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Le Juif de gauche ou l’aboutissement d’une décadence

Publié le : 26/05/2007 00:00:00
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israel_croquisQu'est-ce qu'un Juif de gauche ? – un juif de gauche doctrinaire, s’entend.
Quelle est sa nature ? Y a-t-il un lien particulier entre judéité et gauche politique doctrinaire, ou bien le profil du « Juif de gauche » ne désigne-t-il, au fond, qu'un homme de gauche qui se trouve être juif, ou bien si l'on préfère un Juif qui se trouve être de gauche ?
Essayons d'y voir plus clair. Flash-back sur 3000 ans d'Histoire. Un peuple est un être vivant : il nait par un acte fondateur, il grandit, en se dotant d'une conscience collective et individuelle, et puis il peut disparaitre, par décadence, oubli du passé et perte de la filiation.

L’histoire du peuple hébreu débute avec la première alliance entre Abram, qui deviendra plus tard Abraham, et D.ieu. Cette alliance est l’acte fondateur du peuple hébreu. Ce peuple sera, dans un premier temps, uniquement ethnique, seule la circoncision représentera le lien spirituel avec D.ieu. A noter : la deuxième étape est déjà annoncée dans l'alliance : c’est l’acquisition d'un pouvoir politique en Canaan, terre qui deviendra, quelques siècles plus tard, le Royaume d'Israël.
Abraham a pour descendance Isaac. Ainsi, la filiation a commencé, elle se perpétue, sous différentes formes, jusqu'à aujourd'hui. Toute nation possède un caractère héréditaire, le peuple juif, dans la mesure où il est une nation, possède lui aussi ce caractère.
Mais pas seulement.

Passons sur les querelles de famille des descendants d'Isaac, et nous voici en Egypte. La deuxième étape de l’alliance n'est toujours pas réalisée.
Cela fait près de 400 ans que les Hébreux survivent sur le bord du Nil. Leur activité principale : fabriquer des briques d’adobe pour le compte de leur maîtres égyptiens. Israël est très, très loin de la souveraineté politique.Pour l'instant, seule la circoncision confère une dimension spirituelle au peuple hébreu. Il est fondamentalement une nation ethnique : les tribus ne se marient qu'entre elles, assurant une filiation biologique. Israël est alors une nation ethnique, sans pouvoir temporel donc sans souveraineté politique, et en même temps sans réelle dimension spirituelle. Une nation qui est, certes, mais qui ne peut pas se projeter dans l'avenir. Une nation esclave matériellement du Pharaon, mais aussi spirituellement, puisqu’aucune Loi supérieure ne coiffe celle du souverain égyptien.
Cette dimension spirituelle , le peuple l'acquiert en quittant l'Egypte avec Moise (Moshé Rabbénou en Hébreu). Au Sinai, D.ieu fait descendre les 10 commandements et 613 lois régissant les rapports entre pouvoirs temporel et spirituel, politique, économique et social.

C’est la deuxième alliance entre les descendants d'Abraham et D.ieu. La nation ethnique se mue en peuple ethnico-religieux. Un Culte est institué, servi par un clergé organisé, « à plein temps ». Israël accomplit, douze siècle avant l’ère chrétienne, un saut quantique.
Ce « saut quantique », cette transition de la nation vers la souveraineté politique présente une particularité cruciale : dans l’histoire des Hébreux, la Loi a précédé la souveraineté politique. Quand la Loi est donnée au peuple, celui-ci se trouve toujours dans le désert. Il n’est pas encore entré en Canaan. Ce n’est donc pas la souveraineté matérielle qui a fondé la souveraineté spirituelle, mais l’inverse. Le saut quantique est là.

Cette fondation spirituelle de la souveraineté rend possible le dépassement de la dimension ethnique. Lors de la sortie d'Egypte (Pâques juive) et au Sinaï, des Egyptiens étaient présents au côté du peuple Hébreu. Ils furent considérés comme faisant parti du peuple à partir de la descente de la Loi. Le respect partagé d'une même Loi supérieure avait fabriqué une nouvelle nation, donc une souveraineté politique potentielle, en donnant naissance à un peuple ethnico-religieux. Le peuple Hébreu conserve donc une épine dorsale biologique, mais il peut désormais intégrer, l'apport d'éléments extérieurs, suivant des conditions précises évidemment (Moise lui même n'était pas marié à une Hébreu, ce qui sera source de conflit avec sa sœur Myriam). Être hébreu signifiait, à ce moment-là, être présent au Sinaï et par conséquent se placer sous autorité divine représentée par la Loi.

Cette nouvelle définition du peuple pouvait inclure des éléments jusque là exclus, mais elle pouvait aussi exclure des éléments jusque là inclus. L'épisode du veau d'or, ou une partie du peuple transgressa la Loi (même si celle-ci n'était pas encore descendue) est là pour rappeler que le fait d'être biologiquement « hébreu » n'implique pas nécessairement l’appartenance à l’alliance. Seul le respect de la Loi forme l'identité juive, la filiation biologique ne constitue qu’une toile de fond. C'est d'ailleurs lors de cet événement, rapporte t'on , que les noms de famille juifs furent donnés.
Poursuivons, et avançons de 40 ans, le temps nécessaire pour purger le peuple. Prise de Canaan par Josué. Première organisation sociale, tribale étant donné les conditions du temps. Chaque tribu possède son territoire, conservé selon un système patriarcal. La souveraineté politique s'exerce à travers ce tribalisme.

Cependant, l’alliance va être peu à peu approfondie, traduite dans les structures politiques. Vient la période des Juges, puis une révolution : l’instauration d'une Royauté sous autorité divine. Après une sanglante querelle de succession, le caractère héréditaire de la Royauté est établi, de facto, avec la montée sur le Trône de Salomon, le fils de David. On assiste alors à l’alliance physique entre pouvoir politique et spirituel. Salomon construit un Temple digne de ce nom, la sédentarisation du culte est en effet très postérieure à la sédentarisation du peuple. Jusqu’à la construction du Temple, la nation a été sédentarisée, mais le culte est resté errant.

Arrivé à ce stade, le peuple hébreu est caractérisé, par rapport aux peuples païens qui l’entourent, par plusieurs traits distinctifs très nets :  un monothéisme strict, une filiation héréditaire et directe des tribus constituants la nation, une alliance spirituelle célébrée chaque année, des sacrifices d'animaux remplaçant les sacrifices humains (pratique courante à cette époque au Moyen Orient). Le peuple hébreu connait son apogée avec Salomon : souveraineté politique, souveraineté spirituelle, économique et militaire, l’alliance est effective.
Ensuite commence la chute.

Quelques siècles plus tard, la Judée est sous domination Romaine : les Juifs ont perdu la souveraineté politique. C’est le début de la dévolution. Déconstruction de la nation pierre par pierre. Après plusieurs révoltes, le pouvoir romain décide d'en finir avec ce peuple rebelle, et rase le Temple : perte du centre temporel du pouvoir spirituel, destruction des archives généalogiques (donc perte du caractère strict de la filiation). Les romains tuent le tiers de la population, réduisent en esclavage les deux tiers survivants et dispersent Israël aux quatre coins de l'immense empire.
En moins de 50 ans, le peuple hébreu vient de perdre quasiment toute sa structure, réduisant à néant près de 1000 ans d'histoire et de construction collective. En principe, Israël doit disparaitre de l'histoire  Cependant, parmi les courants rivaux du judaïsme de l'époque, il s’en trouve un capable de faire survivre le judaïsme, et donc le peuple juif à travers l'histoire : le pharisianisme, qui deviendra le judaisme rabbinique.
Le pharisianisme, de par son organisation décentralisée (il n'est pas appuyé sur la centralisation du culte), de par aussi sa croyance en la tradition orale (et écrite), est à même, parmi tous les courants judaïques, de sauvegarder l'essentiel pour la survie du peuple juif : la Loi. En conséquence, à partir de cet instant, le peuple juif survit, mais seule la Loi est source de judéité.

Durant 2000 ans, le peuple juif ne gardera de sa splendeur et de ses structures historiques que la tradition religieuse : c’est suffisant pour qu’il conserve une certaine conscience de lui-même par opposition au reste de la société où il est immergé. Naviguant entre ghettoïsation  et tentatives de conversion, il traverse le Moyen Âge, atteint l’époque moderne.
Voici venu le temps des révolutions, et d’abord des idées révolutionnaires.
Ce temps nouveau pour tous les occidentaux va bien sûr impliquer également une époque nouvelle pour les Juifs. Si l’on excepte une petite minorité qui souhaite maintenir l’état antérieur parce qu’elle trouve bon que la Loi soit désormais la seule patrie des Juifs, assez vite, deux mouvements opposés se feront jour :

- d’une part la tentation de la table rase, condition sine qua non pour s'assimiler totalement, faire enfin disparaitre la haine anti-juive (remarquons que cette tentation n’est spécifiquement juive qu’au regard du besoin d’assimilation ; pour le reste, c’est toute la société occidentale qui bascule, progressivement, à l’époque moderne, vers les logiques de la table rase, pour anéantir enfin un passé source de conflits, obstacle à la  construction d’un homme nouveau, sans attache, sans mémoire).
-  d’autre part le rêve du retour aux sources, une dynamique diamétralement opposée, donc, à la « tabula rasa » : l'épopée sioniste vient de naitre (là encore, l’affaire n’est spécifiquement juive qu’au regard des circonstances particulières qui présidèrent à la création de l’Etat d’Israël ; pour le reste, il s’agit d’une dynamique nationaliste comme le XX° siècle en vit d’autres).

Bien entendu, ce deuxième mouvement est l’adversaire irréductible du premier. On comprend aisément qu'un homme sans histoire ne puisse revendiquer une parcelle de terre au motif qu’elle appartenait à ses ancêtres 2000 ans plus tôt….
Cette opposition nationalisme / table rase n’est pas spécifiquement juive, elle parcourt tout le XX° siècle occidental. Mais pour les Juifs, elle a évidemment pris un sens très particulier. Le pouvoir politique semble enfin à portée de main, ce qui met fin à 2000 de « précarité » (pour reprendre un mot à la mode).
Que vient faire le juif de gauche, dans tout cela ?
En quoi la logique de la table rase peut-elle, en lui, se combiner de manière spécifique avec la judéité ?

Si l’on reprend le très rapide exposé ci-dessus, on voit exactement ce qu’est le Juif de la « table rase » : il est l'aboutissement de la perte de conscience du peuple hébreu.
Et il est obligé de le reconnaître.
Comme ses ancêtres, avant l'entrée au Sinaï, il avait le choix entre d’une part le retour à la conscience et à l'alliance, à la définition du juif dans son être, et d’autre part l'oubli, le rejet de la tradition et des anciens, le non-respect de l'alliance. Et parce qu’il a perdu la Loi, unique fondement de son identité depuis que la souveraineté politique a disparu, il a choisi, évidemment, l’oubli, le non respect de l’alliance.

On comprend dès lors pourquoi le Juif de gauche est, presque toujours, un idéologue.
Qu'est un juif sans dimension politique ni spirituel ? C’est un juif ethnique, la brique élémentaire – la brique d’adobe, pétrie sur les bords du Nil, au temps de l’esclavage.
A partir du moment où l’épopée sioniste avait commencé, ceux qui ne vivaient pas par la Loi devaient reconnaître qu’ils avaient cessé d’être juif, à moins de se rallier au nationalisme israélien naissant. Donc que sont-ils, ceux qui ne se sont pas ralliés à ce nationalisme naissant, et ont parallèlement renoncé à la religion, à la Loi comme source de leur identité ? C’est simple : ceux-là, ils ne sont plus rien.
Plus rien du tout.

Et comme en outre la table rase n'est jamais complètement rase, comme le fait ethnique reste, du moins dans le regard du non-juif, le juif de gauche reste juif (par l'ethnie) tout en reniant l’héritage spirituel qui lui permettrait de situer ce fait ethnique dans une dynamique, d’en faire un point d’appui et non un enfermement. D’où un malaise identitaire profond.
Ne pouvant dès lors assumer sa judéité biologique, dernier bastion de son identité en déroute qui révèle précisément cette déroute, le Juif de gauche se précipite vers l'universalisme, parce que c’est le seul moyen de faire enfin disparaitre le Juif en lui. Athée, matérialiste, cet universaliste compulsif embrasse donc toutes les idéologies qui passent à sa portée.

Alors, au final, de quoi s’agit-il ?

Non seulement de la brique d’adobe pétrie par l’esclave, mais aussi de l’idole, du Veau d’or.
L’idéologie, qui totalise le monde dans l’esprit, endosse aux yeux de l’idéologue le costume du D.ieu éternel (sans en avoir la puissance et les attributs évidemment). Le Juif de gauche, pour se dissimuler qu’il est esclave, qu’il est rendu à l’esclavage, se taille une idole.
C'est donc sans surprise que nous retrouverons le profil  du « juif de gauche » parmi toutes les idéologies du XX° siècle:  communisme, tiers-mondisme, anti-racisme, et même, depuis peu, à nouveau, libéralisme (les idéologues libéraux les plus farouches ont généralement commencé leur itinéraire à gauche).

C’est sans surprise que nous retrouverons, à chaque fois, le même schéma : manichéisme simplificateur, peuple élu de substitution, messianisme séculier.
Le Juif de gauche, tel que je viens de le définir, c’est l’aboutissement d’une décadence commencée il y a plus de 2000 ans. L’aboutissement de la décadence, c’est à dire l'infini moins l’unité, le D.ieu sans divinité, le peuple sans le peuple, le messianisme sans messie, et pour finir le Juif sans le juif. La vérité se transforme en mensonge, la liberté en esclavage et « les lendemains qui chantent » en goulag.
A vrai dire, nous le connaissons ce juif de gauche, depuis 3000 ans
Il était présent au Sinaï, il adorait le veau d'or.

Aujourd'hui il traine sur les plateaux de télévision, nous invitant à adorer d'autres veaux…
Il se croit moderne, mais il est profondément archaïque.
A un point qu’il n’imagine pas lui-même, d’ailleurs.

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