Nous sommes conditionnés à penser le changement en termes de plusieurs petits changements – un continuum –, même si l’histoire tend à être ponctuée par de grands événements imprévus, qui ne sont compris qu’après les faits. La reconquête d’Alep l’année dernière a constitué un tel incident. Les gens sont toujours enclins à supposer que la Pax Americana est encore un élément déterminant ; eh bien! cela reste à voir. L’establishment états-unien de la défense pourrait simplement s’être joint à l’enseignement supérieur, à la médecine et, bien sûr, à la finance, à titre additionnel d’escroquerie éhontée.



Chaque fois que quelque chose d’important se produit, les gens deviennent confus. Est-ce que cette coupure de courant n’est qu’un problème temporaire dans le réseau, ou est-ce la fin du réseau?

Les romans peuvent être très utiles pour nous aider à réfléchir à des scénarios, à combler le vide laissé par le journalisme, par des journalistes qui sont conditionnés à penser qu’il y aura toujours un prochain cycle d’informations – jusqu’à ce qu’il n’y en ait aucun. Le roman Un siège pour Mars de Jason Heppenstall, maintenant disponible auprès de Club Orlov Press, en est un. En voici un extrait.

La foule devint plus dense et les sons d’un groupe de samba s’enroulèrent autour d’eux, alors qu’ils déambulaient avec leurs assiettes de nourriture. Des sifflements aigus percèrent l’air et les rues retentirent aux sons du tambourinage et du chant. D’énormes figures apparurent au-dessus des têtes des fêtards et la foule commença à se réjouir. Le monstrueux visage aux milles tentacules d’un pirate de cinéma apparut – vingt pieds de haut et avec un bras mécanique qui soulevait une bouteille surdimensionnée de rhum jusqu’à ses lèvres, à plusieurs reprises. Cat se fraya un chemin jusqu’au devant de la foule, pour jeter un coup d’œil de plus près. L’effigie était portée sur un palanquin de bambou par une douzaine d’écoliers, leurs professeurs portant tous des chapeaux de pirate en plastique. Puis vint un géant de fer, suivi d’un cyclope, suivi d’un diable à peau rouge, avec de la fumée qui jaillissait de ses narines. Elle rit. « Dans quel genre de lieu fou Jack m’a-t-il emmenée ? », pensa-t-elle.

Le son du groupe de samba s’estompa et comme le défilé passait, les gens retournèrent sur les routes, qui avaient été fermées aux voitures. Jack repéra Cat et vint vers elle. – « Allons au bord de mer et prenons un verre », dit-il.

Ils descendirent une rue étroite par-delà une maison qui avait été transformée en folie égyptienne, à travers un cimetière et jusqu’au bas d’une colline qui menait à la mer. Au bord de la promenade se déroulait une fête foraine, des cris et des hululements d’adolescents montaient au-dessus du bourdonnement des générateurs diesel qui alimentent les manèges. Il y avait une tente où se vendait de la bière, et Jack entra et commanda des boissons. Il émergea quelques minutes plus tard, en tenant deux verres en plastique contenant de la bière de Cornouailles bien mousseuse. – « Il s’est passé un temps fou depuis que j’ai bu ma dernière pinte de Doom », dit-il en tendant l’un d’eux à Cat, qui le regarda d’un air soupçonneux avant d’en prendre une petite gorgée. Ils s’assirent ensemble sur un mur bas et observèrent les fêtards. Il s’agissait surtout de familles, se promenant avec des voitures d’enfant et des barbes à papa. Des grappes d’adolescents foncèrent, incapables de contenir leur énergie insatiable. Et derrière cette scène humaine d’amusement et de frivolité brillait la mer, bleue et implacable, au soleil.

« Il y a beaucoup d’ivrognes ici », déclara Cat, l’air de rien. Jack regarda autour de lui. C’était vrai. Ils se tenaient à l’extérieur de la tente à bière, des hommes aux nez rougis par le soleil, aux ventres à bière doucement gonflés et aux rires rauques, qui jacassaient bruyamment entre eux. Tout près, une femme particulièrement grosse, avec des tatouages d’épaule décolorés, siégeait auprès de l’un des groupes, les faisant à se plier de rire à propos de quelque chose qu’elle disait. Un homme musclé, avec une tête rasée et un chien attaché à un morceau de ficelle, tituba au passage en tenant une bouteille de vodka, suivi de sa petite amie également saoule qui l’insultait. Cat prit des gorgées de son verre et essaya de ne pas regarder.

Il était tôt le soir, quand la marée monta et la foule commença à se retirer. « J’ai faim », annonça Cat, poussant Jack.

Jack connaissait un endroit. C’était une vieille taverne près de la plage, refaite comme un bistrot et avec un chef étoilé de Londres. Il savait que Cat approuverait et il ne se trompait pas. Ils mangèrent du crabe de Newlyn et des moules fraîches en entrée, ainsi que de la goberge panée à la bière et de la queue de lotte et des champignons sauvages comme plat principal. Le serveur suggéra un assortiment de vin pour le crabe, en disant que la légèreté et l’acidité d’une bouteille de Domaine Chandon Brut allait « élever la douceur du crabe et purifier vos palais ».

« Je pourrais m’habituer à ceci », dit Cat, pensant que cela plairait à Jack de l’entendre.

Quand vint l’heure de payer, il se faisait déjà tard et des bougies avaient été allumées à chaque table. Le serveur prit la carte de crédit de Jack et inscrivit les détails de la transaction à la main, lui demandant de signer un reçu. Le gérant vint et parla aux clients une table à la fois. Quand il parvint auprès de Cat et Jack, il dit : « Nous prendrons le paiement en ligne lorsque le système sera rétabli. »

Le couple retourna au centre ville, marchant à côté de la mer tandis que la lumière s’amenuisait. Certains bambocheurs de la plage avaient mis le feu à un tas de débris et leur musique techno pulsait à travers la baie, tandis que des étincelles s’élevaient dans un ciel de plus en plus sombre. Au centre de la ville, une fois de plus, le couple rencontra une troupe de danseurs Morris très échauffés qui sautaient, faisaient s’entrechoquer leurs bâtons et agitaient des mouchoirs. Un homme avec une grande barbe et un chapeau noir serrait un accordéon et une mince femme aux cheveux gris jouait d’un sifflet en étain, alors que les danseurs accomplissaient leur ancien rite de fertilité. – « Je m’en vais seulement aux toilettes », dit Jack, disparaissant dans un pub voisin et abandonnant Cat à elle-même. Elle continua à regarder les danseurs en attendant, sortit son mobile et prit quelques photos d’eux. Elle s’apprêtait à tweeter un message sarcastique de mise, quand elle se souvint. « Toujours pas de signal », dit-elle à haute voix à personne d’autre qu’elle-même.

« Et il n’y en aura plus pendant longtemps », l’interpella un homme debout à côté d’elle. Cat leva les yeux vers lui. C’était un homme d’âge moyen, au visage lisse et en surpoids, et il lui sembla légèrement instable sur ses pieds.

« Que voulez-vous dire ?, demanda Cat. Quand le signal va-t-il revenir? »

« Des problèmes à l’intérieur du pays, c’est ce que je peux vous dire, répondit-il. Le courant est coupé partout, disent-ils. Les autoroutes sont à l’arrêt, les magasins sont fermés, aucune info de la part de personne sur ce qui se passe. Tout ce que nous savons, c’est que ce pourrait être une guerre nucléaire et ils auraient oublié de nous le dire. »

Cat le regarda avec horreur. « Comment savez-vous cela? Mon petit ami dit que la télévision et la radio ne fonctionnent pas. »

L’homme la regarda un instant et prit une lampée de bière. « Je suis camionneur, dans le transport depuis 1984 et je n’ai jamais vu quelque chose d’aussi mauvais que cela. J’ai une radio dans la remorque et j’ai passé la moitié de la nuit à parler avec nos gars. Les pompes ont cessé de fonctionner, disent-ils, et l’un d’eux a un chargement de produits laitiers et il est coincé sur la M5. Apparemment, il y a une sorte de feu dans le dépôt de pneus près de Bristol, dit-il, de la fumée noire flotte partout et personne pour l’éteindre. »

« Mais pourquoi?, interrogea Cat. Que se passe-t-il? »

« Votre supposition est aussi bonne que la mienne. Il semble qu’il y ait une sorte de coupure de courant, mais personne ne dit pourquoi. L’armée est dans les rues de Londres, essayant d’arrêter ce qui s’est passé la dernière fois, avec toutes ces émeutes et tout. » L’homme s’arrêta pour réfléchir pendant une seconde, comme s’il venait de comprendre quelque chose. – « Tu ne serais pas de Londres, non? »

À ce moment Jack réapparut, un autre couple de pintes à la main. Il sourit d’un air penaud à Cat. « Je ne pouvais pas juste passer devant le bar, n’est-ce pas? »

Cat l’ignora. « Jack, nous devons quitter cet endroit et rentrer chez nous. Nous devons partir tout de suite. »

Ils n’ont « jamais quitté cet endroit » et ne « sont jamais rentré chez eux ». Et c’est en fait une bonne chose, car leur maison – Londres – n’est plus une destination souhaitable.

Dmitry Orlov
17 janvier 2017

Traduit par Le Saker Francophone
Article original sur Club Orlov