérience américaine, un nouvel échec noir, au pays de l’universalisme le plus fort, signerait la fin du rêve d’une humanité unifiée. Si les Noirs échouent à devenir français, alors l’opinion mondiale conclura que l’humanité blanche et l’humanité noire ne peuvent s’assimiler l’une à l’autre.

C’est alors que, dans un exercice qui ressemble tout de même un peu à de l’autopersuasion, Emmanuel Todd affirme que le scénario américain a très peu de chances de se produire en France. D’après lui, l’homme français ne « perdra pas son énergie » à « entretenir sa différence » avec l’homme noir, et la société française « n’a pas de sous-prolétariat » susceptible de servir de matrice à une population noire ghettoïsée, sur le modèle américain ou anglais. L’exemple antillais démontre d’ailleurs que le Français tolère sans problème les couleurs diverses, pourvu que le système anthropologique soit « compatible avec la francité ».

Il faut bien dire que ce passage du bouquin d’Emmanuel Todd a pris quelques rides en quinze ans. L’homme français perd son temps à « entretenir sa différence » depuis qu’il a constaté que ses enfants n’apprenaient plus rien quand ils allaient dans une école fréquentée majoritairement par des immigrés venus d’Afrique – il est possible que ce constat soit malsonnant, mais ce n’est qu’un constat. Le sous-prolétariat est une catégorie en extension rapide dans notre société française de moins en moins égalitaire. Et le Français a quelques difficultés à faire cadrer le comportement des subsahariens avec le modèle anthropologique local – et c’est un euphémisme.

Le modèle anthropologique africain est communautaire, caractérisé par une très forte polygamie. Les hommes se marient plus tard que les femmes, précisément pour rendre possible cette forte polygamie. Le système est tantôt bilinéaire, tantôt patrilinéaire, mais le poids de la structure communautaire crée un arrière-plan tribolinéaire. L’homme peut « hériter » des épouses de ses frères décédées, comme si le clan constituait une sorte de famille latente unifiée.

En pratique, l’homme navigue entre des « sous-groupe mère-enfant », ce qui fait que l’image du père est particulièrement brouillée. Dans certaines cultures, il en découle un modèle « patrilinéaire paradoxal », dans d’autre un modèle « bilinéaire » par survalorisation de la mère. Le modèle patrilinéaire paradoxal semble particulièrement mal adapté à la modernité, avec une très faible alphabétisation des femmes. Le modèle bilinéaire autorise une assimilation plus rapide, grâce à une meilleure alphabétisation des femmes.

D’une manière générale, le monde sub-saharien constitue désormais une bombe démographique, car la polygamie très répandue induit le maintien d’une très forte natalité, malgré la chute du taux de mortalité infantile (immigrées mauritaniennes en France : 10,3 enfants par femme ! – record du monde). Les Africains sont peut-être les seuls humains qui vont effectivement rater la transition démographique. Todd n’excluait pas ce scénario catastrophe en 1994, et l’histoire de l’Afrique, depuis 15 ans, confirme ses craintes.

L’évolution des indices de fécondité en Afrique subsaharienne est très diverse selon les pays. Certains, surtout dans l’ouest du continent, ont entamé leur transition démographique, visiblement plus lente, plus complexe qu’en Europe ou au Maghreb, mais qui se fera probablement. Le Ghana, par exemple, est passé en 20 ans de 7 à 4,5 enfants par femme. Le Sénégal de 7 à 5,5. D’autres pays hésitent encore au seuil de la transition démographique. Madagascar ou l’Ouganda, par exemple, restent à 7 enfants par femme. Au niveau des grands pays, le Nigéria reste à 5,5 enfants par femme, et ce chiffre baisse très lentement.

Dans ces conditions, les projections démographiques pour l’Afrique noire laissent craindre une croissance génératrice de flux migratoires colossaux. La population actuelle de l’Afrique subsaharienne est de l’ordre de 750 millions d’habitants. En 2050, elle atteindra probablement 1.750 millions, un milliard d’hommes en plus. L’Afrique peut-elle héberger cet énorme accroissement de population ? De la réponse à cette question dépend sans doute l’avenir du monde. Si elle est négative, nous n’aurons que deux choix : ouvrir les vannes à l’immigration et nous faire submerger sur notre sol, ou laisser crever les Africains. En tout état de cause, pour les raisons anthropologiques avancées par Emmanuel Todd, l’assimilation pure et simple des dizaines de millions de subsahariens que la France devrait accueillir en cas de catastrophe est absolument exclue. Il est possible d’assimiler quelques millions de maghrébins, qui adoptent un régime de natalité compatible avec le nôtre et qui sont presque confondus avec l’homme européen une fois le modèle arabo-musulman abandonné. Il est inenvisageable d’assimiler des dizaines de millions de subsahariens qui sont séparés de nous par un fossé anthropologique presque infranchissable. Le déferlement migratoire des Noirs africains ne pourrait signifier que la fin de la France en France, et son remplacement par une société de juxtaposition communautaire, soit le modèle américain en pire. La véritable question migratoire, en France, à ce stade, est subsaharienne.

Par opposition, Emmanuel Todd considère que l’assimilation des asiatiques ne posera rigoureusement aucun problème, en particulier du fait de la très bonne performance économique rendue possible par le système de la famille souche. Cette assimilation sera lente, car le système communautaire asiatique enfermera les individus sur plusieurs générations. S’agissant des est-asiatiques, son calcul me paraît d’ores et déjà confirmé par les faits. Il ne traite pas le cas des populations issues du sous-continent indien (un autre milliard d’hommes en plus d’ici une génération, mais une question qui, il est vrai, concerne surtout l’Angleterre).

4 - Mes critiques

Commençons par dire que Todd est à mon avis trop républicain pour juger en toute objectivité de la France. Il a tendance à surévaluer la spécificité française. Quand il fait aujourd’hui un tour dans nos riantes banlieues, il doit s’étonner de ce que cette société suive une pente américanomorphe de plus en plus perceptible. Il me semble qu’il a mal cartographié l’esprit français en le décrivant comme un universalisme central encadré par un différentialisme périphérique. L’universalisme central, pour fonctionner, a besoin d’une clef de voûte politique différentialiste, en surplomb de lui. Après tout, le modèle anthropologique des paysans français était égalitaire, mais celui de la famille royale capétienne ne l’était nullement…

Enfin, peu importe. Tout cela, c’est de l’Histoire. Ce qui nous intéresse, c’est l’avenir.

Sur le fond, le problème d’Emmanuel Todd, c’est celui de tous les spécialistes : il a tellement creusé son sujet qu’il a tendance à surévaluer la problématique qu’il maîtrise. Notez bien que je ne dis pas que ses analyses sont fausses : elles sont remarquablement construites et documentées. « Le destin des immigrés » est certainement le livre le plus approfondi et le plus enrichissant que je connaisse sur la question de l’immigration. J’en recommande la lecture complète à quiconque veut creuser le sujet.

Non, le problème n’est pas que Todd ait tort. Le problème, c’est qu’il n’a raison qu’en partie, et d’un certain point de vue.

Emmanuel Todd réduit la question de l’assimilation à celle de la cohérence des modèles anthropologiques. C’est faire l’impasse sur quatre éléments cruciaux :

Le contexte économique, tout d’abord ; Emmanuel Todd part du principe que la relative prospérité française (il écrit en 1994) va perdurer. J’aimerais bien partager sa certitude. Il est clair qu’en cas de crise économique très violente, les hypothèses d’Emmanuel Todd sur la faisabilité de l’assimilation vont être sérieusement mises à mal – y compris éventuellement pour les populations d’origine maghrébine.

Le contexte idéologique, ensuite ; Emmanuel Todd semble persuadé que le modèle anthropologique suffit à caractériser les sociétés de manière permanente. C’est oublier que le monde occidental était porteur d’une vision du monde spécifique jusqu’à il y a peu, un vision modelée par la conception trifonctionnelle indo-européenne, l’esprit critique grec, le droit romain, le monothéisme hébraïque. Et c’est oublier que cette conception implose sous l’effet d’une postmodernité profondément déstructurante. C'est-à-dire qu’au fur et à mesure qu’on demande aux immigrés de « s’intégrer », le monde où on leur dit de s’intégrer est lui-même en train de se désintégrer. En pratique, si l’universalisme français est aujourd’hui en crise, c’est aussi parce que la question se pose de savoir s’il faut rester universaliste, quand la médiocrité est devenue universelle.

La question raciale, bien sûr. En bon universaliste, Todd part de la certitude a priori de l’équivalence de tous les hommes. Il y a une question qu’il ne peut pas formuler : et si, réellement, il existait une distance anthropologique forte entre Noirs et Blancs sur le plan biologique ? Et si les racialistes n’avaient pas complètement tort ? Il y a un côté tautologique dans l’argumentaire d’Emmanuel Todd. Cet universaliste part du principe que les prédicats de l’universalisme sont justes, et de là, il déduit la faisabilité du projet universaliste. Ma foi, ces prédicats sont peut-être justes. Mais peut-être pas.

Enfin et surtout, la question de la finalité. Emmanuel Todd semble convaincu que c’est nécessairement vers l’universel que l’homme doit aller, et que toute autre attitude ne peut résulter que d’une aberration. Même s’il s’efforce à l’objectivité (c’est de toute évidence un honnête homme), il reste profondément enfermé dans un préjugé : pour lui, c’est le sort de l’humanité dans son ensemble qui est en jeu, forcément. Emmanuel Todd ne peut pas penser le choix lucide, conscient, de l’élitisme, et de la différenciation qui ouvre la porte à l’élitisme. Cette incapacité à penser comme les différentialistes limite la portée de son propos lorsqu’il s’agit du différentialisme. Todd s’interdit de penser la supériorité du mode de pensée différentialiste, même lorsque cette supériorité est avérée – c'est-à-dire lorsque la qualité de l’élite est le facteur décisif de l’accomplissement historique.

Cela dit, en dépit de ses limitations, le propos de Todd est vraiment, 15 ans après, plus que jamais d’actualité. Il permet de dessiner à gros traits une véritable compréhension pragmatique et cohérente en matière d’immigration, c'est-à-dire une compréhension qui prenne en compte la nature des peuples concernés, leurs essences respectives – plus ou moins proches, plus ou moins compatibles. Lire Emmanuel Todd, c’est sortir du discours désincarné et absurde sur « les immigrés », « les Français de souche », « les musulmans », « les Noirs », « les Blancs ». C’est comprendre la complexité extraordinaire du réel, que nous masquent en temps ordinaire ces catégories convenues, mais trompeuses.

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