Le lien entre les sexes, vu par l'oeil encyclopédique

Publié le : 12/07/2009 00:00:00
Catégories : Société

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Si l'on évoque les archées, les principes souterrains, du libéralisme moderne comme idéologie structurant les relations entre les principes des sexes, on ne rencontre pas les longues larmes des enfants et des femmes bafouées par un patriarcat imaginaire, et même produit par l'imaginaire idéologique du libéralisme, mais bien le souvenir de la puissance de destruction du spectacle idéologique du Prince de Nicolas Machiavel, citoyen de Florence, ou encore du plus délicieusement cynique darwinisme social . On s'en voudrait aussi de ne pas évoquer Marx, Manifeste...

« Partout où elle (la bourgeoisie) a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses "supérieurs naturels", elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au comptant". Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.

La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages.

La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent. »

...et de ne pas évoquer, aussi, Freud, Totem et Tabou.

Pour faire court, ce texte sera particulièrement brutal. Il est encore temps de rire, de condamner cette horrible et immature posture de l'excès, et de revenir à un site convenable. Vous êtes prévenus.

Sinon, afin de vous préparer à cette brutalité, je commence une longue introduction sur l'idéologie moderne.


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Le spectacle idéologique est cette forme de représentation du monde que jouent les représentations politiquement correctes sous les espèces de leur sémantique, syntaxe et pragmatique spécifiques. Y correspondent toutes les formes de novlangue. Ces représentations décrivent le monde, mais comportent des abîmes de négation implicite. Cette matrice combinatoire sémiotique repose sur un codage explicite, la langue, et un codage implicite que doivent connaître les locuteurs, à la manière tourmentée des précieuses ridicules. Plus encore, les interlocuteurs doivent rester conscients qu'ils transforment une façon de parler « trop populaire ». On pourrait dire d'un point de vue sévère, mais parfaitement juste, qu'ils savent qu'ils mentent, et qu'ils savent ne pas pouvoir dire comme ils pensent. Ainsi la figure publique du bon Prince, et de l'apparat verbal qui l'accompagne, et la réalité de son être dévoilée par le Prince. Dans le spectacle idéologique, il est des sens qu'on ne peut évoquer, des phrases que l'on ne peut pas former, des phrases que l'on ne doit pas prononcer.

Mais ces limites strictes n'appartiennent pas à l'essence de la langue comme matrice combinatoire, et sont de nature « morale », non linguistique. Une proposition non politiquement correcte peut être correcte en sémantique, syntaxe, et même pragmatique, si l'aspect normatif des contextes d'énonciations est mis de côté au profit de la rectitude analogique à une situation référée et a l'efficacité de la communication.

De ce fait même ces sens, propositions, occurrences de phrases sont des êtres en puissance, dotés de la force inhérente à l'être ; et il est linguistiquement possible (et défendu) de les évoquer, de les former, de les prononcer. Ces faits de langage peuvent donc se défendre dans un contexte de véridiction, et non d'intimidation moralisatrice typique de la tyrannie floue.

Par ailleurs, il n'est nul besoin d'interdire ce que la langue ne peut réellement pas dire, et pour poser des interdictions, le politiquement correct doit les viser, voire les prononcer en les entourant de mille précautions qui consistent à les couvrir d'opprobre. Ainsi le politiquement correct diffuse-t-il de lui même ce qu'il veut interdire. Mais c'est une naïveté de s'en réjouir ! Car ce langage si particulier est un langage de pouvoir, de construction du monde avec des cubes, et non un langage d'édiction de l'Être, une recherche obscure de transparence. Un langage de pouvoir structure en miroir les opposants au pouvoir, du moins ceux qui sont trop faibles pour n'être que des contraires, et non pour produire un contre pouvoir contradictoire, car imprégné d'altérité au monde du règne de ce pouvoir. Et ainsi le langage du pouvoir fournit de lui-même son contre-discours à ses ennemis les plus simples. Prendre la posture de rebelle à lui même que te tend ton ennemi est une tentation , et cette tentation est celle de lui obéir en lui désobéissant comme il entend qu'on lui désobéisse. C'est pourquoi les ennemis simples d'un pouvoir sont ses créatures, comme le Diable est créature de Dieu.

Illustration : dans le champ qui nous occupe, le machisme est une création du féminisme.

Non seulement le pouvoir construit dans son idéologie (qui comprend aussi tout les signes, y compris iconiques, de sa matrice combinatoire sémiotique) l'image de ses ennemis , mais il les produit tels qu'il les veut ; et quand ceux-ci sont autres, il peine à les identifier, et soit les rallie à ses ennemis simples, soit ne les comprend pas, et les pose comme d'inoffensifs excentriques. Voyez l'image des chrétiens au début de l'Empire pour les païens.

Le politiquement correct qui décrit les relations entre les principes des sexes ne cherche pas à dire la vérité, mais à dire ce qu'il lui paraît correct de dire, au regard de sa perspective bornée et puritaine. Et de fait le mensonge est omniprésent dans nos discours publics. Nos mots jouent la représentation du règne du bien là où nous savons obscurément, voire très clairement, que le mal triomphe. Nous sommes incapables d'énoncer simplement la gravité de « la crise » que vit le monde dans sa réalité. Tout le monde sait de nos jours plus ou moins que dans certaines circonstances, un certain type d'homme, dans certains types de fonction de commandement, ne peut pas dire la vérité. Que ce qui est dit est dit en considérant non pas seulement le sujet sur lequel on parle, mais les effets escomptés de ce qu'on dit, les intérêts en jeu, les attentes supposées de ceux qui écoutent, la susceptibilité des associations qui se jouent comme représentantes médiatiques de « communautés » etc. Par exemple un représentant des industriels sur la réalité de la pollution des eaux. Pourquoi alors ce jeu médiatique de l'écouter, de le diffuser, puis de tenter rituellement par « des questions courageuses » de lui faire reconnaître superficiellement le caractère trompeur de ses propos, jeu de journalistes ? On ne peut donner comme réponse que chacun doit jouer son jeu.

Il demeure ce fait essentiel de l'Âge de fer : les mots sont usés, on ne peut plus les dire. En langage moderne, la parole a perdu son pouvoir, et les poètes sont déchus. Il est une vérité alors qu'il ne faut pas dire, c'est que si le langage ne sert plus la recherche sincère du vrai et du bien par la dialectique, alors une grande part de la justification « théorique », représentationnelle, de la Démocratie s'effondre, comme le maintien effectif et la multiplication de privilèges en URSS sapait la justification « théorique » du système communiste. Et qui y croit encore, à cette démocratie « théorique » ?

Les libéraux eux mêmes creusent sa tombe par des arguments qui valent sur le marché de l'argument, c'est à dire un marché structuré par une clientèle de personnes peu rigoureuses et avides de réconfort pour leur egonigologie. En voici des exemples...

De quel droit d'ailleurs se réclamer de la vérité quand on parle ou qu'on écrit ? N'est ce pas un abus de pouvoir ? N'y a-t-il pas une vérité pour les hommes, une pour les femmes, une pour les blancs, une pour les noirs, etc ? N'est ce pas au nom de la vérité qu'on a commis tant de crimes ? Le voisin artisan du penseur n'y a-t-il pas un droit égal ? N'est ce pas un crime contre la diversité que de prétendre à la vérité ? Et sommes nous dans la tête de notre frère, pour comprendre réellement sa pensée à partir de ses mots, dont la motivation est confuse pour lui même d'abord, entre les dynamiques inconscientes, l'illusion sociologique, l'influence médiatique ?

Mais cette motivation confuse n'est-elle pas déjà présente dans l'énonciation même de tout argument portant sur la motivation confuse de l'énonciation, comme l'argument sceptique se réfute lui-même ou prétend à une autorité supérieure qu'il prétend nier  ? En clair : tous les arguments sur la relativité de la vérité sont autoréférentiels, et la vérité est que l'idée de vérité est au fondement de toute parole et donc de toute communauté humaine. La critique moderne de la vérité est parallèle par son entéléchie à la dissolution moderne de la communauté.

Comme si l'énonciation de la vérité nécessaire n'était pas la trompette de Jéricho qui fait tomber les murailles du sujet, du problème subjectif. Je dis deux plus deux égale quatre : a-t-on besoin d'être dans ma tête pour me comprendre ? Et où est l'abus de pouvoir sur celui qui prétend que deux plus deux égale cinq ? Que sans intervention externe, deux êtres humains du même sexe ne peuvent procréer ? Cela n'est pas autre chose que le dire de l'être, le constat. C'est cette possibilité pour tout homme de constater qui permet le témoignage, et la science. Ce que j'observe dans une expérience reproductible, je peux arriver à le décrire d'une manière à laquelle tout homme doué de raison s'accorde.

Dire que chaque homme a un droit égal à la vérité, cela ne veut pas dire que chacun appelle vérité sa propre fantaisie ; cela veut dire que nul n'a de droit sur la vérité ; la vérité s'impose également à tout homme doué d'intellect, et qui se soumet à son intellect. Car cet intellect peut être pensé, avec raison, et vécu, comme une limite à la toute puissance désirée du moi. Et cela est intolérable aux modernes, et de fait la manipulation consciente et volontaire de la vérité est un trait caractéristique des tyrannies modernes : « c'est moi qui décide qui est juif ! » disait Göring. Et l'ennemi aimerait tant dire, ou même dit : « c'est moi qui décide qui est libre ! » quand bien même il serait accablé de la certitude intime de sa servilité. « C'est moi qui décide qui est fils de qui ! », « c'est moi qui décide la réalité de l'homoparentalité!». « C'est moi qui décide ce que je désire ! » Car qu'est ce que le libéralisme individualiste, sinon la toute puissance bécassière du moi  ? Cette posture n'est-elle pas la plus séduisante sur le marché de la posture, la plus réconfortante pour l'ego de tant de flammes infimes, qui prétendent organiser un univers qu'elles reflètent à grand peine, en minimes fragments désarticulés, naufragés ?

La diffusion médiatique de tous ces faux jugements connus comme tels réplique indéfiniment la distinction entre le peuple qui y croit, faute d'avoir aucune autre information pour se distancier des propos, et les élites qui savent ; chacun est ainsi rassuré.

Quand au jeu des personnes médiatiques, il ajoute la connivence au pouvoir en diffusant de manière irresponsable ses messages (car ce ne sont pas les médias qui seront accusés si des experts diffusent des fausses nouvelles, mais uniquement les responsables dont on a diffusés les messages en se doutant bien qu'ils mentaient) à la connivence à « l'élite des auditeurs » en critiquant avec discrétion et onctuosité. La déconstruction toute relative de la représentation du pouvoir est ainsi la chose du monde la mieux partagée.


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Mais la déconstruction de la représentation idéologique est beaucoup plus dure dans le cas des liens entre les sexes. L'idéologie a été apprise dans la famille, dans l'école, comme Arendt disait que sous le nazisme il était difficile de douter que les juifs étaient d'une essence différente des autres hommes, puisque tout l'espace public était structuré sur cette position. Là le monde représenté est aussi le monde vécu ; car la plupart des hommes construisent leur vie et leur identité personnelle réfléchie sur le socle des idéologies qui saturent l'espace de la langue. Comme le lierre, trop flexible pour produire des formes par son entéléchie propre, les hommes suivent les formes sur lesquelles ils poussent. Cette plasticité ne doit pas faire penser que le lierre peut se passer de conditions fondamentales d'existence pour conserver son essence. A force de trop domestiquer, on produit des monstres, bonsaïs étranges ou pékinois à la face écrasée. Il en est de même de l'homme domestiqué des modernes.

Là où ça parle, et où ça décrit un monde possible, la plupart des hommes de ce temps disent je parle ; et ce qui est parlé, il le voient, le sentent, le touchent, en vivent, car toutes les perceptions sont informées par la matrice mise en place dans leur chair. Et ce qui ne correspond pas à cette matrice est rejeté dans les ténèbres du dehors et de ce fait renforce la matrice. En conséquence la critique de ces mondes d'ombres et de fantômes les fait-elle réagir avec la violence proche de l'hystérie de celui qui se sent menacé dans son être même, et avec raison, car c'est bien la survie même de leur essence factice si laborieusement construite, et dotée à grand prix d' « estime de soi » qui est en jeu. Méfie-toi de ton attention, lecteur, elle est celle d'Ulysse face aux sirènes. Ainsi le succès vient-il en son temps au bavard, qui dit ce que tout le monde pense en prenant la posture du rebelle ; tandis que celui qui passe derrière les décors du siècle est laissé dans l'ombre où il va de lui même, par curiosité, comme un danseur de la nuit. Merveilles et délices des ténèbres, de l'arrière des décors, des greniers oubliées, des désirs enfouis. La désillusion est toujours cruelle pour l'outre gonflée de vent. Ainsi le penseur doit-il être cruel, et d'abord cruel envers lui-même.

La chouette, figure de la gnose, scrute les ténèbres, et éveille l'homme morcelé par ses cauchemars, au corps imbibé d'une sueur de mort, enfermé dans ses draps moites comme dans un linceul, par son appel spiralé et mélancolique. Mais il n'est rien de grand sans douleur ni mélancolie. Et rien de grand sans cauchemar...

« Transformez vous ! » disait Origène. Et comment se transformer sans excès sur la situation présente, sans feu, sans violence, sans les abîmes de la mer et du Léviathan  ? Quand le siècle présente les caractères de la plus profonde dégradation de ce qui fait la grandeur de l'homme, qui a tort, le réformé malade qui se révolte, comme Luther, ou la Rome corrompue qui est devenue, du cadre universel de la chrétienté, un parti des guerres qui déchirent l'Italie ? L'excès ne peut durer s'il est une posture adolescente ; mais l'excès le peut, durer et endurer, s'il est une position consciente d'elle même dans une situation dépourvue d'équilibre. L'excès qui dure a pour nom guerre. Et la relation entre les sexes est un champ essentiel de la guerre.

La Révolution française a été un processus destructeur , qu'il faut juger à son entéléchie ; mais ce caractère de malédiction ne doit pas faire oublier qu'elle était, de l'aveu même de Joseph de Maistre, le châtiment d'un régime qui avait travaillé très longtemps et méthodiquement à se détruire lui même. Ainsi la sanglante morsure du Diable n'est-elle pas, en elle même, injuste.

Donc, serre les mâchoires, lecteur, car ce texte risque de fouiller parmi tes tripes, de t'arracher le cœur et de le tendre à la morsure du soleil. A la verticale du Soleil invaincu se trouve l'éblouissement, la brûlure, la folie caniculaire, le départ du monde des hommes ; mais sous ce soleil nu se trouve aussi la vérité, l'alliance des énormes mouvements des Temps et de l'éternité, l'étoile de l'Alliance. Moult a appris qui beaucoup ahane !


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La représentation libérale du rapport des siècles est l'égalité des sexes et des personnes. L'égalité est une notion quantitative peu appropriée au monde des liens : cela doit être médité. Les gens se rencontrent, se séduisent, s'aiment, se conjoignent, se lassent, se séparent librement. Les liens les aident à s'épanouir comme eux même aident leurs enfants à s'épanouir. C'est le développement de la personnalité, la libre exploitation de ses atouts. Dans la représentation libérale, il n'y a pas de liens entre les sexes, et de toute façon pas de société, mais des liens entre les individus, dont certains sont économiques, d'autres juridiques, biologiques, d'autres sexuels. L'individu étant tout puissant, le lien biologique comme la filiation n'est au fond qu'une potentialité qu'une volonté individuelle vient confirmer avec l'accord de l'État, qui veille à ce que la volonté individuelle s'exprime librement. Le seul lien légitime est le lien contractuel ; sauf si l'individu ne se montre pas assez responsable de sa liberté et doit être déchu de son libre vouloir pour menées contraires à la volonté d'autrui, comme le vol, ou le viol.

Le problème de la représentation idéologique n'est pas d'être « idéalisée » au sens de pauvre en monde, ou « fictive », ce qu'elle est du reste ; son problème authentique est d'être une partie fonctionnelle d'un système global, et de prétendre être ce système global. L'entéléchie du système global est par nécessité donc très différente de la finalité posée par l'idéologie. L'entéléchie est la finalité immanente du Système, l'état vers lequel il se dirige comme par une dérive lourde d'une formidable inertie, malgré les finalités posées par les « acteurs », qui sont bien des acteurs mais qui ignorent ce qu'ils actent. Les acteurs peuvent identifier une entéléchie et souhaiter sa perpétuation, comme la « croissance économique », mais il ne peuvent la garantir en réalité. Ils peuvent souhaiter l'arrêter, et constatent leur impuissance, quand le lent mouvement entéléchique tient son inertie d'un passé qui échappe à leurs prises, comme le « réchauffement climatique ».

Nous constatons, concernant par exemple les liens entre les sexes dans notre siècle, des faits extrêmement contradictoires : l'exhibition de la sexualisation des fillettes, voyez little miss sunshine, et la chasse au « pédophile » ; l'exhibition de femmes sexuellement désirables et la réalité de la contention de masse, la multiplication et la brutalité des condamnations pour mœurs, qui représentent plus de la moitié des prisonniers de droit commun, les pointeurs, dans un monde violent et corrompu ; la commercialisation des corps et le rejet idéologique de la femme objet qui s'affiche partout, etc...

Face à ces contradictions l'interprétation libérale est de dire que la société est le lieu de rapports de force et de discussion qui remet sans cesse en cause ces propres normes, pour la plus grande liberté de tous, et que nous avons dans ces faits le reflet d'une saine diversité. Mais une telle conception de la présence criante de contradictions est une pensée simpliste. Le monde n'est pas formé de fragments, de choses en soi fermées sur elles mêmes, sans liens entre eux, ce qui rendrait impossible toute cosmologie globale. Il faudrait pour cela que les règles physiques qui s'imposent là disparaissent ailleurs ; ou même qu'aucune règle ne puise être trouvée. A l'évidence, ce n'est pas le cas.

La pluralité des règles montre davantage un emboîtement dimensionnel non contradictoire, et hiérarchisé par l'émergence de nouvelles règles, que la pluralité de règles dans des espaces analogues. Le monde est une unité systémique, un tissage de liens autant et plus que de choses, un kaléidoscope dans un miroir. Il est donc nécessaire de poser en principe que les contradictoires apparents de la société doivent produire une entéléchie unique, et une entéléchie tellement puissante et éloignée de la représentation commune qu'elle nous aveugle. La production de l'aveuglement peut d'ailleurs faire partie de l'entéléchie. Mais continuons de survoler l'idéologie.

Le lien contractuel garanti par l'État pose la toute puissance individuelle qui légifère en son ordre : je peux vouloir désirer tout adulte responsable, et ainsi il est légitime de désirer dans les limites de la Loi. Fétichiste du parapluie noir, j'ai le droit de « m'épanouir librement » avec ma collection ; d'être librement esclave d'une relation sadomasochiste ; ou encore, pauvre, de coucher librement avec des riches pour de l'argent, ou mieux considéré, de le faire en spectacle payant. Il n'y a aucune autre définition d'un lien sexuel valable que le respect de la libre volonté d'autrui, ce qui interdit l'usage de drogues facilitatrices, de relation avec des mineurs, de rapport de force explicite. Le politiquement correct voudrait même rendre le consentement explicite à chaque rapport sexuel. Peut être faudrait-il des témoin publics, qui puissent être garants de ce consentement. Car en son absence ce consentement resterait douteux, enfermé dans la relation des parties en cause en cas de litige bien compréhensible. Sachant cependant que je peux tout aussi librement changer d'avis entre mon consentement explicite et l'heure du rapport sexuel ; voire même, cela se voit, pendant le rapport, lequel se divise alors en deux parties, d'abord légitime, puis illégitime. Encore qu'un avocat pourrait plaider l'absence de viol, la pénétration ayant été consentie, mais il ne faut surtout pas s'interrompre.

Le lien entre les sexes se structure logiquement comme un marché ; les beaux, les demi-beaux, les laids... s'apparient avec des individus de « valeur » identique, avec les écarts possible dus à la différence de statut social. Il est inutile de rajouter à ce sujet ce que Houellbecq a écrit de ses souvenirs du Cap d'Agde. Ainsi les puissants, aussi âgés et laids soient-ils, trouvent des services chez les hommes et femmes qui usent de leurs charmes pour développer leur puissance. L'exhibition de la richesse est ainsi une étape utile, voire indispensable chez ceux à qui le nécessaire manque, pour le séducteur, a travers vêtements, accessoires, coiffure et autres. Cette réalité brute suffit à faire d'un logo d'une marque chère un élément de l'apparence inévitable, quand bien même le support de ce logo n'aurait aucun intérêt sans lui.

La valeur du logo dépend de la communication de la marque, et pas du vêtement réel. Celui qui le porte rentre ainsi dans le monde enchanté de l'image de marque, et la laideur des cours d'immeuble devient le château de Christian Dior par la magie d'une pièce de vêtement. Mais comme la drogue, et le carrosse de cendrillon, cet effet ne dure pas. Dès que des gens dévalués s 'exhibent trop avec ces insignes, ces insignes deviennent le signe ironique du looserprinzip, de celui qui se la joue.

C'est pourquoi la presse féminine mêle justement valorisation de la femme, actualisation constante de cette valorisation, et libération de celle-ci, la femme étant libérée par sa puissance propre sur le marché de la bonne moeuf.

Hérodote raconte que dans un peuple d'Asie, chaque année, les filles nubiles étaient ainsi partagées. Elles étaient mises aux enchères en commençant par les plus belles ; ainsi les plus riches avaient-ils les plus belles. Puis les prix baissaient, et enfin l'argent gagné permettait de payer aux hommes pauvres la dot qui leur rendrait acceptable un mariage avec une femme laide. Ce système permettait de redistribuer de la richesse en s'appuyant sur les relations entre les sexes. De nos jours la redistribution s'effectue par l'ascension sociale des femmes belles par leurs relations. La séduction est un capital qu'il faut valoriser sur un marché, comme la compétence, et au moins autant que la compétence. La vérité oblige à dire que le système décrit par Hérodote, qui à première vue est si étrange, n'était pas si éloigné du nôtre dans sa réalité, quand bien même il l'est dans la représentation.

Je répète : la logique de travail et d'épargne de la marchandise pousse les femmes à se valoriser sur le marché du sexe. La valorisation passe par le calcul, la rareté qui fait monter les prix et le refus de la gratuité. La libération de la femme » en fait une marchandise sur un marché. Le marché, selon l'expression d'Hayek, est cette organisation politique qui oblige les hommes à être rationnels, en clair qui les oblige à se comporter selon la matrice de comportement du calcul de l'intérêt individuel construit par l'oligarchie.

Si l'oligarchie oblige les hommes à se comporter selon une matrice qu'elle a elle même produite, c'est nécessairement, si je me place dans cette même matrice, qu'elle y a un intérêt. Voilà le miracle ; si chacun cherche son « intérêt individuel » défini comme un ensemble de conditions matérielles, c'est à dire un intérêt défini dans une ontologie unidimensionnelle et horizontale, alors l'intérêt de l'oligarchie est servi. C'est le bras invisible... mais l'oligarchie elle même, Marx a raison sur ce point, ne porte que l'entéléchie du Système général. En clair donc, les liens entre les sexes dans l'Âge de fer servent l'entéléchie du Système général. La liberté qui s'y manifeste est une délégation de la domination du système, « la diffusion moléculaire de la contrainte dans le quotidien ».

Autrefois l'oligarchie a considéré utile la croyance à l'Enfer, comme créant un Univers où la recherche de l'intérêt individuel conduirait au respect de règles morales : « je n'ai qu'une âme et je dois la sauver », où l'âme est déjà une possession, un capital qu'il faut gérer au mieux pour en avoir des récompenses. Ce temps est passé, et le marché est suffisant ; ainsi la mondéité inculquée par l'oligarchie peut-elle valoriser davantage la liberté et le désir. Un progrès ? Amis! Lors de la guerre de Sécession, des blancs se sont déchirés pour savoir comment exploiter des noirs, par l'esclavage ou par le salariat : mais personne n'a demandé leur avis au noirs, et personne n'a envisagé de leur donner la terre, la maîtrise du capital. Les débats de l'oligarchie sont de cette forme, et non de la forme de l'insurrection de Spartacus. La liberté que donne un maître cruel et calculateur peut-elle être plus qu'un paradoxe, un malentendu ?

Je répète, mais comprendre c'est relier, et donc dépasser le morcellement des choses comme des écrits :

Quant à l'oligarchie, elle a délégué l'oppression par capillarité à tous ceux qui étaient des opprimés de l'ordre patriarcal postrévolutionnaire, porté par le Code civil. L'extension du domaine de la lutte est une expression d'une redoutable justesse ; c'est l'extension du marché libéral et de la technique au domaine des relations entre les sexes ; et cette libéralisation, cette constitution des rapports entre les sexes comme un marché a reçu le nom de libération de la femme, là on on devrait plus justement dire libéralisation de la femme.

La femme est propriétaire de son corps comme l'homme du passé était propriétaire de son âme, et en retire des avantages que l'oligarchie lui facilite par la maîtrise de la conception. La maîtrise de la conception n'est pas seulement une question morale mais une question de puissance. Une question politique, que personne ne place sur ce terrain, car cela s'approche du domaine sensible de la domination réelle, si éloigné de la domination représentée.

Nous en arrivons donc à la question fondamentale : si le désir et les liens entre les sexes sont un problème politique qui engage la domination dans la société humaine, quelle forme de domination par le lien moderne met-elle au jour ?

Pour bien comprendre ce moment crucial de la recherche, il faut en revenir à la fonction du marché dans l'Âge de fer. La fonction du marché est comparable à celle de l'Etat ; elle est de contrôler l'allocation des ressources rares. Elle est de freiner l'indéfinité des désirs pour aboutir à un partage de ces ressources en limitant les risques de conflagration. Le marché, c'est la poursuite de la guerre par d'autres moyens. La guerre entre hommes fait place à la guerre contre les choses, arraisonnées par la technique et le droit de propriété ; et de ce fait la destruction se porte vers « la nature ». La nature est vue comme ennemi et source de richesse, comme est vue la baleine dans Moby Dick.

Le gouvernement traditionnel des choses permet de les mettre au service des fins les plus hautes de la communauté, son adoration, sa gloire, et dernièrement sa prospérité. Dans notre âge les choses sont au service de la prospérité matérielle, de la maximisation de la puissance matérielle. La gestion, le bon usage des choses, y compris le développement durable, consiste à les considérer comme des consommables ou du capital ; le développement durable insistant davantage sur l'aspect de capital à préserver. L'écologie porte la face puritaine du capitaliste, là où sa face hédoniste se montrait davantage dans la consommation.

Le marché des liens sexuels à l'Âge de fer remplace un fonctionnement où les liens des sexes étaient mis au service du tissage fin de la communauté des hommes. Ainsi le mariage entre deux lignées royales était-il l'archétype du mariage, un lien de service réciproque entre deux lignages. L'entéléchie de la société traditionnelle est de maximiser le tissage, d'éviter au mieux les divisions, d'aller vers l'Un. Une telle démarche ne peut poser la toute puissance de la volonté individuelle, mais au contraire l'encadrer strictement. De même, ma beauté est-elle dans une telle société un atout très relatif, et le modèle de la beauté féminine est la beauté maternelle avec ses flots de chair, et celui de la beauté masculine la prospérité paternelle avec son estomac protubérant.

On conserve, à l'usage des hommes de haut désir, la possibilité de types de liens, de liens privilégiant le plaisir, et plus rarement encore de liens salvifiques souterrains, mais secondairement aux liens nécessaires du lignage, de manière clairement distincte et subordonnée. Les femmes qui s'y adonnent sont en dehors des liens habituels de la société, elles sont d'un lieu à part qui peut être inférieur mais aussi supérieur. Ce sujet est à traiter ailleurs. Je précise que les liens de la forêt, les liens sauvages qui exaltent la sauvagerie féminine sans la socialiser, ne sont pas que les liens sexuels ludiques, ceux des hétaïres grecques, des geishas japonaises, mais aussi ceux de l'amour lié à la mort, celui de Tristan et Iseult. L'organisation traditionnelle des relations entre les principes des sexes sera plus longuement traité à part.

Le marché des sexes à l'Âge de fer peut recevoir une compréhension anthropologique dans la perspective de son entéléchie.

Pour les femmes les hommes sont une ressource rare et réciproquement. A un âge de la vie, il devient crucial de s'approprier et/ou de jouir de ces ressources. S'approprier favorise les conduites de contention de l'instinct, la fidélité, le couple ; jouir les conduites de séductions successives. Beaucoup veulent les deux, la jouissance et la sécurité, et comme le dit Pascal dans le discours sur les passions de l'amour, ne risquent guère de ne trouver qu'une confusion très incommode.

Comme pour toute les ressources mises sur le marché il faut valoriser, susciter le désir individuel comme le désir mimétique. Ainsi des femmes construites comme correspondant aux normes de la désirabilité la plus générale et la plus forte sont-elles partout visibles, comme toutes les autres ressources possibles. Ces femmes sont déléguées à la publicité du modèle sexuel, à l'exacerbation du désir. Mais l'exacerbation du désir prévoit des voies étroites d'assouvissement. Le pouvoir, c'est de pouvoir dire non aux autres comme oui à soi-même. La frustration des dominés est organisée ; et c'est à la fois ce désir et cette frustration qui sont délégués à la jeune fille par l'oligarchie. Ainsi se justifie l'écart si grand entre l'exhibition de signes sexuels spécifiques dès le plus jeune âge, et la réalité de la contention.

Mais la relation n'est pas plus symétrique dans l'Âge de fer qu'elle ne l'a été auparavant. De manière globale la maîtrise du stock de femmes est un enjeu crucial des compétitions masculines. Plus exactement la maitrise du stock de femmes sexuellement désirables est un enjeu crucial de la structuration de la domination de l'oligarchie, qui comprend des hommes comme des femmes. Voyez le cas de l'Italie de Berlusconi. Berlusconi place massivement ses maîtresses dans ses entreprises et ses ministères. Cet aspect sexuel est un aspect essentiel de son pouvoir, quoique occulté. Plus généralement, c'est un aspect aussi essentiel que caché des groupes politiques que la consommation sexuelle des chefs. Ainsi le chef doit-il s'exhiber avec une femme emblème du modèle sexuel, comme Kennedy tant avec Jackie qu'avec Marylin. On parle des « femmes du chef », et celui-ci peut dire qu'il promeut les femmes. En réalité ce modèle de domination est très proche des sociétés de mammifères où le mâle dominant s'assure du monopole de la relation sexuelle aux femelles, du modèle du harem. Dans le cas présent, ce n'est pas une personne qui s'assure un monopole effectif de la jouissance, mais une caste qui s'assure le monopole de l'archétype de la jouissance spectaculaire, via la production « people », l'éducation sexuelle et la pornographie, et qui s'arroge le monopole de la fixation des règles légitimes d'accès au stock. Le discours spectaculaire n'étant là que pour décrire ces faits comme « féministes », car l'idéologie est indispensable aussi à la survie du système.

Le caractère contradictoire du système, entre la réalité crue et l'idéologie, n'est nullement accidentel, et moins encore une faiblesse ; bien au contraire, c'est cette contradiction intime du système qui lui permet, tel Léviathan, d'assimiler progressivement la totalité contradictoire des vies humaines. Un homme du système peut ainsi toujours vous donner raison, vous « représenter ». Et donc être à votre place, vous rendre inutile. Une femme ministre semble rendre la défense des femmes pauvres inutiles. Et la parité de fermer toute discussion sur la structure de domination réelle.

Le dispositif du marché des liens, pour être conforme à l'entéléchie du Système, doit favoriser la maximisation de la puissance matérielle. Cette maximisation se produit en faisant appel à la force indéfinie qui a sa source dans le cœur de l'homme, le désir. Le désir indéfini et exacerbé ne peut trouver de satisfaction que dans les règles du jeu du Système. Le désir est formaté par la machine sémiotique du Système. Et seule la consommation ouvre la porte à l'assouvissement du désir. Qui fera croire que la personne qui ne consomme pas peut jouir d'un accès au stock des liens sexuels ? Et quel est le modèle de l'objet de désir, sinon celui qui se forme soi même comme objet de consommation, comme dans Star académy ? Et combien rares seront ceux qui n'auront pas d'amertume à ce renoncement ? Partout l'odeur et la vue de la confiture, et de la confiture nulle part.

Car le lot des exclus du marché du sexe est celui des pauvres de Villon, « Et pain ne voient qu'aux fenêtres ». Et sexe ne voient que dans la petite fenêtre, ou avec des femmes déchues.

Freud dans « Totem et Tabou » reprend l'hypothèse de Darwin d'une horde humaine primitive dominée par un mâle s'arrogeant le monopole des femelles. Il ne faut pas chercher dans ces productions fictionnelles de l'imaginaire « scientifique » une réalité ancienne, mais bien une réalité présente de l'Âge moderne, réalité qui, comme un complexe inconscient se manifeste par la production d'un rêve, ne peut être entièrement vue de manière lucide. Elle ne le peut car trop destructrice pour l'idéologie consciente, positiviste, qui pose que l'homme moderne est guidé par sa raison et maîtrise ses instincts et sa sauvagerie, au contraire du sauvage et du criminel (voir Lombroso). Pour un progressiste, une société comme la nôtre ne peut pas être organisée comme celles des créateurs des « arts premiers », sur l'atavisme et la sauvagerie. Ce genre de société est réservée dans la mythologie positiviste aux « premiers âges ». Il est pourtant évident que l'idéologie positiviste-libérale ne projette et ne connaît rien d'autre qu'elle même, en tant que système d'assimilation de l'autre pour en faire le même.

Freud a pourtant raison sur un point essentiel : Le puritanisme sexuel n'est pas une règle morale universelle, mais l'expression d'une domination, comme (voyez Nietzsche) la morale est l'expression d'une domination. En particulier les milieux dominants ne le pratiquent pas, puisque la domination donne tous les moyens d'un large accès au stock d'humains désirables, hommes comme femmes. Ainsi à toutes les époques, les gens simples pensent les dominants corrompus. Ces derniers sont simplement dans leurs rôles. Le dominant baise. Il nous baise tous, frères.

Dans cette optique, le séducteur, qu'il soit Don Juan et Casanova, est la figure d'une rébellion à l'ordre établi du partage des femmes. Une révolte contre la statue du commandeur. Dans la société ancienne, cet ordre établi est une protection des pauvres contre les appétits des riches. Don Juan use d'une domination brutale ; mais la séduction de princesses par un roturier est une rébellion contre l'ordre dominant mâle. La figure de Don Juan a changé de sens ; d'un grand seigneur méchant homme, on passe au jeune homme rebelle qui a la haine et séduit la femme de son maître ou de son patron.

L'ordre dominant mâle était certes favorables aux mâles dominants mais il protégeait la puissance et la dignité des pères pauvres sur leurs enfants, il protégeait le lien familial contre la puissance de séduction des milieux riches. La prospérité du vice est l'effet de cette libéralisation dont la Juliette de Sade fut un des témoins.

La libéralisation de la femme ne pouvait pas gêner les dominants autant qu'elle pouvait humilier les pauvres ; il était possible de séduire les plus belles femmes des autres groupes sociaux, les filles rurales et rebelles, et d'en jouir librement sans crainte de la loi ; on dépassait allègrement la grisette, la fille sans famille, venue à la grande ville. Le mouvement de recrutement des prostituées est aussi celui du recrutement des maîtresses ; Tex Avery lui même en est témoin. La domination à l'Âge de fer passe par l'humiliation très souvent ; et l'ordre sexuel de l'Âge de fer permet l'humiliation des pères et des jeunes hommes sans fortune, qui voient sans charivari possible des hommes âgés et riches prélever de la jouissance sur leurs génération.

La difficile lisibilité de l'Âge de fer vient aussi d'un brouillage volontaire, y compris pour se tromper soi-même, des structures par l'image, complémentaire du brouillage idéologique.

La structure de domination d'une horde par un mâle dominant forçant les autres mâles à la contention comme marque essentielle de son pouvoir est maintenue en tant que structure analogique, mais la fonction est tenue de manière diffuse et impersonnelle par une caste fonctionnellement divisée, entre discours sanitaire, discours politique, presse people, pornographie, discours « philosophique » et « psychologique », ayant des champs et des auditeurs très éloignés, et ne laissant apparaître aucune unité convaincante. La fonction dominante est secondée par un une fonction matriarcale, ce qui accentue le brouillage. De plus, la fonction mâle dominante peut être tenue par des femmes dans l'ensemble des situations où elle s'exerce.

Une comparaison me paraît éclairante : lors de la décolonisation, la fonction coloniale, en tant que système de domination fondé sur des échanges inégaux et sur une violence structurelle, s'est maintenue, mais pilotée au profit d'une caste de natifs africains. Le résultat a été l'aggravation de la domination des choses, puisque tout l'aspect symbolique d'investissement qui devait faire paraître positive la colonisation, et la police générale des colonies, a disparu. De plus, la capacité populaire de révolte, soutenue par la domination symbolique injuste du blanc, s'est réduite et dispersée dans les luttes de clientèles pour jouir du pouvoir, aboutissant à des luttes d'extermination entre « tribus ». La domination a pu atteindre un niveau de cruauté et de crudité qu'Amadou Kourouma peint avec justice.

Ainsi une fonction politique peut disparaître du visible et du symbolique, tout en étant exercée avec d'autant plus de violence qu'elle est niée.

La réalité de cette structure de l'Âge de fer demande à croiser les clips de MTV, où un mâle dominant danse avec ses femelles ; la presse exaltant les maîtresses des hommes riches, les claudettes, les femmes maîtresses ministres, les ex-miss qui percent en politique... une structure est quelque chose qui se réplique à toutes les échelles, et ainsi les étoiles, les stars, se réfractent indéfiniment dans la société, dans les yeux mais aussi comme modèles, habitus de vie et d'être au monde. La jeune fille de Tiqqun est une déléguée du pouvoir de la fonction phallique, comme toute femme exaltant le pouvoir féminin de séduction sexuelle en général. En clair, l'hystérocratie supposée par certains auteurs n'est qu'une apparence, une représentation, du pouvoir plus étroit d'une caste. La 'guerre des sexes' est une représentation aliénée de la diffusion moléculaire de la domination.

Très justement, Virginie Despentes dans King Kong théorie évoque l'infantilisation que produit le pouvoir absolu de la mère. Ce principe matriarcal est bien présent, comme la deuxième face de la même pièce que la fonction phallique. La fonction matriarcale fait écho à la fonction phallique dans le processus cyclique de la domination.

Très simplement, la fonction phallique exhibe l'objet et pose l'interdit. Elle correspond à la répression et à l'excitation, à ces hommes dominants qui exhibent leurs maîtresses comme objets de désir, rappeurs comme chefs d'État. L'exhibition globale de femmes sexuellement désirables par l'imagerie médiatique y correspond. La domination s'établit par le défi, et le dépit de celui qui à la fois désire et est frustré par la menace du dominant. Il en est de même pour l'exhibition phallique de ressources rares comme symbole de domination, ainsi les voitures, etc.

Là où le phallique s'établit dans le défi-répression, et pousse au crime, la fonction matriarcale s'établit dans la prévention, c'est à dire dans la contention du désir motivée comme facteur d'« épanouissement personnel ». Ce qui caractérise son discours, c'est « je ne peux pas te laisser te faire du mal (c'est à dire faire ce que tu prétends faire) car je t'aime trop (ou je te respecte trop) ». Ce langage typique des travailleurs sociaux ne doit pas occulter que ce qui est utilisé comme levier de prévention est en général la répression. Prévention et répression, fonction matriarcale et fonction phallique ne peuvent être séparés dans le processus global de domination, mais le principe patriarcal justifiera une étude à part.

L'humiliation des jeunes mâles et plus encore des pauvres par la structure du 'père de la horde' passe aussi par la propagande féministe, qui est une incitation expresse pour les jeunes femmes sexuellement actives à se juger à leur vraie valeur, à se placer sur le marché élargi voire mondialisé. Les jeunes mannequins russes font ainsi. Le rapport sexuel chez une femme convenable du Système est dosé, hygiénique, pensé soit en terme de retrait émotionnel, quand il est question de plaisir ou d'avantages, soit pensé comme insémination valable, comme réflexion sur les avantages d'avoir un enfant, mais de toute façon pensé, envahi par la pensée.

Le « féminisme » est bien la culpabilisation de ces mâles ; coupables de leur désir « vulgaire », et rejetés pour leur incapacité à retenir les « femmes de valeur », devant trouver naturel de prendre celles qui restent. La situation est exactement la même, et symétrique, pour les femmes exclues du marché des mâles dominants. On laisse imaginer la qualité de relations des couples qui se forment par dépit, cette humiliation et cette amertume que portera le lignage.

Mais cette domination structurelle des jeunes hommes et des jeunes femmes va beaucoup plus loin, et doit encore être explicitée. Les personnes de plus de 50 ans en France possèdent plus de 80 pour cent du patrimoine, et la retraite moyenne est supérieure au salaire moyen, sans compter quantité d'autres disgrâces. La médiacratie oligarchique est aussi une franche gérontocratie, autant que l'était l'URSS ; et cette situation produit par contrecoup une exaltation de l'adolescence maintenue parfois jusqu'aux approches de la quarantaine.

La structure du mâle dominant maintient les jeunes le plus longtemps possible dans l'immaturité, produit l'immaturité, l'incapacité à se prendre en charge et à penser par soi-même. Ce que Tiqqun appelle « jeune fille » est la figure complémentaire de la figure du mâle dominant, défendu par ses brigades volantes de femmes désirables. Le désir brûlant devient une obsession à assouvir, et un loisir à plein temps, laissant le monde réel et la fortune au mains du chef de la horde. La jeunesse est maintenue dans sa position enfantine, qui se caractérise par la dépendance, la rupture du lien entre ce que l'on reçoit et ce que l'on donne : la solidarité. On retrouve le lent travail de dissolution des liens.

La société tue la solidarité pour produire la dépendance de ceux qui globalement ont peu, les jeunes. Et ceux-ci sont humiliés par la culpabilisation, voyez la journée de solidarité, une injustice criminelle rapportée aux chiffres que je viens de citer. Le comité invisible pèche ainsi par cette absence de solidarité fondamentale, cette inclination résignée au parasitisme, qui est la marque de l'ennemi jeune créé par la structure elle même, un ennemi qui se retrouvera isolé face au monde adulte - ce qui a été le cas. Être adulte c'est être autonome, que les autres aient besoin de vous ; être adulte ne repose pas sur le refus de produire la vie humaine et la société, quand bien même le travail passe par l'humiliation et l'acceptation d'une domination ennemie.

Dans la chrétienté d'avant la Grande Peste de 1348, la situation présentait d'étranges analogies. Les hommes devaient attendre pour se marier d'être établis, d'avoir maison et métier ; or le vieillissement de la population et l'absence de terres nouvelles les obligeait à attendre leur héritage, avec un âge moyen au mariage en Italie approchant quarante ans, à cette époque. En attendant les hommes non prêtres ou moines par vocation restaient indéfiniment étudiants sans trouver de charge, chevaliers errants sans pouvoir être seigneurs, indéfiniment fidèles à la Dame inaccessible, indéfiniment compagnons sans pouvoir devenir maîtres, et ne pouvaient se marier, ayant à choisir entre maîtresses et prostituées. Les femmes mariées très jeunes à des hommes vieux, les jeunes hommes cherchant à ridiculiser les mariages trop déséquilibrés par les charivaris déjà cités. La Grande Peste fut donc une fête pour certains, comme l'atteste le délicieux Décaméron de Boccace, située dans l'Âge de fer de la Grande Peste. Elle permit de nombreux établissements et une puissante reprise économique et démographique, mais aussi une perte de la tradition, car l'incapacité des vieilles générations à passer la main est une marque de l'interruption de la Tradition, une incapacité à éduquer réellement et sincèrement, car éduquer réellement ses enfants est les éduquer patiemment à sa propre mort, et donc s'éduquer soi-même à mourir d'une bonne mort. La mort est l'essence de la transmission. La transmission est mort du messager, vie du message de la Tradition qui porte la résurrection de l'étincelle la plus haute du messager. La Tradition comporte, comme l'Ecclésiaste, de très clairs messages à ce sujet : « il y a un temps pour naître...et un temps pour mourir... ». La vie et la mort du Maître sont l'archétype de la transmission.

Les générations qui s'accrochent pour jouir, et au fond pour jouir de leurs propres enfants. Comme Saturne, nos vieux veulent dévorer leurs enfants, jouir des routes en camping-car en flânant au ralenti à l'heure du travail ; jouir de la sécurité, quitte à promouvoir la prison lors des élections ; jouir de retraites élevées, quitte à licencier massivement et à pressurer les salariés, par les fonds de pension, à « libéraliser le marché du travail. Pour rien au monde les vieux de l'Âge de fer ne veulent renoncer, accepter la mort, faire de la place à leurs enfants. Et peu veulent des enfants, car ils savent obscurément le lien entre la mort et l'enfantement ; l'enfantement fait apparaître la mort comme Justice et comme Paix. Car la mort permet la réconciliation que les conflits vitaux rendent impossible, pollués par la nécessité et par l'intérêt. Aussi les vieux mourants de l'Âge de fer, ces agonisants entassés dans de luxueuses maisons de retraite, ces mourants terrifiés consomment pour vivre de misérables jours de ténèbres en plus de quoi faire vivre tant d'hommes jeunes mourant de faim, et enfermés dans le cercles de fer du besoin, l'enfer sur terre. Ces millions de vieux mourants, ces 90 pour cent de femmes de plus d'un siècle atteintes d'Alzheimer, préférant six ans d'agonie, de démence baveuse, à la mort digne des ancêtres de la forêt, au renoncement rituel, à la prise d'habit ultime, tous ces gens montrent que leur vieillissement les a laissés verts et pourrissants : il n'ont jamais muri pour aucune récolte, ils ne passent pour aucune promesse.

Les types de liens entre les sexes sont liés aux classes d'âge et à la domination ; et en tout les jeunes gens sont de la baise, comme le dauphin Charles de Galles, maintenu indéfiniment dans la minorité royale. Les grandes révoltes du dernier siècle furent aussi des révoltes de générations sacrifiées, sacrifiées aux grandes guerres, sacrifiées à « la crise économique », à tout ce qui peut justifier le sacrifice.

Aussi la guerre contre la fonction jouisseuse de chef de la horde est-elle le résultat d'une attitude existentielle face à la mort, et non une question d'âge physique.

Je me pose pour finir une objection à moi-même : comment peut-on parler de contention sexuelle et de chef de horde dans notre monde ? Ne passe-t-on pas beaucoup de temps à favoriser la promiscuité sexuelle chez les adolescents-adulescents ? A diffuser la contraception de masse ?

Je crois pouvoir poser deux ordres de réponses. Le premier ordre est que la sexualité juvénile, purement hédoniste, évitant l'appropriation et le lignage, donc tout établissement et toute responsabilité qui sont aussi des démonstrations d'autorité, est favorisée comme modèle pour maintenir l'immaturité des nouvelles générations le plus longuement possible. Le service rendu au jeunes par l'irresponsabilité est aussi un asservissement au statut d'immature qui donc ne doit pas avoir accès à la reproduction. Mais à 18 ou 20 ans, cette irresponsabilité est sociale et non biologique. Alexandre fut Roi de Macédoine à 23 ans ; Baudoin IV fut un remarquable roi de Jérusalem à 16 ans ; on considéra que Louis XIV avait beaucoup attendu quand, à 27 ans, il décida de régner personnellement. Et on nous dit aujourd'hui que Charles de Galles est encore trop immature à plus de soixante ans ? Pour un rôle purement symbolique ?

Il n'y a plus besoin de prendre des gants pour la contention parce que globalement, la force physique des jeunes est inutile. La démonstration expérimentale à contrario se produit en cas de guerre. La domination change alors rapidement de main, à la grande horreur des « nations civilisées ». La violence sexuelle est un aspect massif des guerres modernes, à Berlin en 1945, en Bosnie, en Afrique. Les jeunes mâles affirment alors leur puissance sur le stock féminin du peuple ennemi en pleine lumière, ce qui montre clairement que précédemment, la paix de l'ordre sexuel était maintenue par la répression.

La sexualité moderne est une sexualité adolescente maintenue à l'âge adulte : elle se veut tâtonnante, peu définie, sans lien à l'enfantement, faite de « découvertes ». C'est pourquoi l'homosexualité, qui a toujours existé comme lien subordonné au lien lié à la reproduction globale de la communauté, est si glorifiée. Au fond sont montrés comme modèles les liens subordonnés des sociétés traditionnelles, d'où de grandes confusions, comme le « mariage homosexuel » ou « l'homoparentalité », dont le but principal est d'abord de délier les liens traditionnels en brouillant leurs fins. La survie du corps de la communauté est cette fin ; et « l'épanouissement de soi » ne pouvait venir qu'après, lors des carnavals qui sont en même temps des périodes d'exaltation symbolique de la puissance génésique.

Le deuxième ordre de réponse repose sur l'observation évidente que fort peu d'adultes ont une vie sexuelle réellement complexe. Beaucoup se la jouent avec peu de choses, une femme peu séduisante et une maîtresse, la prostitution, et croient vivre en grands seigneurs, quand le premier citoyen d'Athènes vivait mieux. La réalité est qu'il est extrêmement dangereux de montrer son désir, et que partout la répression moléculaire est à l'œuvre. Une femme comme un homme sont vite sévèrement jugés, y compris par ceux qui se prétendent libres voire libertins. On parle vite de problème, de problème avec l'honnêteté. Pourtant tout homme qui l'a vu de ses yeux sait à quel point le désir de jouissance est présent chez ceux dont l'apparence est la plus vierge. Si ce désir si puissant se manifeste de manière si policée, si tant de personnes renoncent si rapidement à avoir une vie plus intense, plus réelle, si un dominant doit s'excuser d'avoir eu une maîtresse publiquement de manière humiliante, c'est bien comprendre à quel point malgré les discours la répression est massive, écrasante. On retrouve alors la double cont

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