"Remigration et partenariats méditerranéens" | Compte rendu (14.11.2014)

Publié le : 23/11/2014 10:54:50
Catégories : Conférences , Entretiens , Evènements

Nous reproduisons ici un article de Mustapha Sehimi publié dans Maroc-Hebdo : "Comment inverser les flux migratoires ?" qui ouvre le débat sur la remigration au Maroc. A la suite de cet article, vous pourrez également visionner un extrait de l'entretien que Jean-Marie Le Pen a bien voulu accorder aux organisateurs de la rencontre et qui a été diffusé pendant l'événement. 

"Nous avions invité M. Sehimi suite au dossier de Maroc-Hebdo sur l'immigration qui avait voici deux années, provoqué un scandale national au Maroc. M. Sehimi restitue ici la teneur des débats et échanges de notre réunion parisienne du 14 novembre. Cette réunion sera suivie d'autres au Maroc dans les mois à venir. L'objectif étant de provoquer le débat, sensibiliser les opinions, engager et organiser les rapprochements entre ceux qui cherchent à résoudre l'anarchie migratoire. - Laurent Ozon (organisateur de la conférence)


Comment inverser les flux migratoires ?

Maroc Hebdo a été invité, le vendredi 14 novembre 2014, à une conférence, à Paris, sur le thème : “Remigration et partenariats méditerranéens”. L’approche marocaine de la question de l’immigration a été au centre des débats. Compte-rendu.

NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL 
Mustapha Sehimi

La rencontre qui a duré plus de trois heures, vendredi 14 novembre 2014 à Paris, sur le thème de la remigration a été marquée par trois interventions. Jean-Marie Le Pen (en vidéo-conférence), président d’honneur du Front National, Laurent Ozon et le signataire de ces lignes. Fallait-il y participer ? Oui, évidemment, parce que ce n’était pas inintéressant de porter une voix marocaine face à un public de cette sensibilité.

Pour Jean-Marie Le Pen, le danger futur n’est rien de moins que «l’énorme vague africaine», de plus de 1,2 milliard aujourd’hui et 1,6 milliard en 2050, laquelle risque de submerger l’Europe mais aussi le Maghreb. Il considère que le Maroc est pratiquement «une île, battue par les flots africains» et qu’il convient d’instaurer de «meilleures relations avec nos voisins». Il a appelé à une coopération renforcée avec les pays maghrébins et africains en signalant au passage qu’il n’y a «aucune hostilité à l’égard des peuples méditerranéens, qui ont fait partie de notre histoire et avec lesquels existent tant de liens culturels, humains et économiques».

C'est en 2012 que Maroc-Hebdo déclencha un scandale au Maroc pour
avoir voulu aborder la question de l'immigration sans tabou.

Crise sociale

Pour Laurent Ozon, la remigration est nécessaire tant il est vrai que la France compte 10 millions d’immigrés depuis quarante ans. Mais il a défendu une démarche de dialogue pour inverser, dans un avenir prévisible, les flux migratoires actuels. Pour lui, deux phases doivent être distinguées. La première a été marquée par l’appel à une main-d’œuvre répondant aux besoins du patronat.

La communauté immigrée s’est développée par suite d’une décolonisation mal gérée; elle a été ensuite encadrée pour servir les intérêts électoraux d’«une gauche municipale» –surtout le Parti communiste français dans des banlieues–; enfin, elle a été encouragée par les pays nouvellement indépendants confrontés à une crise sociale et de l’emploi. Quant à la seconde phase, elle a vu apparaître d’autres causes du fait migratoire. Le corps social n’a pas été en capacité de réagir en tant que communauté organique et culturelle. Il a également subi les effets d’un travail de culpabilisation lié à l’occupation coloniale. Tout cela a créé «l’anarchie migratoire actuelle», donnant lieu à une «hystérisation» qui est le fait marquant des dernières décennies.

Dans quels termes la question migratoire se pose-t-elle pour le Maroc? Il vaut de rappeler que le Roi Hassan II, en 1993, dans une interview à TF1, avait fait une claire mise au point. Il s’était prononcé contre la double nationalité, estimant que les Marocains auraient été «mal intégrés» et de «mauvais Français». 

Pour ce qui est maintenant des problèmes de la société avec l’immigration subsaharienne, la situation s’est sensiblement détériorée ces dernières années. C’est encore plus vrai depuis 2011. Les ONG dénoncent la “traque au faciès”, les contrôles abusifs, les détentions arbitraires et les reconduites brutales à la frontière. Il n’y a pas une semaine qui passe sans son lot d’incidents, de victimes, voire même d’affrontements avec les forces de l’ordre, notamment autour des présides de Sebta et Mélilia.

Mustapha Sehimi & Laurent Ozon, le 14 novembre 2014 à Paris.

Dispositif maroco-espagnol

Ces immigrés, combien sont-ils? Officiellement, 30.000, un chiffre revu fortement à la hausse par les associations, qui le placent autour de 80.000. Ils sont devenus visibles, avec des quartiers à eux dans les villes, et ce dans des conditions de travail et de vie préoccupantes: logements précaires et loyers prohibitifs, travail sous-payé, insultes, vexations, stigmatisation... 

Le Maroc est ainsi confronté à une situation particulière: pays de transit, il est devenu un pays d’immigration. La géographie des immigrés place évidemment au premier plan les filières d’émigration vers Sebta et Mélilia. Dans ces deux villes, les grillages ont été électrifiés et ils ont été portés de 3 à 6 mètres. Les assauts se multiplient pour passer de l’autre côté. Tout un dispositif maroco-espagnol a été mis sur pied dans ces zones, mais il n’arrive pas à contenir cette poussée, qui donne lieu à des incidents répétés et à des violences. Mohamed Hassad, ministre de l’Intérieur, a ainsi déclaré, le 20 février 2014 –à l’issue d’une réunion conjointe avec ses trois collègues français, espagnol et portugais, à Paris-, que pas moins de «15.000 agents de sécurité sont affectés à la surveillance des frontières». Que ce flux pose aussi des problèmes de sécurité, personne ne le conteste.

En 2003, le Maroc a édicté une législation restrictive en la matière –en même temps, d’ailleurs, qu’une loi antiterroriste– pour mieux contrôler cette immigration. Dans le champ national, ce dossier se pose en des termes différents suivant les positionnements. Si un regard humanitaire n’est pas absent, c’est surtout le traitement sécuritaire qui est mis en relief dans de nombreux médias, cédant à un sensationnalisme et à une alarme sociale.  En septembre 2013, le Roi Mohammed VI a initié une nouvelle politique en faveur de l’immigration subsaharienne. Il a appelé à une approche «globale et humaniste», en relevant qu’il n’y avait pas «d’usage systématique de violence de la part des forces de l’ordre». 

Mais, dans le même temps, il a souligné que le Maroc «ne saurait accueillir tous les migrants qui souhaitent s’y installer». Des mesures de régularisation ont été prises: en faveur de 850 réfugiés politiques considérés comme tels par le HCR, en créant un statut de demandeur d’asile, en instituant un cadre juridique pour un meilleur respect des droits des clandestins, en recevant 13.000 demandes et en scolarisant des centaines d’enfants dans les écoles publiques. Une politique humaniste, solidaire, citée en exemple et qui a été saluée par de nombreux pays du continent ainsi que par la communauté internationale.

Logique de co-développement

Comment alors reposer l’hypothèse d’une remigration qui était le thème du débat du 14 novembre à Paris ? A un premier niveau d’analyse, l’on peut considérer que telle n’est pas notre priorité. Naturellement, on ne peut qu’espérer le “retour” de nos compatriotes à l’étranger, mais c’est la faisabilité de ce processus d’inversion des flux qui reste à mettre en œuvre. Ce qui a été évoqué à cette occasion, c’est une remigration consentie, pacifique, négociée sur la base d’un accord interétatique et durant une période transitoire. Il faudrait arriver à ce que l’incitation à émigrer –du Maroc ou de l’Afrique subsaharienne– vers l’Europe soit plus faible que l’incitation à rester dans son pays d’origine.

Comment ? Par un partenariat stratégique avec un dispositif de logique de co-développement. Des pistes étudiées pour impliquer les diasporas par des initiatives et des projets: plan épargne logement, aides au transfert d’épargne, alliances industrielles, spécialisation des institutions sociales, statut du volontaire du développement... La remigration en France et en Europe est devenue une question de premier plan de la vie politique dans ce continent. Au lieu de la subir, peut-être le moment est-il venu de l’appréhender en l’anticipant et en veillant à la préservation des droits acquis et à la dignité des immigrés.

Mustapha Sehimi.

L'auteur : Mustapha Sehimi est Politologue, professeur de Droit à l'Université Mohamed V à Rabat, avocat au bareau de Casablanca et membre de plusieurs instituts stratégiques dont l'Institut d'Etude Stratégique de Lisbonne, la Fondation méditérannéenne d'étude stratégique, etc.


Remigration et partenariats méditerranéens - Jean-Marie Le Pen, Le 31 octobre 2014 à Saint-Cloud. Entretien diffusé durant la réunion du 14 novembre 2014 à Paris :

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