Le monde comme il ne va pas (G. K. Chesterton)

Publié le : 05/10/2009 23:00:00
Catégories : Philosophie

chesterton

Un classique à connaître : « Le monde comme il ne va pas », de Chesterton. Ouvrage touffu, difficile d’abord, mais qui, au tout début du XX° siècle, annonçait en filigrane toutes les catastrophes à venir…

Pour Chesterton, la sociologie est une erreur, parce qu’elle cherche des remèdes. Cette vision thérapeutique et utilitariste dissimule les vraies questions, qui ont trait non au dysfonctionnement éventuel de la société, mais à la société elle-même, à son essence, à ce qui la fait être : c'est-à-dire à ce qui la ramène à l’Etre, dans son unicité. C’est l’incapacité à penser cette unicité, à ramener les choses concrètes à cette visée dernière, qui explique la « crise du monde moderne », dont Chesterton, dès le début du XX° siècle, pressent le caractère irréversible.

D’où vient cette incapacité à penser l’unicité du monde ? Chesterton répond : fondamentalement, de la volonté démiurgique de la programmer – en particulier à travers la puissance croissante de la technique, confiée à la gestion capitaliste. Une machine s’est mise à la place du corps de l’humanité. Nous échouons à penser l’unicité parce que nous nous sommes mis dans la tête l’idée absurde que c’est à nous de la réaliser. Notre constat d’échec permanent provient du fait que nous nous sommes imposé une mission très au-delà de nos capacités : au lieu de prendre acte que le monde manifesté est irrémédiablement décomposé en une multitude d’étants, et de rechercher l’unicité dans la contemplation de l’Etre non manifesté, nous visons contre tout bon sens à prendre appui sur cette fragmentation absolue pour, en la recombinant, créer artificiellement une unité de l’Etre manifesté.

Pourquoi nous sommes-nous lancés dans cette quête absurde ? Parce que la technique a rompu les liens naturels, organiques, qui en nous obligeant à nous en remettre les uns aux autres nous imposaient le point de vue de humilité. Il en est résulté une pathologie née dans les classes supérieures, mais qui a progressivement contaminé toute la structure sociale, de haut en bas : une véritable schizophrénie. L’homme moderne recherche une cascade d’émotions déconnectées les unes des autres (les loisirs), parce que cette cascade lui permet d’oublier, en coulant sans interruption, qu’il n’y a plus de principe d’unité à sa perception. Mais plus il se complaît dans le perpétuel changement, dans l’atomisation de l’expérience, plus il s’éloigne de l’unicité, et donc plus il souffre. Sa drogue, le plaisir, est devenue son mal, la dislocation du Moi, conséquence de la dislocation de l’Etre.

Au moment où Chesterton écrit, l’Angleterre est encore à la pointe de ce mouvement. Il formule le diagnostic suivant : ce n’est pas parce que l’homme anglais est moins apte qu’un autre à penser l’unicité de l’Etre, mais parce que les oligarchies anglaises, pour maintenir leur pouvoir, ont eu l’intelligente folie de l’appuyer, précisément, sur le constant changement. Les « nomades d’en haut » ont eu ce coup de génie, en Angleterre, de comprendre que pour maintenir leur pouvoir, il leur fallait non s’opposer à cette entreprise de dislocation de l’Etre, mais au contraire se mettre à la pointe du mouvement. C’est pourquoi cette aristocratie a constamment adopté la forme que le déclin prenait, à un instant donné : puritaine alors que l’espérance religieuse n’était pas morte, elle s’est faite utilitariste dès que l’industrie a rendu possible la chute complète de l’esprit dans le flux hypnotique de la production en série ; demain, écrit Chesterton au début du XX° siècle, elle pourra devenir collectiviste si la crise devient telle que, pour éviter que la dislocation de l’Etre ne débouche sur celle de la société, il faut la contrainte collective pour maintenir par discipline le sujet éclaté à l’intérieur de la structure. Seul « remède » (car, mais oui, Chesterton finit par proposer un remède) : construire une nation de petits propriétaires

La violence latente qui émane de ce système alimenté par sa propre crise est pour Chesterton, dès le début du XX° siècle, évidemment monstrueuse. L’impérialisme à l’extérieur, et l’encasernement salarial à l’intérieur, sont deux formes de la même volonté de contrôle, de plus en plus radicale au fur et à mesure que le sujet à contrôler est, en réalité, incontrôlable.  Le monde, qui décidément ne va pas, est au bord de l’explosion.


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Chesterton (qui prend un plaisir évident à écrire tout ce qui peut choquer l’Anglais moyen de son temps) lui oppose la voie ouverte par la Révolution Française : Liberté, Egalité, Fraternité – qu’il répute LA grande espérance de l’humanité, contre le déploiement de la violence extrême produite par la crise. Il rêve d’une humanité réconciliée avec l’unicité en se découvrant elle-même unitaire. A défaut d’avoir Dieu, nous dit-il, ayons nous les uns les autres.

Dans la même veine iconoclaste (par rapport aux conceptions de la bonne société d’alors), il se livre à une attaque en règle contre le féminisme.  Les suffragettes ? A ses yeux, de simples auxiliaires de l’ordre qui se met en place. Peu politiques, peu aptes même à penser la politique (parce qu’elles sont riches donc ignorent certaines réalités que seuls les pauvres expérimentent, parce qu’elles sont femmes et donc tournées vers les préoccupations domestiques). Les suffragettes sont, nous dit-il en substance, la figure de l’homme éclaté, enfermé dans une suite d’impressions privées, incapable définitivement de reconstituer, par la fraternité politique, cette unicité de l’Etre que la faillite de la religion et le Progrès comme idole ont définitivement fracturée. La suffragette, qui cesse de jouer son rôle femme, havre domestique du Bon Sens, pour adopter celui de bon petit soldat de l’ordre imposé par l’éclatement de l’être collectif, est pour Chesterton non l’avenir de l’homme, mais l’avenir du non-homme – un sujet totalement éclaté, conditionné (1) par une éducation qui le prépare à se diviser contre lui-même.

Et Chesterton conclut, en substance, que le capitalisme est en train, à travers le féminisme naissant, de tendre un piège à la moitié de l’humanité : lui faire croire que la liberté de renoncer à sa nature est la liberté vraie, afin qu’elle abandonne, contre les apparences du pouvoir, son rôle essentiel : celui de conserver l’humanité. Le féminisme, dit Chesterton, c’est la capitulation des femmes devant les valeurs masculines. Il en résultera d’abord l’anarchie, et ensuite par contre coup, le totalitarisme (il n’emploie pas le mot, ne l’ayant pas à sa disposition).

Chesterton parsème son ouvrage d’attaques, très drôles d’ailleurs, et souvent bien vues, contre le calvinisme (qu’il écrit avec un « C » majuscule, sans doute pour faire comprendre qu’il vise non la forme de cette religion, mais son principe). Derrière l’éclatement de l’Etre, il croit discerner la conséquence d’une théologie implicite : celle de la prédestination. En gros et pour faire beaucoup trop simple, il nous dit que si les gens ne parviennent plus à penser l’unicité, c’est parce que le principe qui sous-tendait cette perception, le Jugement, a été déplacé : au lieu d’être au terme de la vie, donc de la manifestation, il a été posé en amont – et donc le monde est coupé en deux, il est divisé, et cela irrémédiablement. On pourra trouver le propos abusif, dans la mesure où il est assez évident, en l’occurrence, que les poids respectifs de la théologie et de la donne infrastructurelle ne sont pas correctement évalués. Mais il y a quelque chose de vrai, dans ce propos.

De tellement vrai d’ailleurs, et d’une vérité si cruelle, que Chesterton a probablement préféré s’en tenir là, ne pas aller au bout de sa propre réflexion.

C’est que, ma foi, 100 ans après Chesterton, force est de constater… comment dire… eh bien, que quelqu'un avait déjà tout compris. Et que bien entendu, ça n’a rien changé. Et que non seulement ça n’a rien changé, mais qu’en outre la majorité de l’humanité ne demande encore aujourd’hui qu’à suivre le mouvement. Et comment ! La seule chose que les gens ordinaires demandent, c’est de jouer les démons, pas les damnés.

A croire que Chesterton avait raison sur tout, sauf quand il pensait que tous les hommes pouvaient comprendre qu’il avait raison. A croire qu’à notre époque, le principe de division universelle, au fond, s’impose inéluctablement, quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse, parce qu’il est dans la nature de l’humanité d’apparaître divisée, éclatée, ombre et lumière, lorsqu’elle se révèle.

( 1 ) Chesterton le prophète ? On se le demande, quand on lit sous sa plume que le prolongement logique de ce conditionnement, c’est l’ingénierie génétique.


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