Évènement

Le dossier Boudarel (Y. Daoudal)

Publié le : 24/11/2009 23:00:00
Catégories : Histoire

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« Le dossier Boudarel », d’Yves Daoudal, est consacré à une des affaires les plus éclairantes s’agissant de la nature de notre régime. Ou comment un authentique criminel de guerre a été protégé, pendant plusieurs décennies, par ses amitiés politiques. Le pendant « anticolonialiste » de Paul Aussaresses, si l’on veut. On ne s’attardera pas ici sur les partis pris d’Yves Daoudal (résolument anticommuniste), mais voici un court résumé des faits (non contestables, puisque pour l’essentiel confirmés par l’enquête judiciaire).

Sous l’Occupation, le jeune Boudarel veut devenir prêtre. Il est fasciné par la splendeur des rituels catholiques. Mais en 1945, il perd la foi. Désormais à la recherche d’une Eglise de substitution, il se rattache au Parti Communiste. En 1947, il est envoyé en Indochine par le Parti Communiste Français, comme militant clandestin. Là, il découvre un système colonial qu’il dénoncera par la suite vigoureusement… en oubliant, au passage, qu’il a bénéficié, comme nombre de militants communistes de l’époque, de certains des avantages de ce système.

Boudarel contracte à cette époque la manie de l’opium. Comme enseignant, il est peu assidu (euphémisme), et son activité politique est erratique. C’est donc un mauvais militant, qui semble surtout faire du communisme une pose. Mais en 1950, la consigne du Parti tombe : il doit passer en zone vietminh. Et il le fait, peut-être par esprit d’aventure, peut-être parce qu’il n’a pas vraiment le choix (le PCF est une organisation de type militaire, quand on vous donne un ordre, vous l’exécutez). Terminée la « pose » : Boudarel, désormais, est un apparatchik, il n’a plus le droit d’être mauvais militant.

Il travaille tout d’abord dans les services de propagande du Vietminh, s’occupant en particulier des émissions radiophoniques en langue française. Il défend une ligne tactiquement habile parce que politiquement crédible : il n’a pas trahi la France, ce sont ses élites qui l’ont trahie en la vendant à l’Amérique, et à présent, l’armée française en Indochine se bat, en réalité, pour l’impérialisme américain.

En 1952, il change d’affectation. Il devient commissaire politique dans les camps de prisonniers français. Il y est briefé par un officiel du PCF, présent sur site, et qui lui transmet les consignes du Parti. C’est donc le PCF, et non le Vietminh, qui détermine la nature de la propagande orientée vers les prisonniers français.

Boudarel est en charge du camp 113. Les conditions de vie y sont, pour les prisonniers, effroyables. Les conditions de vie y rappellent Auschwitz : ration insuffisante, impliquant la mort à petit feu ; « infirmerie » qui sert en réalité d’antichambre de la morgue ; logements dans des baraquements insalubres. 80 % des prisonniers décèderont pendant leur détention.

Boudarel, c’est à noter, n’est pas à l’origine de ces conditions. Il se contente de les laisser telles quelles. En revanche, il impose à ces prisonniers sous-alimentés et malades d’interminables « lavages de cerveau » idéologiques, dont les survivants se souviennent comme d’une véritable torture morale. Il pratique la technique de l’autocritique publique, qu’il épice en imposant aux prisonniers de se dénoncer mutuellement. Il s’agit de convaincre chaque prisonnier qu’il est un monstre, un être ignoble, et que toute sa vie passée au service de l’impérialisme n’a été qu’une suite ininterrompue d’abominations. Il n’est pas interdit de voir, dans l’insistance que Boudarel mit à promouvoir ces exercices d’autocritique, une combinaison idéologique non sue entre un certain dolorisme catholique (l’ancien séminariste) et une certaine forme de fanatisme idéologique stalinien (le nouveau commissaire politique). A l’appui de l’hypothèse doloriste, on remarquera que Boudarel, systématiquement, favorisa les prisonniers d’origine extra-européenne, au détriment de leurs compagnons d’origine européenne, comme s’il cherchait inconsciemment à expier, à travers eux, les fautes de sa propre race. Il y a une dimension indiscutablement pathologique dans le cas Boudarel.

Après 1954, Boudarel reste au Vietnam une dizaine d’années. Il travaille à Radio Hanoï et semble intégré dans la nomenklatura du régime vietnamien. Il quitte le pays en 1963. Sa motivation officielle était qu’il ne supportait plus le virage maoïste pris par le régime. La raison réelle est que le PCF est khroutchévien, et qu’il ne veut pas que ses membres travaillent pour un régime vietnamien de plus en plus lié à « l’ennemi » maoïste. Boudarel se rend à Prague, où il travaille comme traducteur à la Fédération Syndicale Mondiale.

En 1966, le régime gaulliste accepte l’amnistie des déserteurs de la guerre d’Indochine. C’est le résultat d’un accord (peut-être tacite) avec le PCF : amnistie pour les crimes de guerre commis en Algérie (par les militaires français, entre autres) contre amnistie parallèle pour Boudarel et compagnie. L’intéressé ne le sait pas, mais d’une certaine façon, il devra de pouvoir rentrer en France au fait qu’à long terme, la République veut une égale clémence pour lui et Paul Aussaresses. Les tortionnaires communistes, protégés par le gaullisme pour que de son côté, le PCF accepte la protection des tortionnaires anticommunistes. Ironie de l’Histoire.

Boudarel revient à Paris en 1967. Il est pris en main par le PCF (lequel, dans un épisode franchement cocasse, intervient auprès du ministère de la Défense pour lui éviter… de satisfaire à ses obligations militaires). Grâce à ce soutien, il peut entrer à l’université, et devient chargé de thèse au CNRS. C’est à cette époque qu’il effectue un mouvement stratégique qui, pour la suite des évènements, s’avèrera d’une grande importance : tout en restant lié au PCF, il fréquente assidument les milieux trotskistes, en particulier la ligue d’Alain Krivine (bien malin qui pourrait dire, à ce moment-là, qui il infiltre pour le compte de qui). L’examen de ses fréquentations de l’époque est instructif : Gisèle Halimi, Susan Sontag, Marianne Schaub, Laurent Schwartz, Marcel Kahn, Madeleine Rebérioux – tout le gratin et l’arrière-gratin de la gauche intellocratique y retrouve le cœur de la mouvance future « LCR » et certains des piliers de l’antiracisme en gestation.

A partir de 1970, Boudarel devient un spécialiste universitaire reconnu pour tout ce qui a trait à l’Indochine. En 1982, il obtient la validation de ses droits à la retraite (y compris la période où il a servi dans le cadre du Vietminh, au motif que l’amnistie annulerait sa révocation du cadre de la fonction publique, prononcée en 1951). Cet invraisemblable situation est créée par l’appui que la socialiste Véronique Neiertz accorde à Boudarel – avec comme conséquence que celui-ci touchera une retraite de professeur de l’Education Nationale pour la période où il était garde-chiourme au camp 113. C’est un peu comme si on avait accordé une pension aux SS français de la division Charlemagne ! (et en fait, c’est pire : il faudrait, pour que la comparaison fût valable, que ceux-ci aient servi dans la SS Totenkopf) Cette fois, cependant, l’affaire fait scandale. Après un feuilleton juridico-administratif digne de Courteline (les services se renvoient la balle, personne ne voulant prendre de décision), et en 1991, Boudarel se voit finalement privé de ses droits à la retraite pour les années 1951-1967.

1991, c’est en effet l’année où éclate l’affaire Boudarel. Les médias s’en saisissent (il n’est pas interdit de penser que le recul de l’influence du PCF, après la chute de l’URSS, explique ce soudain appétit des journalistes aux ordres pour des vérités que, jusque là, ils oubliaient de voir). L’affaire fait grand bruit, d’autant plus que Boudarel (peut-être par calcul, peut-être par inconscience) adopte une attitude provocatrice : il affirme ne rien regretter, et va jusqu’à se moquer publiquement de ses anciennes victimes. Il tient un discours contradictoire, affirmant simultanément qu’il ne regrette pas son engagement, mais estime s’être trompé dans ses options communistes (on peut penser qu’il ménage la chèvre et le chou, entre ses anciens soutiens du PCF et ses nouvelles amitiés, issues de la « gauche morale »). Par certains côtés, sa défense n’est pas sans rappeler celle des accusés de Nuremberg : les atrocités qu’on lui reproche, explique-t-il, étaient fondamentalement le fait d’un système dont il était prisonnier. Certains de ses propos donnent l’impression d’un homme double, dont la part « idéologisée » s’est émancipée des catégories fondatrices de l’humanité. Il y a du Eichmann chez Boudarel, on ne peut pas le nier.

L’affaire finira, comme on pouvait s’y attendre, en eau de boudin. Soutenu par les réseaux qu’il a tissés, Boudarel échappe à toute sanction dans le cadre universitaire. On peut penser que le soutien apporté au personnage, de la part de l’ensemble de la gauche universitaire, traduit d’ailleurs la volonté d’interdire tout principe d’égalité entre les atrocités communistes et leurs homologues nazies (rappelons que 1991 est l’année où le Parlement vote la loi Gayssot). Lionel Jospin lui-même montera d’ailleurs au créneau, devant l’Assemblée, pour défendre cet obscur universitaire, devenu soudain un enjeu politico-symbolique majeur.

Le couronnement de l’affaire sera le refus par la justice de donner suite aux plaintes déposées contre Boudarel, au motif que seuls les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles, et seuls sont qualifiés tels les crimes condamnés au procès de Nuremberg. « L’innocence » de Boudarel est, en fait, la clef de voûte de l’auto amnistie d’un système qui se donne le droit de juger les autres, sans jamais être jugé lui-même. Boudarel, qui a parfaitement compris ce dont il était l’enjeu, ira d’ailleurs jusqu’à déposer plainte contre ses anciennes victimes, pour « dénonciation calomnieuse ».

Georges Boudarel est mort dans son lit, en décembre 2003.

 

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