Le malaise de la modernité (C. Taylor)

Publié le : 08/11/2009 23:00:00
Catégories : Sociologie

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Comme il a été dit précédemment sur ce site, le Canadien Charles Taylor est l’un des très rares penseurs libéraux contemporains à avoir produit une œuvre véritable. C’est, sans doute, un adversaire pour nous. Mais c’est un adversaire de valeur, dont les thèses méritent d’être étudiées (une peine que nous ne nous donnerons certes pas pour des « penseurs » comme BHL, sauf histoire de nous amuser un peu…)

Petite note de lecture, donc, sur un bouquin de Charles Taylor : « Le malaise de la modernité ».


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Pour Charles Taylor, l’époque contemporaine est traversée par le sentiment diffus de la décadence. Un sentiment qui renvoie à trois causes : l’individualisme, qui a retiré à la structure sociale son caractère d’évidence rassurante ; la primauté de la raison instrumentale, qui finit par prendre possession de nos vies et nous impose progressivement une soumission au machinal, au technologique ; l’émergence d’un totalitarisme « doux », construit par la conjonction des deux phénomènes précédents – technocratie toute puissante, régnant sur une masse d’individus atomisés, nomadisés parce que monadisés.

Taylor ne nie pas la réalité de ces causes, ni l’ampleur du malaise. Mais il demande s’il faut nécessairement voir dans ce malaise le signe d’une décadence. N’est-ce pas, aussi, le signe d’une mutation ? Et si, demande-t-il, l’émergence conjointe de l’individualisme et de la raison instrumentale régnante ouvrait, au final, la porte à une refondation spirituelle authentique ? Le subjectivisme actuel peut aussi, estime Charles Taylor, ouvrir en s’abolissant la voie à la création d’un nouvel idéal d’authenticité. Et si la refondation d’un nouveau type de social était possible, tous se retrouvant pour admettre que les individus communient dans la recherche partagée d’une authenticité qui prend ses racines dans l’être individuel ?

Taylor tente d’imaginer une issue à la crise ouverte par le multiculturalisme. C’est à cela qu’il a consacré son œuvre. Et il propose une sortie « par le haut » : faire en sorte que le multiculturalisme cesse de consacrer le relativisme tous azimuts, pour ériger une valeur en clef de voûte : l’authenticité du rapport entre l’individu et son héritage propre. L’authenticité est à ses yeux un idéal valable, parce qu’à la différence de la fiction libérale pure de l’individu n’obéissant qu’à son intérêt propre, elle saisit l’homme dans sa complexité charnelle, culturelle, émotionnelle. Elle remplace, nous dit Charles Taylor, l’ancienne morale collective non par le vide moral de l’individu laissé à lui-même, mais par l’exigence de chaque individu à l’égard de lui-même : se mettre à l’écoute de la voix de la Nature en soi, et trouver, à partir de la complexité de son héritage propre, un chemin pour l’interpréter correctement, et ainsi devenir humain à sa manière, pour l’être avec les autres.

La généralisation d’un tel idéal est-elle possible ? Taylor estime que oui, à une condition : offrir un horizon d’intelligibilité à l’authenticité. Cet horizon d’intelligibilité, nécessairement collectif, c’est la liberté concrète. Non pas la liberté d’épanouir le Moi (une liberté qui n’est que la liberté de se rendre esclave d’un besoin structurel de fuir l’autre), mais la liberté d’être digne à sa manière, dans une société qui reconnaît la dignité des individus – et, en corollaire de cette liberté, de ce droit, le devoir de défendre une telle société de reconnaissance. Si l’on résume : tous différents, mais tous unis pour défendre la dignité de la différence.

On peut sourire de cette conclusion. Taylor, décidément, rêve d’une société d’artistes, tous capables de se réaliser par une démarche personnelle, sans jamais sombrer pour autant dans l’égocentrisme sordide ou le narcissisme pathétique qui caractérisent nos contemporains. Le pauvre, on devrait lui faire lire les forums Internet les plus affligeants (1), il redescendrait sur terre… Mais quoi qu’il en soit, il faut retenir quelque chose du discours de Taylor : tout n’est pas à jeter dans la pensée produite par le Système contemporain. Ici ou là, des miettes surnagent dans le bouillon, qui contiennent quelque chose de nourrissant.

L’avenir tranchera. En ce qui me concerne, je n’ai guère de doute sur le sens dans lequel il le fera…

(1) Pour ceux qui ne connaissent pas, je signale le fabuleux forum doctissimo consacré au sexe. Une mine concernant le type d'authenticité effectivement produite par notre glorieux système !

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