Évènement

Le mythe de l'éternel retour (M. Eliade)

Publié le : 15/12/2009 00:57:31
Catégories : Philosophie

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Mircea Eliade entend analyser la manière dont les sociétés pré-modernes percevaient l’Etre. A ses yeux, symboles, mythes et rites expriment toujours une métaphysique. Il s’agit donc, pour comprendre depuis notre modernité, de retraduire cette métaphysique pré-philosophique dans les termes philosophiques que nous connaissons.

Pour l’homme archaïque, explique Eliade, un acte ou un objet n’a pas de valeur intrinsèque et autonome. Pour un primitif, tout acte est la répétition de ce qui a déjà été fait. Un acte n’est donc possible, pensable, que s’il s’inscrit dans une architecture fractale. N’est réel que ce qui est transcendant, pour ce regard qui ramène toute manifestation à l’intemporalité du schéma génératif.

L’homme archaïque vit donc dans un monde d’archétypes. La terre reflète le ciel. Le réel perçu est la périphérie d’un cercle dont le centre est l’intemporalité. Le temps des primitifs n’est pas linéaire, et il n’est cyclique que du point de vue d’un observateur moderne. En réalité, c’est une émanation de ce qui est « au centre de lui », l’intemporel, le sacré.

C’est pourquoi, pour un primitif, le domaine du sacré est beaucoup plus étendu que pour nous. Dans le regard archaïque, tout est sacré ou presque. N’est profane que l’acte qui ne renvoie à aucun schéma génératif, à aucun archétype. N’est profane, au fond, que ce qui est, d’une certaine manière, illicite – ou en tout cas suspect.

Dans ces conditions, l’homme archaïque n’a pas de conscience du temps historique. Si, par hypothèse, on lui faisait lire Hegel, il ne pourrait pas le comprendre, quels que soient ses efforts.

Le processus par lequel l’homme archaïque abolit ainsi le temps linéaire est le mythe, renégociation permanente entre le factuel et l’archétypal, renégociation qui permet progressivement, au fur et à mesure que les générations passent, de « réintégrer » tout factuel dans l’archétypal, jusqu’à réécrire le fait historique conformément au schéma mythologique. Pour l’homme archaïque, le temps s’efface, il ne sert qu’à se ramener lui-même à l’intemporel.

Le moderne a tendance à regarder avec dédain cette conception du temps. Mais le moderne a-t-il compris à quoi elle sert ? Ce qu’est son objectif réel ? Elle permet au primitif de s’inscrire dans une conscience impersonnelle de l’ordre intemporel, dans un temps libéré de l’emprise de la manifestation. D’une certaine manière, le primitif est donc « immortel », ou en tout cas libéré de l’angoisse de la mort. A ses yeux, la mort n’est que l’instant où son temps vécu revient à la vérité du « centre du temps ».


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Cette première conclusion amène Eliade à étudier de manière approfondie les rituels archaïques de « régénération du temps » (Nouvel An, principalement). Ces rituels sont, dans la plupart des sociétés archaïques, très liés au rythme des récoltes. La Nouvelle Année commence au jour où l’on commence la récolte, elle marque l’instant où la communauté assure sa survie collective. Le temps primitif n’est pas un continuum abstrait. C’est un cycle ancré dans le rythme biologique, marqué par des ruptures et des variations d’intensité.

La caractéristique du rapport de l’homme archaïque à ces ruptures du temps est qu’à ses yeux, elles détruisent le passé. Le Nouvel An, dans les sociétés primitives, est souvent caractérisé par une crémation. Pour un primitif, le passage du temps brûle le passé, qui n’existe plus, et, d’une certaine manière, n’a jamais existé.

Cette crémation du passé est aussi l’occasion d’une destruction de la part d’ombre (des démons, des souffrances, des maladies, des soucis, etc.). Elle correspond donc à une régénération du temps, c'est-à-dire à une « mise en conformité » avec le « centre du temps », originel, archétypal. Une régénération qui s’accompagne, dans l’imaginaire de beaucoup de cultures archaïques, du retour des morts (à l’état de morts-vivants), la barrière du temps étant abolie.

Souvent, aussi, chez les primitifs, les X derniers jours de l’année préfigurent les X mois de l’année à venir, comme dans une sorte de « répétition à petite échelle ». Le temps devient alors une architecture fractale, dont les éléments ne font symboliquement que reproduire, à diverses échelles, les mêmes archétypes génératifs. Ainsi, la « rupture » de l’année permet d’énoncer symboliquement une régénération continue du temps, par une infinité de rupture à une infinité de niveau. Le temps primitif est, paradoxalement, statique parce qu’il est discontinu. Il est dévalorisé : si on ne lui prête pas d’attention, si on vit chaque instant comme une discontinuité, alors le temps n’existe pas.

En somme, pour l’homme archaïque, le temps est un éternel retour. C’est pourquoi, si l’on va au fond des choses, la pensée de Hegel, qui fonde une philosophie de l’histoire, est incompréhensible pour l’homme archaïque : si le temps est un éternel retour, alors l’histoire ne peut pas être nouvelle. Le « retour au centre » du temps archaïque est irréconciliable avec l’avènement hégélien de l’Idée.


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Parfois, dans les cultures archaïques, ce n’est toutefois pas le feu, mais l’eau qui sert à cette « mise en conformité ». Et Eliade souligne ici que ce passage du feu à l’eau n’est pas neutre, il traduit, déjà, une modification du rapport au temps (l’eau ne détruit pas, elle fait renaître celui qui en émerge – le cycle devient implicitement cumulatif, le temps historique commence à devenir pensable parce que le retour au « centre du temps » s’accompagne d’une participation à un « combat cosmique », comme si l’on progressait par degrés).

Comment, donc, sort-on du temps archaïque ? A quel moment le principe de l’eau (le baptême) remplace-t-il la crémation des soucis ?

Le premier peuple à avoir opéré cette mutation vers une conception de progression, « progressiste » ai-je failli écrire, est pour Eliade le peuple hébreu – lorsqu’il conçut le temps mythique comme une théophanie. Certes, il s’agit encore de revenir à l’intemporel (l’Eternel). Mais de faute en faute, de péché en péché, Israël invente un temps doté d’un sens. Fort contre Dieu, Israël contrarie le plan de Dieu. C’est donc qu’il y a un plan.

C’est donc qu’il y a une linéarité, une direction, un sens (de l’Histoire). Le retour au « centre du temps » est toujours là, mais il n’est plus éternel. L’attachement des populations aux « baals », aux idoles, malgré l’invention du temps historique par une élite sacerdotale, n’est rien d’autre que l’affrontement entre une conception du temps archaïque et une nouvelle conception, historiciste. Mais cet affrontement, paradoxalement, vient renforcer la conception nouvelle, il permet de lui donner un rythme.

Dès lors, pour les Hébreux et à leur suite, pour les Juifs, les évènements historiques prennent une valeur en eux-mêmes. La progression par degrés devient pensable. Il est donc tout à fait logique que le christianisme, première religion du temps historique positif, soit issu de l’héritage hébraïque, inventeur d’un temps historique certes négatif, mais cependant non strictement cyclique. Le baptême est l’instant où la Nouvelle Alliance (du temps historique positif) dépasse l’Ancienne Alliance (du temps historique négatif).

Le messianisme juif n’est pas juif par hasard, conclut Eliade. Le problème de la souffrance, les Juifs l’ont résolu en décidant qu’elle était un processus historique devant déboucher sur un retour définitif à l’Eternel, alternative « modernisée » de l’éternel retour.

Un autre peuple, il est vrai, a inventé, à sa manière, un temps historique : les Indiens. Cependant, il faut parler en l’occurrence d’un encagement du temps historique par le temps cyclique. C’est donc un autre temps historique. A la différence des Hébreux (et à leur suite des Juifs), les Indiens pensent le temps historique non comme une course vers la fin de l’histoire, mais comme un cheminement prédéfini vers la fin d’une histoire. C’est l’autre voie (païenne) vers l’historicité, l’autre manière de sortir du temps archaïque. La souffrance, dans cette optique, résulte d’un éloignement du temps par rapport à son « centre » - un éloignement qui doit, à l’ultime limite du chaos, déboucher sur une implosion – et un retour au « centre du temps », une fois achevé un cycle. Autre manière de résoudre le problème de la souffrance : elle est un signal envoyé par le « centre du temps » pour marquer la distance croissante entre lui et nous. La rationalisation est réalisée non comme chez les Juifs en valorisant la souffrance en tant que processus positif, mais en la valorisant comme marqueur d’un processus négatif.

Une troisième voie fut, pour Eliade, la voie greco-romaine. De loin la plus complexe, elle suppose ce qu’il appelle une « statisation du devenir ». Sans entrer dans les détails de l’exposé (très ardu), résumons ainsi : les Grecs ont inventé les catégories pour encadrer les étants, et ainsi penser le temps historique sans renoncer au temps archaïque des archétypes. Ainsi, l’esprit grec est parvenu à définir un temps linéaire et cyclique en même temps : linéaire à un certain niveau de lecture, cyclique à un niveau supérieur (platonisme, mythe de la caverne). Dans la pensée grecque, le temps historique est perçu comme tel, mais il renvoie, à un niveau supérieur d’initiation, à un temps archaïque pensable hors de la mythologie (par la logique chez les Grecs, par la politique chez les Romains).

La conclusion d’Eliade est que le temps archaïque continue à coexister au temps historique moderne. En somme, les modernes ne le sont pas tant qu’ils le croient. Et il observe avec intérêt que les errements du progressisme (déterminisme, réduction du sujet au machinal) ont débouché, très souvent et jusqu’au sein des élites, sur une recherche plus ou moins inconsciente de « l’éternel retour », du « temps archaïque » - recherche qui, pour lui, réveillera le christianisme, à ses yeux seule doctrine qui, par la Foi, permet à l’homme inscrit dans le temps historique d’être libéré à l’égard de celui-ci (liberté personnelle dans le cadre du déterminisme historique collectif). Une opinion qu’on pourra contester…

Est-ce une opinion, d’ailleurs ? Faut-il y voir un constat, ou un appel ?

Quoi qu’il en soit, le lecteur attentif aura sans doute remarqué que l’analyse d’Eliade fournit des pistes intéressantes pour comprendre les ressorts psychosociologiques de la régression mondialiste contemporaine. En ce sens, « Le mythe de l’éternel retour » est sans aucun doute un livre à connaître – et dont ce rapide résumé ne livre qu’une faible part.

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