Évènement

Le monde est ma tribu (G. Sorman)

Publié le : 17/12/2009 01:24:45
Catégories : Géopolitique

mondialisme

« Le monde est ma tribu » est un ouvrage de propagande rédigé en 1997 par l’agent américano-mondialiste Guy Sorman. Comme tous les ouvrages de propagande, il est simpliste, partial et partiel. Pour masquer cette relative nullité, Sorman a recours à la technique classique des propagandistes pseudo-littéraires : le rideau de fumée stylistique. Sorman, c’est avant tout une posture, à la fois confortable, étudiée et tentante (pour le lecteur). D’où cette curiosité : un ouvrage de 500 pages qu’on peut finalement résumer en trois pages, presque sans rien ôter de sa substance. Ce n’est qu’une suite d’anecdotes (triées et présentées selon un angle très étudié), qui servent à illustrer un propos déconnecté du réel. Les seuls mérites qu’on peut reconnaître à Guy Sorman, c’est qu’à la différence du catastrophique BHL, il est agréable à lire, est vraiment allé là où il dit être allé, et démontre une culture au-delà du vernis. Sorman, c’est BHL, beaucoup d’argent en moins, un peu de talent en plus.

« Le monde est ma tribu » est un récit de voyages (au pluriel). Sorman s’est promené un peu partout sur la planète, à la découverte des « tribus » qui d’après lui la peuplent (dans son esprit, la nation est un synonyme de la tribu – la conception héritée de la Révolution Française lui est totalement étrangère, même s'il affecte de défendre l'universalisme français). Le propos de Sorman : opposer les forces « éclairées » de « Mac Monde », le triptyque « capitalisme libéral (Mac Donald) – médias (Mac Luhan) – technologies (Mac Intosh) » aux forces « obscures » du « repli tribal » (l’homme enraciné). La posture : affirmer que lui, Guy Sorman, l’Occidental riche, est du côté « lumineux » de Mac Monde, et faire partager à son lecteur un amusement (teinté d’ennui) devant la résistance supposée vaine des « tribus ».

Si l’on résume les carnets de voyage de Guy Sorman, à présent, voilà ce que l’on obtient…

Les Sud-Américains sont ombrageux et machos. Ils ont des tribus parce qu’ils sont travaillés par le « repli narcissique ». C’est pourquoi il y a des risques de guerre entre eux. Heureusement, grâce aux « élites » qui ont « compris » que le libre-échange les enrichiraient (sous-entendu : elles, et pas les peuples), il y a de l’espoir pour le monde latino-américain. Peut-être qu’il évitera les guerres, en se convertissant au libéralisme tous azimuts.

Angle mort du discours : une bonne partie des guerres entre pays sud-américains a historiquement trouvé son origine dans l’action des multinationales, essentiellement anglaises et nord-américaines (guerre de l’Atacama entre Chili, Pérou et Bolivie, guerre du Chaco entre Paraguay et Bolivie). Ces pays ne sont pas entrés en guerre parce que les ombrageux sud-américains sont « tribaux », mais parce qu’il y avait des ressources minières (réelles ou supposées) dans les régions disputées. Sorman : pas au courant. On lui suggère la lecture de Tintin, l’album « L’oreille cassée », qui raconte en réalité l’origine de la guerre du Chaco, et le rôle des multinationales anglo-américaines.

Les Allemands inquiètent Sorman, parce que, horreur, ils tiennent à leurs traditions. Surtout les Allemands de l’Est, qui sont moins américanisés (donc moins éclairés) que leurs congénères de l’Ouest. Bigre, risquons-nous d’assister à la résurgence de l’ancienne Prusse, avec sa tradition autoritaire (pas beau) et son odieuse fermeture au monde libéral des thalassocraties triomphantes (on en frémit) ? Allons, rassurons-nous, Sorman est assez confiant : les Allemands de l’Est finiront probablement par inventer, avec l’aide de leurs compatriotes de l’Ouest, une version locale de Mac Monde.

Angle mort du discours : Sorman ne dit pas un mot des conséquences économiques de la réunification, telles qu’elles ont été vécues par les Allemands de l’Est. Il n’analyse à aucun moment la problématique, complexe et cruciale, du cadeau/pillage que fut l’incorporation à marche forcée de l’Est dans l’Ouest. Il se contente de relever avec un intérêt à peine dissimulé qu’il existe un conflit à l’intérieur de l’Allemagne, et que donc Berlin aura tendance (d’après lui) à se raccrocher à l’Ouest. Toujours le même schéma : ou l’affrontement des tribus, ou la soumission à l’Empire néolibéral.

Les Russes sont pour Sorman des masochistes un peu timbrés, un peuple oscillant entre l’agressivité et la passivité dans la servitude. Rien d’intéressant, ce sont des moujiks.

Angle mort : à aucun moment, Sorman ne remarque la catastrophe qu’a été, pour les peuples de l’URSS, l’écroulement du système soviétique et le pillage par les prédateurs anglo-américains. Quand sa guide lui fait remarquer que dans la « nouvelle Russie » (celle de Eltsine, à l’époque) on doit choisir entre s’habiller et manger, il se borne à constater qu’elle a un joli prénom. Pour Sorman, l’essentiel, de toute évidence, c’est que la Russie crève, afin que la grande alternative à Mac World, surtout, ne subsiste pas. A noter un passage hilarant où mister Sorman, fraîchement débarqué de la France de la loi Gayssot, s’étonne qu’il existe en Biélorussie une histoire « officielle ». Ce n’est pas chez nous qu’on verrait ça, c’est sûr. Autre grand moment : Sorman nous expliquant que le recul de la Russie est irrémédiable, et que l’implantation de « Mac Monde » dans ses périphéries se poursuivra, inéluctablement. C’est en lisant le Sorman de 1997 qu’on réalise qu’il en a coulé, de l’eau sous les ponts, en douze ans !

En terre d’islam, Sorman est resté pantois qu’on lui dise que l’islamisme était un complot occidental et Al-Kaïda une créature des services secrets anglo-américains. Enfin, comment peut-on imaginer des choses pareilles ? En réalité, tous ces musulmans ne tiennent à leur religion que pour assurer la perpétuation de leurs traditions machistes (sous-entendu, tout de même, il ne va pas jusqu’à écrire ça en toutes lettres, pas folle la guêpe). Et leur peur de l’Occident explique leur agressivité (il est notoire que ces dernières décennies, c’est le monde musulman qui a attaqué l’Anglosphère).

Ici, les angles morts sont si obscènes qu’il n’est même pas besoin de commenter…

En Amérique, par contre, Guy Sorman a trouvé le Graal. Les Américains vont plus vite. Ils sont meilleurs. Pas parce qu’ils ont une « éthique du travail » (ça ne plaît pas trop à Sorman, ça, allez savoir pourquoi…). Mais parce qu’ils ont conscience d’appartenir à une collectivité élue (toute ressemblance…). L’Amérique de Sorman va bien. Elle est dynamique. Son économie est prospère. Sa religion intéressante (il l’analyse, seul passage fortiche du bouquin, comme un néo-paganisme déguisé en christianisme).

Angles morts : la lecture du passage américain est en 2009 d’un comique certain. Notre globe-trotter mondialiste est passé complètement à côté de l’implosion de l’Amérique dans l’ordre de l’économie productive. C’est quand on lit Sorman qu’on réalise à quel point dans le mode de pensée de nos « élites », le réel vécu par le peuple est secondaire, pour ne pas dire négligeable. Le petit problème, évidemment, c’est que ce « réel », comme on le sait, a une fâcheuse tendance à se venger. D’où le côté amusant du texte de Sorman, l’homme qui nous annonçait en 1997 le caractère indépassable du capitalisme américanomorphe, moteur de croissance indéfinie. A noter que le même Sorman, s’agissant de la question religieuse, effectue un amalgame : du protestantisme aux seules confessions évangéliques (alors que les confessions non-évangéliques représentent encore une part importante du christianisme américain).

La Chine, par contre, inquiète Guy Sorman. C’est que, voyez-vous, elle risque de devenir un rival de Mac Monde. Elle menace d’opérer un transfert de technologies pour défendre ses valeurs propres. Que voulez-vous, avec sa Grande Muraille, elle a amplement démontré sa réticence à adopter les coutumes excellentes que sont le libre-échange, la consommation de masse et la dislocation des modèles familiaux. En Chine, voyez-vous (c’est horrible mais c’est comme ça), le fait que Guy Sorman soit un riche Occidental ne lui permet pas de décider du Bien et du Mal. C’est un pays où il y a des murs partout, et on ne peut pas les franchir, même quand on a de l’argent. Atroce. Guy Sorman désapprouve, sans réserves.  Encore pire : avec leurs idéogrammes, les Chinois apprennent à penser dans des cases. Leur mode de réflexion est pré-cadré par leur tradition. Abominable, est-on sûr que ces gens-là seront sensibles aux beautés de notre système occidental ? Guy Sorman en doute franchement. Pour obliger les Chinois à se convertir, Guy ne voit qu’une solution : leur faire abandonner leurs idéogrammes, ce qui les obligerait à adopter une langue véhiculaire (l’Anglais, par exemple, ferait très bien l’affaire, puisque sans idéogrammes, nous dit-il, les Chinois ne peuvent pas se comprendre ! – Et ici, on glousse, quand on sait que le Mandarin est la langue véhiculaire de toute l’Asie de l’Est).

Mais le pire, voyez-vous, ce qui inquiète vraiment Sorman, c’est que tous ces asiatiques se parlent entre eux. Ils parlent même aux Russes, figurez-vous ! La guerre russo-chinoise n’est pas pour demain. Inquiétant. Ça sent le plan B, je vous le dis…

Angles morts : gigantesques. Pour Sorman, la Chine est un « nain économique ». C’est une « campagne archaïque sur laquelle flottent quelques îlots modernes financés de l’étranger ». Elle finira vaincue par la Russie, incorporée à Mac Monde, il vous l’annonce ! (décidément, relire Sorman aujourd’hui est un exercice délicieux). Elle ne comprend pas l’intérêt de l’éducation, voyez-vous. Allons, ces barbares finiront en esclaves dans nos ateliers de confection, comme au bon vieux temps. Sorman n’en doute pas. Et alors, l’argent ouvrira, là-bas aussi, toutes les portes. Et Guy Sorman pourra enfin se sentir chez lui là-bas, comme n’importe quel riche. Ah mais.

Nous passerons sur la Corée du Nord (le seul pays assez ridicule pour que Sorman n’ait pas besoin d’en rajouter), l’Afrique (si je résume, je vais avoir la HALDE sur le dos) et l’Irlande (des « tribaux » papistes contre bigots, rien d’intéressant). Et concluons sur LE pays que Sorman nous présente en dernier, last but not least : Israël.

Et là, surprise pour ceux qui n’ont pas bien compris d’où parle Sorman : Israël l’inquiète. Pourquoi ? Parce qu’il devient une tribu. Les Juifs israéliens ont un territoire à défendre. Au lieu de vouloir, comme ce brave monsieur Sorman, un monde où tant que tu peux payer, tout est à toi, ils veulent une terre à eux. Et donc, par voie de conséquence, pas forcément aux riches qui voudraient l’acheter. Eh mais, attendez : et qu’est-ce qu’on fait du nomadisme, alors, nous ? Hein ? C’est quoi cette histoire ? Des Juifs qui ont une armée d’occupation ? Mais où ils vont, ces crétins ? Le but, c’est de pouvoir aller où on veut parce qu’on est riche, pas d’avoir un pays qu’on puisse occuper.

C’est le seul passage du livre de Sorman avec lequel un honnête homme peut être d’accord. Non, évidemment, qu’on partage les prédicats de Sorman et qu’on veuille ce qu’il veuille. Mais parce que là, il dit le vrai : Israël est une mauvaise affaire pour les Juifs. En tout cas pour les Juifs comme Guy Sorman, les Juifs riches, cultivés, qui aspirent à devenir l’épine dorsale de la future surclasse mondialisée d’un Jacques Attali.

Moralité, si vous voulez savoir en quels termes étonnamment faux, mais aussi étonnamment simples, ces gens-là voient notre monde, il ne vous reste plus qu’à vous infliger les 500 pages du pensum de Sorman.

Ou à me faire confiance.

(Ouais, je sais, c’est facile…)

 

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