Le monde s'en va-t-en guerre (P. Dessertine)

Publié le : 23/06/2010 23:00:00
Catégories : Géopolitique

occidentenguerre

La crise des années 2010 va-t-elle muter pour, d’économique, se faire sociale, culturelle, politique, et finalement belliciste – comme sa devancière des années 30 ?

En tout cas, ça y ressemble. L’endettement privé a désormais contaminé une sphère publique qui partait, pourtant, d’un niveau d’endettement déjà difficilement supportable. Le seul moyen d’enrayer la spirale d’implosion qui s’enroule autour de l’économie globale serait une refonte radicale de l’ordre du monde. Exactement le type de refonte qui n’est possible… qu’après un conflit majeur.

La guerre est possible, voilà l’opinion P. Dessertine – un auteur atlantiste, tendance néoconservateur assagi, avec lequel les intervenants de ce blog n’ont, précisons-le, guère d’atomes crochus !

Mais que nous lirons quand même.

Ne serait-ce que parce qu’il est important de pénétrer le mode de pensée de son adversaire.


*

« Le monde s’en va-t-en guerre » est divisé en trois parties, dont l’articulation paraît assez artificielle de prime abord.

La première partie nous expose (avec une certaine justesse) le caractère extrêmement instable, et donc potentiellement très dangereux, du monde contemporain.

Des motifs de conflits, rappelle Dessertine, il y en a des centaines sur la planète. Tranquillement installés dans notre confort d’occidentaux postmodernes, nous oublions qu’il y a, sur terre, en permanence, deux ou trois fronts ouverts, une dizaine de conflits endémiques et un nombre incalculables de points de tensions – Etats contre Etats, minorités contre majorités, minorités contre minorités, etc. Nous oublions, aussi, que l’argent de nos impôts permet à quelques sous-marins nucléaires lanceurs d’engins de glisser, invisibles et presque silencieux, à des centaines de mètres de profondeur, quelque part sous les océans, avec dans leurs soutes assez de mégatonnes pour anéantir un pays.

Plus profondément, il se passe, dans notre monde, un fait extérieur à la crise économique, mais qui peut entrer en résonnance avec elle : la Russie est de retour, la Chine s’impose – et le centre de gravité de la planète économique commence à osciller. Très lié aux milieux atlantistes, P. Dessertine en donne une interprétation anti-russe. Mais ce qu’il dit n’en est pas moins vrai sur le fond : il y a collision potentielle entre une crise financière et une crise géostratégique. L’avis de cet atlantiste sur Moscou : c’est le « grand ennemi », et « les Russes attendent ».

Il n’a pas tout à fait tort…

Suit une longue (trop longue ?) description du Moyen Orient au bord de la guerre – avec un long, très long développement sur la « bombe iranienne ». Dessertine considère que l’existence d’un projet militaire iranien dans le domaine atomique est un fait acquis – une opinion qu’on peut ne pas partager. Cependant, là où notre ami atlantiste est convainquant, c’est quand il nous explique en substance que les Israéliens sont prêts à aller jusqu’à la guerre, et même jusqu’à la guerre nucléaire, pour interdire à l’Iran jusqu’à la possibilité de se doter, à termes, d’une arme atomique. Et au passage, Dessertine nous livre une information intéressante : Israël redouterait désormais de véritables problèmes de financement, du fait de l’implosion d’une certaine finance spéculative (Madoff était, entre autres, un « sponsor » de l’Etat hébreu). D’où la volonté de bloquer l’Iran en amont, avant le lancement d’une « course aux armements » dont il pourrait sortir vainqueur.

Si l’arrière-plan du propos (franchement anti-iranien) est contestable, l’analyse, en revanche, nous paraît assez crédible…

Nous passerons sur la suite : une description d’Al-Kaïda largement déconnectée du réel. Monsieur Dessertine nous explique qu’il ne s’agit pas d’une organisation, mais d’une base de données où furent entrées les identités et fiches de très nombreux individus susceptibles d’adhérer à la « cause » islamiste radicale – des individus « pressentis » à leur propre insu. Ici, notre ami atlantiste oublie juste de nous dire qui a constitué cette « base » - nommément : la CIA.

Arrêtons-nous en revanche sur la description par Dessertine de la pire poudrière moyen-orientale. Point du tout l’Iran, Israël, ou leur face à face crispé. Mais bien le Pakistan, un pays à la dérive, confronté à une explosion démographique qu’il ne peut pas gérer. Un pays, aussi, qui a des armes nucléaires, qui fait face à une autre puissance nucléaire (l’Inde), et qui a été profondément déstabilisé par l’intervention US en Afghanistan.

Constat intéressant de ce monsieur Dessertine fort peu objectif mais visiblement bien informé : à chaque fois que les USA traînent la patte au moment de régler les soldes de l’armée pakistanaise (le Pakistan est sans doute la première puissance nucléaire incapable d’entretenir ne fût-ce qu’une armée de milice), des attentats ont lieu en Inde – comme pour faire monter la tension, comme pour obliger les USA à soutenir leur « allié » au bord du chaos. Des USA, pourtant, qui ont de moins en moins les moyens d’entretenir cet allié dispendieux, étant eux-mêmes au bord de la faillite…

Après un coq à l’âne surprenant, suit, chez Dessertine, une fresque à notre avis largement hors sujet, concernant la Chine. Pour lui, les Chinois ont impérativement d’une demande mondiale forte pour se développer (Pourquoi ? Voilà des gens qui épargnent, produisent, et ils ne pourraient pas consommer ?). Autre angle mort franchement comique : s’appuyant sur les chiffres du revenu par habitant au taux de change courant, monsieur Dessertine veut nous faire croire que 800 millions de Chinois vivent « avec moins de deux dollars par jour ». Quand on connaît l’état réel des campagnes chinoises (s’intéresser au taux d’équipement en téléviseurs, machines à laver, par exemple – comparables aux nôtres dans les années 60), cette vision semble reposer, il faut bien le dire, sur une confusion carte financière / territoire économique, bien caractéristique du mode de pensée de nos amis atlantistes.

Cette présentation étrange, pour ne pas dire totalement déconnectée du réel, permet toutefois (c’est son véritable objectif) d’embrayer sur un discours éclairant : si la Chine est déstabilisée, nous explique Dessertine, les tensions vont monter entre elle et ses voisins, l’Inde en particulier, mais aussi le monde musulman, concerné par les révoltes ouïghoures. Et notre ami atlantiste de présenter le développement de l’Asean comme l’effet d’un impérialisme chinois, qui chercherait désespérément des débouchés à son industrie, incapable de s’appuyer sur un marché intérieur pourtant énorme. Ici, l’incohérence du propos est manifeste (Dessertine nous a expliqué, quelques pages plus tôt, que la Chine était trop faible pour s’imposer sur la scène internationale), et on commence à pressentir, derrière un discours qui prétend dénoncer le risque de guerre, une forme étrange de propagande belliciste en partie subconsciente – l’indice, au vrai, d’une panique.

Anxiogène, le propos de P. Dessertine traduit donc, aussi, nous semble-t-il, sa propre anxiété. Il ne s’agit pas, dans cette première partie, uniquement de faire peur – mais aussi, dirait-on, d’exorciser de véritables craintes.

Car la vraie cause de la panique nous apparaît clairement dans la suite du propos : Dessertine explique (et là, il a raison) que la relation USA/ Chine est extrêmement malsaine. Les USA, du fait de leur dette insoutenable, sont menacés de voir leur monnaie imploser, dans un processus inflationniste incontrôlable, une fois terminée l’actuelle phase de déflation d’actifs. La Chine, de son côté, s’encombre d’une masse excessive de réserves en dollar, pour continuer à financer la consommation de son rival/partenaire – et donc son endettement. Un modèle absurde, qui ne peut que se terminer en crash intégral – là, il faut le souligner, P. Dessertine a absolument raison.

En arrière-plan : le risque de voir exploser le commerce international en plein vol – et donc, au fond, de voir l’ensemble de l’économie sous domination du capital transnational imploser complètement (la vraie cause de la panique d’un Dessertine est là, bien sûr : la substance de son monde, le monde du capital transnational, est en train de se dissoudre).

Ainsi, nous voici en mesure d’esquisser le portrait du mode de pensée derrière le discours de notre ami atlantiste : il y a une véritable crainte (l’implosion de l’empire anglo-saxon), et pour exorciser cette crainte, on va produire un discours anxiogène fondé sur une crainte largement fictive, mais qui permet de reprendre la main, au moins sur le plan des idées. Cette crainte fictive, c’est ce « monde qui s’en va-t-en guerre », à cause, nous dit P. Dessertine, des ambitions chinoises.

D’où le pur délire de monsieur Dessertine, quand il nous explique que la Chine est en surarmement, et qu’elle « s’arme pour faire peur ». On lui conseillera ici de comparer le budget militaire des USA et celui de l’Empire du Milieu : en gros, l’Amérique dépense, pour ses forces armées, dix fois ce que dépense la Chine (au taux de change courant, donc à peu près 5 fois à parité de pouvoir d’achat).

Alors, qui est surarmé ?

*

Après cette première partie qui entremêle vérités et contre-vérités, notre auteur atlantiste a créé une attente subliminale. En gros, ce qu’il nous a dit, c’est : où on stabilise la situation, coûte que coûte, ou l’on ira à la guerre. Le lecteur est donc prêt à se faire expliquer comment il faut stabiliser la situation, et peu à même de poser le problème en termes larges. Astuce du sophiste : dire qu’il y a danger, puis proposer une réponse à ce danger – sans offrir la possibilité de comparer cette réponse à d’autres réponses.

La deuxième partie du bouquin est consacrée à tracer un cadre idéologique à l’intérieur duquel seront énoncées ensuite les « solutions ». En résumé :

-          « éloge du capitalisme » (si le système implose, c’est parce que les dirigeants politiques n’ont pas été à la hauteur – on voit ici que la ligne de défense des vrais milieux dirigeants, financiers évidemment, va être de « charger » les politiques, qui sont en fait de simples pantins) ;

-          « éloge de la finance » (la finance est le seul moyen pour l’Occident, en déclin, de vivre son déclin confortablement, et cela vaut autant pour les peuples que pour les classes dirigeantes – ligne de défense : il faut sauver la finance, sinon nous périrons tous avec elle).

Une fois ce cadre idéologique construit, la troisième partie du livre est consacrée à la proposition de solution. Puisqu’il ne s’agit ni de remettre en cause le capitalisme (ni même d’en critiquer la variante anglo-saxonne), ni de contester le pouvoir financier, ces solutions ne peuvent consister qu’en la re-stabilisation du pouvoir financier mondial, à un niveau d’intégration supérieur :

-          « éclater la souveraineté » (en avant vers le gouvernement unifié de la zone euro, grâce à un partage des responsabilités moins favorable aux Etats – ligne de défense : si le dollar implose, c’est la faute de l’Etat américain, donc une fois de plus, le problème vient de l’Etat – et le seul moyen de dompter les USA, c’est l’unité européenne – et, au-delà, en avant, même, pour une gouvernance mondiale, qui pourra réguler les marchés à l’échelle planétaire ! – Dessertine propose en toute simplicité de placer « tous les pays sous le contrôle du FMI », au moins c’est clair) ;

-          « transparence, subito » (il faut contraindre tous les pays du monde, la Chine en premier lieu, à jouer le jeu de la « démocratie de marché » - ou, si l’on préfère, à se plier à la dictature du FMI, cf. point précédent).

Suit, en conclusion, un passage instructif, où P. Dessertine nous explique à quoi cette gouvernance mondiale doit se consacrer. Où l’on finit par avouer que la vraie crise est bien dans l’impossible maintien de la différence de niveau de vie entre Occident et reste du monde, surtout au moment où le coût de l’énergie va exploser, et où l’on apprend que la solution se trouve, selon P. Dessertine, dans une combinaison entre décroissance, pour comprimer l’économie matérielle, et développement de l’économie numérique, pour offrir un territoire d’investissement au capital sur-accumulé.

En langage clair, cela veut dire qu’il s’agit de faire porter l’ajustement du niveau de consommation global de l’Occident sur les classes moyennes, priées de se convertir au sédentarisme (teinté de « nomadisme de proximité »), et de compenser leur niveau de vie en berne par une fuite dans les univers virtuels qui leur permettra de continuer à consommer financièrement… sans consommer matériellement.

Et il va de soi que les riches, les très riches, pourront, eux continuer à voyager en avion ! – même si, de cela, P. Dessertine ne nous parle pas.

*

Objectivement, « Le monde s’en va-t-en guerre » est un livre assez faible. L’articulation d’ensemble est floue (flou d’ailleurs volontaire, pour faire passer certains messages sans avoir à les énoncer trop clairement), et le propos est teinté d’un curieux sentimentalisme que nous qualifierions volontiers de filandreux. Il s’agit, fondamentalement, de traiter d’une crise rendue inévitable par un certain modèle économique et une certaine structure de classes, sans avoir à remettre à plat le modèle économique et la structure de classes. Exercice périlleux, qui lassera sans doute le lecteur, même de bonne volonté.

Mais la lecture de ce bouquin n’en est pas moins utile. Elle permet de bien comprendre quel type de discours les oligarchies vont promouvoir, pour prendre appui sur leur échec afin de renforcer leur pouvoir. Si l’on résume, l’affaire se joue en quatre temps :

1) Faire peur, en soulignant que la faillite de l’ordre actuel ouvre la porte à une période de grande instabilité,

2) Enfermer le discours dans le paradigme défini par les fondements implicites de ce système failli,

3) Proposer comme unique solution possible, dans ce paradigme, le renforcement des logiques qui ont conduit à l’échec, un peu comme on consolide une digue justement parce qu’elle a cédé,

4) Et cacher ainsi, derrière la nécessité de la stabilisation, un ajustement brutal de la structure de classes.

Nous voilà prévenus.


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