Évènement

Le Journal de la deuxième grande dépression - 4

Publié le : 22/05/2009 00:00:00
Catégories : Economie

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Travail rédigé dans le cadre de
Egalité & Réconciliation

Publication dans la continuité sur scriptoblog.com



Les évolutions récentes de la crise sont intéressantes à plus d’un titre. Elles sont en effet révélatrices de trois tendances de fond : la priorité accordée à l’économie virtualisée, une gestion de court-terme, le déclenchement d’une véritable guerre sociale ouverte.

1 - Priorité à l’économie virtualisée : ça se confirme

La caractéristique du capitalisme contemporain est d’avoir entrepris de résorber sa contradiction interne par le mécanisme de virtualisation, rendu possible par l’évolution technologique. Sous cet angle, on peut considérer que la deuxième grande dépression marque une véritable rupture avec les grandes crises précédentes dans toute l’histoire du capitalisme. Pour la première fois, le capital qui entre en crise « pense » qu’il n’a plus besoin du travail.

Si l’on devait résumer en quelques mots la situation de l’économie occidentale contemporaine, on pourrait en effet établir l’inventaire suivant. L’Occident, c’est :

  • a) Des quantités gigantesques de capital planquées dans les paradis fiscaux (10.000 milliards d’actifs ? Plus ? Personne ne sait exactement.)
  • b) Des masses monétaires surdimensionnées peut-être d’environ + 70 % par rapport à leur optimum théorique (en dollars, en livres, et à un degré moindre en euros), l’excédent restant pour l’instant captif des réserves des banques centrales et, d’une manière plus générale, de l’ensemble des grands acteurs de l’économie mondialisée, pour qui la période récente a été marquée par un excès d’épargne (de leur point de vue).
  • c) Un avantage technologique fragilisé, mais encore réel, surtout dans le domaine militaire (et un complexe militaro-industriel encore efficace et puissant – l’OTAN possède par exemple la quasi-totalité de la puissance aéronavale mondiale).
  • d) Des investissements directs et des prises de participation très importants dans les pays émergents (les USA, à eux seuls, possèdent à l’étranger entre 5.000 et 10.000 milliards de dollars d’actifs de ce type, fourchette selon la valeur du marché, et 40 % du déficit commercial US vient des importations intrafirme).
  • e) Une économie productive en cours d’implosion relative, par rapport à l’expansion de l’Asie (Chine, Dragons, Japon, Inde). Sous cet angle, rappelons que l’Amérique, thalassocratie dotée de dix porte-avions nucléaires, ne pèse par ailleurs plus que 3 % de la construction navale mondiale, et que ce pays dépendant à l’égard de l’automobile ne produit plus que 45 % de ses véhicules. Ceci suffit à donner une idée du désastre.
  • f) Un marché intérieur entré désormais en rétraction, sous l’effet de l’effondrement de l’épargne des ménages (dans l’anglosphère), et de la pyramide démographique (en Europe).
  • g) Des Etats aux finances déjà fragiles avant la crise, et aujourd’hui encore plus sinistrées par les plans de sauvetage qui ont abouti, en particulier aux USA et en Grande-Bretagne, à transférer au contribuable des quantités d’actifs pourris difficiles à évaluer précisément, mais certainement très lourdes pour les finances publiques.

Ce panorama synthétique permet de dessiner une ligne de fracture à l’intérieur de ce système que nous présupposons trop souvent unitaire, « l’économie occidentale ». Les points a, b, c et d relèvent en effet de l’économie occidentale du point de vue des gestionnaires du capital globalisé, tandis que les points e, f et g relèvent de l’économie occidentale du point de vue des peuples, de la production et de la consommation réelles. Il y a donc en réalité aujourd’hui, à l’intérieur du « système Occident » deux sous-systèmes dont les intérêts sont de moins en moins liés structurellement : le capital productif d’une part, encore occidental à proprement parler, et d’autre part le capital spéculatif, presque intégralement mondialisé de facto, s’agissant en tout cas des grands acteurs.

La ligne politique adoptée par les dirigeants occidentaux, à cet égard, est on ne peut plus claire : ils ont sauvé le capital spéculatif (voir les JDGD précédents), choisissant la fuite en avant mondialiste (et donc potentiellement impérialiste), quitte à couler encore un peu plus l’économie productive. Au-delà de la communication officielle des autorités, qui soulignent à l’envi que le rythme de contraction de l’économie a diminué (c'est-à-dire que la contraction se poursuit, mais qu’on approche peut-être d’une phase de stabilisation), c’est ce qui explique, pour l’essentiel, l’actuelle remontée des bourses : le capital sans contrepartie physique s’engouffre à nouveau dans les marchés depuis qu’il apparaît que le krach systémique sera évité par des injections massives de liquidité.

On relèvera à ce propos que la Banque d'Angleterre vient d’augmenter encore nettement le montant consacré au programme d'assouplissement quantitatif annoncé en mars. Des mesures similaires, en tout cas dans leurs effets, sont envisagées par la BCE, et la FED continue à financer un déficit budgétaire US en expansion. Pour dire les choses de manière trop simpliste, mais pas tout à fait fausse, ce ne sont donc pas les bourses qui montent, mais le signe monétaire qui baisse potentiellement en termes de contrepartie réelle. Le « mieux » dans la crise est donc uniquement un « mieux » du point de vue du capital spéculatif, et ce « mieux » a été obtenu, en réalité, par la prédation sur l’économie réelle.

2 – Une gestion cynique mais, hélas, habile

Ce choix politique s’avèrera à long terme désastreux pour les peuples, mais il faut reconnaître qu’il est mis en pratique avec une habileté technique consommée. Si tous les Etats ont perdu le contrôle de la crise (USA inclus), la finance anglo-saxonne parvient, à ce stade, à retourner cette perte de contrôle en sa faveur, alors que sa base dans l’économie matérielle est dans un état de délabrement avancé.

A l’égard de l’Europe, sans la soumission de laquelle ils n’ont pour l’instant plus les moyens de leur politique de puissance, les dirigeants de l’anglosphère ont choisi de mimer une attitude d’écoute, tout en mettant à contribution le special agent Nicolas Sarkozy. Ce n'est pas une victoire pour les Etats anglo-saxons (le G20 n’a absolument pas donné les moyens à l’anglosphère de sortir réellement de sa crise financière). Mais du point de vue de la haute banque mondialisée, par contre, cet échec collectif des puissances étatiques est un beau succès ! Les Américains sont ainsi parvenus à venir à bout des réticences allemandes (pour l’instant du moins, et probablement en façade seulement). Le capital va être temporairement poussé vers les paradis fiscaux, en particulier ceux des zones dollar/livre (la Suisse est clairement dans la ligne de mire des anglo-saxons). Sur ce point, il ne faut pas se fier aux déclarations officielles : l’entente franco-allemande, axe indispensable de toute résistance européenne, s’est avérée inopérante, et la « liste des paradis fiscaux » n’est qu’une bouffonnerie sinistre.

A l’égard de la population américaine, l’équipe Obama a été efficace dans la gestion tactique du court terme – aussi efficace dans ce domaine qu’elle a été en réalité inexistante pour tout ce qui touche à la gestion du long terme. Compte tenu de l’ampleur du choc ressenti concrètement par une partie non négligeable de la population des USA (voir JDGD précédent), l’opinion reste semble-t-il anesthésiée. La stratégie de communication des élites US, pour autant qu’on puisse en juger à partir des supports qu’on peut consulter facilement depuis la France, consiste à conserver non dite la distinction établie ci-dessus entre économie virtualisée du capital spéculatif et économie réelle, pour mettre en avant le rebond technique du capital spéculatif et dissimuler les conséquences de la crise dans l’économie réelle.

Il est intéressant d’étudier, par exemple, le déblocage récent d’un fond complémentaire, cette fois plus significatif (environ 100 milliards de dollars) pour venir enfin en aide aux propriétaires américains surendettés (et non plus seulement aux banques). La chronologie des évènements est instructive :

    • Quatrième trimestre 2008 : forte baisse du marché immobilier américain (plus d’acheteurs, multiplication des logements en vente suite à saisie). Pas de relance significative directe, pas d’aide aux particuliers.
    • Premier trimestre 2009 : la baisse se poursuit, mais elle décélère. La cause de cette décélération est connue : les particuliers n’achètent toujours pas, mais les grands investisseurs, dotés d’une force de frappe financière énorme, rachètent les logements bradés en masse.
    • Deuxième trimestre 2009 : le soutien aux particuliers est enfin enclenché, pour l’instant encore à dose insuffisante (il y aura d’autres plans de soutien, n’en doutons pas).

Que nous révèle cette chronologie ? Eh bien tout simplement que l’équipe Obama, si l’on a bien suivi, va relancer l’économie physique au rythme où cette relance sera nécessaire pour éviter l’implosion du capital spéculatif, dont les intérêts mènent la danse. C’est en tout cas ce que semble augurer ce cas d’espèce. Dans un premier temps, les autorités n’ont pas aidé les familles américaines jetées à la rue. Cela a fait baisser le prix des logements. Puis, dès que les spéculateurs ont commencé à racheter, un plan de soutien a été lancé, pour qu’à nouveau, il se trouve des acquéreurs.

Soyons cynique : si c’est bien le programme qui sera appliqué, tout cela serait plutôt bien vu du point de vue des promoteurs du projet. Pour continuer à fonctionner, il va falloir que le capitalisme spéculatif ne fasse pas complètement crever l’économie réelle. Seulement, problème, il est devenu plus gros qu’elle. Alors que faire ? Comment manger plusieurs fois la même proie ? Facile, répond le bon docteur Obama. Il suffit de lui prélever un peu de viande de temps en temps, puis de laisser à la bête l’opportunité de se refaire un peu de lard. CQFD.

Ruiner une deuxième fois un pays déjà ruiné ? Yes he can !

On comprend mieux, dans ces conditions, pourquoi le signe monétaire, à ce stade, ne baisse que potentiellement. Il y a deux mouvements en concurrence : une déflation d’actifs très nette (visible depuis 6 mois), mais aussi une injection de liquidités qui génère en riposte une inflation pour l’instant provisoirement masquée, les injections de liquidité tombant dans les multiples « trappes » creusées par les banques. Des banques alourdies de créances irrécouvrables préalablement constatées, et toujours aussi insatiables bien sûr dans leur course au profit financier pur, sans souci des conséquences sur l’économie réelle…

Conclusion : comme on pouvait s’y attendre, l’oligarchie bancaire est en train d’enclencher la phase de stagflation qui lui permettra, espère-t-elle, d’amortir le choc de la Deuxième Grande Dépression comme elle lui permit de solder la crise de 1973. Mais l’originalité de cette phase, c’est le pilotage remarquable, « just in time », du passage de la phase déflationniste à la phase stagnation-inflation. La crise que nous vivons aujourd’hui est en réalité beaucoup plus grave même que celle de 1929, mais la capacité de pilotage des dirigeants est également, sur le strict plan de l’économie financiarisée, bien meilleure. Ils sont inexistants ou presque sur le plan du pilotage à long terme de l’économie réelle, mais dans le pilotage des effets d’annonce et du court-terme virtualisé, ils sont imbattables. Reconnaissons-leur au moins ce mérite, même s’il est évident que leur « compétence » est en réalité une folie, qui nous conduit, à moyen terme, droit dans une période de stagflation dure.

3 – Crise du capitalisme, mais mort des peuples ?

En somme, tout indique que l’oligarchie occidentale s’apprête à faire du niveau de vie de sa propre population la variable d’ajustement de la crise.

Quelques signaux complémentaires, pour bien cerner le phénomène, à travers une petite collection d’exemples

Aux USA, le débat fait rage sur les droits d’émission de CO2. Le Congrès vient en effet de s’aviser (il n’y avait pas pensé avant ?) que les consommateurs auraient au final à supporter le coût des réductions d'émissions. On commence à comprendre, semble-t-il, dans l’Amérique profonde, que les beaux discours officiels à ce sujet ont pour véritable finalité de créer un marché « écologique » artificiel, permettant de relancer la machine productive sans avoir à redistribuer la richesse. Ou comment le capital va créer des besoins artificiels pour dégager de nouvelles sources de profit, en faisant payer au peuple le coût du « soin de la planète ».

Autre signal intéressant : l’indifférence à l’égard du long terme implique que l’on n’hésite plus à truquer les chiffres pour ne pas avoir à prendre les mesures nécessaires. La commission européenne s’apprête par exemple à imiter les USA, qui ont modifié les règles comptables d’évaluation des actifs pour améliorer les bilans des banques. Or, ceci implique qu’on prépare déjà de nouvelles « mauvaises surprises », et donc, vu les précédents établis, de nouveaux « plans de sauvetage » à la charge du contribuable – tout, plutôt que de constater la faillite du système : voilà la ligne de conduite de nos dirigeants.

Depuis le déclenchement de la dépression, on peut se rendre compte que les Français sont protégés par l’existence d’un service public fort. Or, la communication officielle en cours de déploiement, sous nos yeux, dans notre pays, indique qu’il va falloir solder le coût de la dépression… sur le service public ! Traduction : on va casser ce qui nous a sauvés, pour sauver ce qui nous a cassés. On prépare la gestion des hôpitaux dans une pure logique de profit. La drolatique affaire du changement de statut de La Poste a donné lieu à un sketch bouffon : le gouvernement a d’abord expliqué qu’il fallait ouvrir le capital aux marchés pour financer la modernisation, puis il a garanti que cette ouverture ne concernerait que des actionnaires publics (comprenne qui peut). En réalité, l’agenda de l’opération n’est, comme l’avoue d’ailleurs la direction de l’entreprise publique, ni remis en cause, ni même modifié. Gageons que la faillite finale de notre Etat, ruiné par les conséquences de la Deuxième Grande Dépression, servira de prétexte à la privatisation pure et simple. La réforme de l’administration fiscale se poursuit également, préparatoire à l’affermage des impôts, comme sous l’Ancien Régime… etc. etc. Je reviendrai dans un prochain JDGD sur le désastre français en préparation, si vous n’êtes pas encore déprimé après ce billet, ça vous achèvera !

Encore un autre exemple : avant-garde de la faillite générale de la sphère occidentale, l’Irlande nous offre un intéressant avant-goût de la suite des évènements. Comme il n’y a, paraît-il, aucun autre moyen de contrebalancer le déficit budgétaire abyssal creusé dans ce petit pays par une finance pourrie que l’Etat doit sauver en catastrophe, les impôts augmentent, les allocations diminuent et les services publics sont sacrifiés. Beau programme, qui sera sûrement très populaire… Et il est à noter, au passage, que la BCE n’est pas venue au secours de l’Irlande (sous-entendu : « vous n’aviez qu’à mieux voter ! »).

Conclusion : il n’y a plus aucun doute. C’est une guerre de classes qui commence, à l’échelle de l’hémisphère occidental. Pour dire les choses en termes simples, « l’hyperclasse » a « décidé » de « se faire » les peuples, en leur faisant retomber dessus le poids de la dépression. J’emploie des guillemets parce que je ne sais pas exactement cerner les contours de « l’hyperclasse », parce que je n’arrive pas à savoir dans quelle mesure elle « décide » et dans quelle mesure elle subit le poids du système émergent constitué par la combinaison explosive de la dynamique du capitalisme et du cadre idéologique qu’elle a constitué pour justifier son pouvoir – et enfin, et surtout, parce qu’à ce stade, il est trop tôt pour dire précisément comment ces gens-là veulent « se faire » les peuples : écrasement économique et dislocation des solidarités, guerre extérieure pour justifier la mise au pas autoritaire de la société, stratégie du choc quelconque, on verra… Mais le contexte général est maintenant clair : le mondialisme néolibéral est entré en crise de manière très violente, mais cette crise n’implique pour nos dirigeants aucune remise en cause du système, aucune réforme visant à en contrebalancer les excès. Elle marque au contraire, à leurs yeux, le passage de l’ancien capitalisme, qui avait encore besoin des masses (pour produire et consommer) au nouveau capitalisme, qui prétend se construire comme un espace de développement autonome, isolé de l’humanité commune.

Voilà le projet de nos « élites » occidentales. Bien entendu, il peut échouer, mais c’est le projet. Ce n’est pas réjouissant, mais au moins le décor est planté…

C’était le dernier JDGD consacré à la situation générale, début 2009. Dans le prochain JDGD, nous ferons le point sur la situation européenne, en zoomant plus particulièrement sur l’Allemagne.


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