Le petit bourgeois occidental

Publié le : 21/03/2009 00:00:00
Catégories : Politique

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La nature du petit bourgeois occidental donne probablement la clef de l’évolution que nous allons vivre dans les années à venir. Je veux dire par là non que les conditions objectives de cette évolution seront déterminées par la nature de ce personnage plutôt passif, mais que ce type humain très répandu sera la principale victime de l’ajustement brutal de la structure de classes auquel nous devons à présent nous attendre. Or, étant la principale victime, il sera aussi, par la force des choses, un des principaux protagonistes de l’affaire. C’est donc en grande partie en réaction à son positionnement que nous devrons nous positionner, qui que nous soyons, quand apparaîtront clairement les conséquences de la deuxième grande dépression.

Le petit bourgeois occidental est le type humain le plus répandu dans nos sociétés. Très répandu, ce type l’est non pas tant du fait de la structure de classe réelle que de la structure de classe instituée dans l’imaginaire collectif.

Un véritable petit bourgeois est, dans notre société, un homme qui a échappé partiellement à l’aliénation forcée par le travail, du fait qu’il possède un capital suffisant pour assurer sa subsistance à moyen terme, mais insuffisant pour le délivrer définitivement de l’obligation de travailler. Des « petits bourgeois » objectifs, à cette aune, il n’y en a pas tant que cela. Peut-être, en mettant les choses au mieux, 20 % de la population.

C’est qu’il faut, pour être effectivement dans la posture d’un petit bourgeois, détenir aujourd’hui un capital, disons, de l’ordre de 150.000 euros par adulte. Nous ne devons en effet pas perdre de vue que nos contemporains jugent insupportable de devoir survivre sans téléphone portable, écran coins carrés et polo Lacoste : cela change forcément la donne, s’agissant du seuil à partir duquel on a assez d’argent. Un homme qui a besoin de s’acheter un polo Lacoste, et nous verrons plus loin que c’est forcément le cas du petit bourgeois occidental, un homme qui a besoin de cela, donc, a aussi besoin de l’argent qui va avec. Certes, le patrimoine moyen des Français adultes, si l’on neutralise l’effet de richesse artificiel de la bulle immobilière, doit avoisiner 150.000 euros. Mais du fait de sa répartition forcément très inégalitaire, c’est le bout du monde si 20 % des Français les ont, ces 150.000 euros qui classent effectivement un homme dans la petite bourgeoisie.

Cependant, si le petit bourgeois occidental ne « pèse », à vue de nez, que 20 % de la population dans la structure de classe réelle, il est partout dans la structure de classe instituée par l’imaginaire collectif. Aussi pathétique que soit ce constat effarant, devenir un petit bourgeois est en effet l’idéal de ceux qui ne sont pas, ou en tout cas pas encore, des petits bourgeois. On peut même dire, sans caricaturer outre mesure, que plus l’occidental d’aujourd’hui est éloigné de la condition petite-bourgeoise, plus il la singe. Et cela vaut aussi pour les occidentaux de raccroc qui prolifèrent dans nos belles banlieues ethniques : il n’y a pas de pire petit bourgeois occidental qu’un rappeur fasciné par les signes extérieurs de richesse.

Toute notre société fonctionne implicitement sur une hiérarchie des fortunes et des revenus, hiérarchie qui organise une frustration générale. Le pur prolo sans patrimoine redoute de perdre le salaire qui lui permet de s’acheter, une fois de temps en temps, une imitation de polo Lacoste (polo qu’il met pour aller draguer de la petite bourgeoise juste un peu plus élevée que lui dans la hiérarchie symbolique du désir narcissique). Dans sa tête, ce prolo version Lacoste n’est pas un pur prolo, mais un aspirant petit bourgeois. Inscrit dès sa plus tendre enfance dans un système de références très codifié, un système où la satisfaction du désir passe pour le seul objectif de l’existence, système cependant où l’exaltation indéfinie du désir est la réalité concrète de la dynamique de frustration collectivement entretenue, cet aspirant petit bourgeois ne peut pas penser le monde dans des catégories extérieures à celles posées par le règne de l’esprit marchand :

- individuation maximale de celui pour qui l’autre n’est plus qu’un point de comparaison dans une échelle quantitative,

- négation préconsciente de toute vision du monde transcendante, étant donné que c’est le prix des choses qui dans notre monde leur confère une réalité tangible,

- et en conséquence inaptitude à peu près complète à l’amour, puisque l’amour consiste, précisément, à percevoir la liberté de l’autre comme la condition de la transcendance pour soi. Le petit bourgeois occidental est souvent un cœur souffrant, mais c’est un cœur souffrant parce que sec.

Tous nos contemporains, ou peu s’en faut, sont enfermés dans cette prison mentale dorée. Ceux qui ont plus de 150.000 euros, parce qu’ils savent qu’une période de chômage, même prolongée, ne les empêchera pas de s’acheter le polo Lacoste, imitation éventuellement, qui leur permet de draguer de la minette, fantasmatique éventuellement. Et ceux qui ont moins de 150.000 euros parce que, dans leur tête, ils sont voués à chercher ces 150.000 euros grâce auxquels, enfin, ils gagneront les rivages paisibles du consumérisme béat. En tout état de cause, personne, à aucun moment, ne perd de vue les 150.000 euros.


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Ce type humain omniprésent, le petit bourgeois occidental à 150.000 euros pièce, est caractérisé par un besoin irrépressible de sécurité. C’est la routine, ou plus exactement l’adhésion volontaire à la routine, l’amour presque de la routine, qui seul lui donne le sentiment de sécurité sans lequel il s’effondre littéralement.

D’où vient ce besoin de sécurité ?

Tout simplement du fait que le petit bourgeois occidental est un type humain extraordinairement médiocre.

Précisons ici, pour éviter tout malentendu, que l’auteur de ce texte est lui-même un petit bourgeois occidental – ou du moins qu’il l’a longtemps été ; à présent il ne sait plus très bien, disons qu’il est en transit. Quoi qu’il en soit, cet auteur ne s’exonère absolument pas de la critique qu’il va maintenant formuler. Tout le mal qu’il va dire peut s’appliquer sinon à ce qu’il est, en tout cas à ce qu’il fut. Tout au plus revendique-t-il le très modeste mérite d’avoir au moins conscience de la légitimité de cette critique, puisqu’il la formule.

La médiocrité du petit bourgeois occidental s’explique par son positionnement sur la pyramide des besoins. Il est l’homme qui a dépassé le stade des besoins fondamentaux à court terme, mais pas à long terme, et qui reste donc naturellement coincé juste un cran sous le besoin de reconnaissance par autrui. La combinaison de sa sécurité matérielle à court terme, de son insécurité matérielle à long terme, explique son insécurité morale et spirituelle permanente. Libéré de l’insécurité matérielle immédiate, il ignore pourtant les avantages spirituels de la non-possession. Esclave de l’insécurité matérielle à long terme, il reste préoccupé par la perspective de la misère. Obligé de recourir constamment au regard d’autrui pour satisfaire la nécessité fondamentale au niveau de laquelle il se trouve bloqué dans la pyramide des besoins, il est par nature non seulement aliéné, mais encore désireux de l’être, et cela au plus profond de lui. Cette combinaison de sécurité médiocre, de misère peureuse, d’anxiété malsaine et de vanité forcée dessine l’architecture mentale du type humain qui maximise probablement la médiocrité dans nos sociétés – et qui est aussi, et de loin, le type humain le plus fréquent.

Conscient de la fragilité induite par cette médiocrité, le petit bourgeois contemporain éprouve un besoin pathétique de sécurité. Et on comprend pourquoi la routine lui est aussi nécessaire que l’eau peut l’être au poisson ou le vin à l’alcoolique : elle est pour lui le seul moyen de ressentir, dans une transe hypnotique, l’oubli de sa fragilité. Quitte à passer pour un lecteur d’Albert Camus, admettons que ce type humain peut être résumé par le besoin de se fuir, de se trouver étranger à soi-même, pour ne pas assumer, précisément, cette prodigieuse médiocrité.

Ce qu’il faut bien comprendre, c’est qu’au fond de lui-même, le petit bourgeois contemporain a parfaitement conscience de l’absurdité effarante de son mode de vie. Il est condamné à regarder lucidement le vide intersidéral de son existence principalement dédiée à l’accumulation absurde de gadgets sans intérêt. Mais, et c’est là son drame, bien qu’il sache que sa voie est sans issue, il ne peut ni rebrousser chemin, ni dévier de sa trajectoire – tout simplement parce que l’existence d’un champ de liberté extérieur à l’esprit mondain, individué et marchand lui est totalement inconnue.

A ce niveau de lecture, on comprend mieux l’enfermement radical du personnage. Pour sortir du règne de la marchandise, c'est-à-dire de l’illusion que le Vrai est contenu dans les êtres particuliers, il faut en effet qu’un homme puisse penser l’Etre dans son unicité. Or, cela ne peut se faire que de deux manières :

- soit en pensant l’unicité de l’Etre comme la source des choses dans leur multiplicité,

- soit en pensant l’unicité de l’Etre comme la destination des choses.

Force est de constater que le petit bourgeois occidental n’a accès à aucune de ces deux visions. Il a largement dépassé le stade de compréhension du monde qui permet aux âmes simples de ressentir la foi du charbonnier, mais ne s’est nullement élevé jusqu’au niveau de réflexion qui permet de penser effectivement en termes philosophiques. Sa culture est parfois vaste, plus vaste en tout cas que celle de ses ancêtres, mais elle est généralement parcellaire. C’est une soupe dans laquelle on trouve, ici ou là, des éléments solides mais non articulés, et surtout sans liens même flous avec une quelconque vision du monde un tant soit peu structurée. C’est pourquoi le petit bourgeois occidental se raccroche si frénétiquement au fétichisme de la marchandise : au moins, dans la marchandise, il trouve sinon le Vrai, au moins une image du Vrai – et que cette image soit trompeuse ne change rien à l’affaire.


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Ce petit bourgeois occidental est partout autour de nous – et, à des degrés divers, en nous.

C’est le consultant qui tripote nerveusement sa cravate avant un entretien d’embauche, comme si c'était en quelque sorte un fétiche, un porte-bonheur, une assurance. C’est le fonctionnaire qui se félicite de conserver la sécurité de l’emploi grâce aux luttes sociales, en oubliant que cette sécurité n’est qu’un autre nom du capital. C’est la jeune femme soi-disant libérée qui se comporte, à son propre égard, comme un maquereau surveillant sa gagneuse – elle s’inflige des châtiments, lorsqu’elle n’entretient pas suffisamment son capital de séduction. C’est le sous-cadre qui se plaint de ce que son patron lui fasse « porter des caisses », comme à un vulgaire « manuel ».

Je regarde autour de moi, et à l’exception de quelques grands bourgeois, et de quelques authentiques marginaux aussi, je ne vois que des petits bourgeois occidentaux – et même dans mon miroir, hélas, je ne vois que cela – même si l’image s’estompe, elle est toujours là. Dans l’Occident contemporain, la soumission des esprits au règne de la marchandise est universelle, absolue et tellement banalisée que nous ne la remarquons même plus. Au risque de passer pour un vieux marxiste ringard, j’avoue que le Capital a gagné comme principe, il a entièrement envahi les esprits, au point que les esprits ne se rendent plus compte qu’ils sont colonisés par lui. Notre substance a fini par se confondre avec la sienne.

C’est à l’aune de cette réalité qu’on réalise l’absurdité du discours occidentaliste. Le preux chevalier défenseur de l’Occident prétend protéger des valeurs aujourd’hui inverses de celles effectivement reconnues dans l’aire civilisationnelle occidentale. L’occidentaliste est donc, littéralement, un adversaire de l’Occident réel. C’est le dantecquien lecteur de Léon Bloy qui prend la défense d’un monde antéchristique. C’est l’atlantiste libéral qui ne se rend pas compte qu’en défendant le système américain contemporain, il défend l’étatisme du capital, variante du capitalisme d’Etat ayant pour particularité d’avoir fait des grandes entreprises la source d’une bureaucratie encore plus dévorante et absurde que le défunt Gosplan soviétique. La capacité du petit bourgeois occidental entré en rébellion à se tromper de combat est encore plus déconcertante que l’aptitude de son frère soumis à se cacher l’ampleur de son renoncement.

C’est pourquoi, dans la crise qui vient, le petit bourgeois occidental risque de passer à côté de l’essentiel : à savoir que cette crise est d’abord l’implosion non du monde lui-même, mais d’une certaine vision du monde, une vision parmi d’autres. Et c’est pourquoi il est très peu probable que le petit bourgeois occidental se refonde – pour effectuer ce travail de refondation collective autant qu’individuelle, il faudrait pour commencer qu’il comprenne la nature du phénomène qui l’affecte, et qu’il discerne ainsi la possibilité d’en dépasser le paradigme. Pour pouvoir sauter du navire en train de couler, encore faut-il savoir qu’il existe une mer autour de la coque du bateau.

En somme, tout indique que, dans sa grande majorité, le petit bourgeois occidental ne sera pas transcendé par l’implosion du monde qui l’a produit comme type humain. Il était dominateur et crétin avant la chute de l’Occident, il sera dominé mais toujours aussi crétin après la chute de l’Occident. Il faut bien comprendre ceci : il n’y a rien à attendre d’une majorité de nos contemporains, parce qu’il n’y a rien à attendre du petit bourgeois occidental, sauf exception.

Je voudrais faire ici l’analyse de mon expérience propre. Disons que c’est le point de vue d’un ancien petit bourgeois occidental, entré en séparation d’avec lui-même il y a quelques années, et qui a dû franchir le point de non retour quelque part vers 2005/2006. Ce n’est pas que je veuille me donner en spectacle : il se trouve qu’en l’occurrence, mon ressenti dit quelque chose d’intéressant sur les mécanismes qui peuvent se mettre en branle, progressivement, dans les années qui viennent, à la périphérie de l’espace collectif. Je ne serais pas surpris que de nombreux lecteurs se reconnaissent dans le syndrome que je vais décrire – l’état d’esprit d’un homme qui passe progressivement à travers l’image qu’il avait de lui-même, et renaît, de l’autre côté de cette image, progressivement, à une vie d’une nature différente, mais pas supérieure, sauf peut-être, par ses potentialités. Ce parcours est la preuve qu'un petit bourgeois occidental, quand il commence à se délivrer de lui-même, ne se refonde pas. Il devient quelqu'un d'autre, il cesse d'être occidental, au fond. Le petit bourgeois  occidental est le dernier stade de l'Occident, et c'est pourquoi après lui, il y a autre chose que l'Occident.

Le fait est là : le petit bourgeois occidental est, pour tout dire, aujourd’hui devenu, du pont de vue des gens comme moi, un obstacle qu’il faut contourner pour poursuivre notre chemin. Je ne veux pas dire ici que le petit bourgeois occidental me dérange, en tant que personne, ou que je le tiens pour un adversaire. Ce que je veux dire, si j’essaie de résumer ma pensée en quelques mots trop simples, c’est qu’il ne m’intéresse pas. Des amis s’inquiètent pour moi, ils trouvent que « je me coupe des autres » (ils ont bien raison, d’ailleurs, si par « les autres », il faut entendre « les autres petits bourgeois occidentaux »). Pour me « remettre dans le coup », comme ils disent, ils me parlent de ce que disent leurs collègues de travail, de ce que disent les chroniqueurs de Radio France, ou de je ne sais quoi du même ordre. Bref, du flux pseudo-informationnel, en fait totalement désinformationnel, qui meuble la cervelle liquéfiée du petit bourgeois occidental standard.

Ils m’en parlent pour s’en gausser, d’ailleurs, parce qu’ils sont lucides, comme tous les petits bourgeois occidentaux. Ils pensent que ça va m’intéresser de me gausser avec eux, mais moi, je les écoute, je hoche la tête sans rien dire et je réprime une furieuse envie de bailler. Tout cela m’indiffère si profondément, tout cela est si prévisible, si inutile, si redondant, si pathétique, si moribond, si morbide même. Non, vraiment, ça ne m’intéresse pas. Le système et son type humain dominant, le petit bourgeois occidental, voilà quelque chose qui ne m’intéresse plus du tout. Je n’en veux plus rien connaître. Même comme ennemi je n’en veux plus.

A vrai dire, ce qui se dit dans le monde des petits bourgeois occidentaux ne me concerne pas, désormais. Je suis aussi étranger à la société française contemporaine qu’un Danois pourrait l’être aux querelles des clans indigènes de Bornéo. Ce n’est ni le même lieu, ni le même temps vécu, ni la même manière de penser. Je me fais parfois l’effet d’un homme du XVI° siècle qui aurait son permis de conduire et surferait sur le Net. A moins que je ne sois l’esquisse de ce que seront les hommes du XXI° siècle, après la catastrophe qui vient, je ne sais pas, cela aussi est possible – et il m’arrive, pure vanité de ma part, de me complaire dans l’illusion que c’est certain.

Mais bref. De toute manière, ce que dit le petit bourgeois occidental m’indiffère profondément, et voilà l’essentiel. Cette indifférence, a posteriori, m’apparaît comme ce qui fut mon premier pas vers la liberté. Je crois que j’ai recommencé à pouvoir penser un autre avenir quand j’ai cessé de m’intéresser au présent, je veux dire au temps présent vécu par la majorité de mes contemporains. De mon point de vue d’homme qui a quitté le bateau et largué les amarres, le petit bourgeois occidental est d’abord un passager enfermé à l’intérieur du Titanic en train de sombrer, qui sait que le paquebot coule, mais qui ignore qu’on peut en quitter le bord. Etrange sensation, la plupart de mes contemporains et moi, nous nous regardons comme des poissons de deux espèces différentes peuvent s’observer à travers la vitre d’un aquarium. Nous sommes humains, eux et moi, mais déjà plus d’une humanité semblable. Désormais, je ne me reconnais dans l’autre que lorsque l’autre a, lui aussi, abandonné le Titanic, lorsqu’il a lui aussi rompu les amarres.

Le plus surprenant est que cette déchirure n’est pas douloureuse, ni jouissive au demeurant. C’est comme ça, voilà, c’est tout. La majorité de nos contemporains m’apparaissent comme des agrégats de viande parcourus d’impulsions électriques qui n’ont pas de sens pour moi, j’ai l’impression qu’il n’y a dans cette chair aucune âme qui puisse parler à la mienne, aucune unicité au fond, aucune vérité – et cela ne m’inspire rien de particulier, juste un immense désintérêt. Au fond, je pense que la substance du petit bourgeois occidental est le mensonge – et seule la vérité m’intéresse.

Un des aspects les plus déconcertants de l’affaire, c’est que les petits bourgeois occidentaux de ma connaissance sont absolument persuadés que ma totale libération à l’égard de leur mensonge partagé constitue une sorte de tragédie, un atroce exil loin d’un modèle supposé indépassable. Ils éprouvent, à mon égard, une compassion touchante, et ne cessent de me manifester leur bienveillance, au fur et à mesure qu’il devient évident que je ne parviens pas à me sentir « bien dans mes baskets » parmi eux, parmi les gens qui croient que les suppositions peuvent tenir lieu de la vérité. C’est que généralement, comme je vous le disais ci-dessus, le petit bourgeois occidental refuse d’admettre que la réduction de soi au statut d’artefact du capital régnant, réduction que cet aliéné prend pour un progrès, peut aussi être vue comme une terrifiante amputation. Son esprit est tellement prisonnier de la représentation marchande du monde qu’il ne peut pas voir les représentations autres, quelles qu’elles soient.

Mon désintérêt absolu pour la majorité de mes contemporains côtoie donc leur totale incompréhension, et je suppose que c’est ce malentendu permanent qui rend possible mon insertion apparente dans une société avec laquelle, en réalité, je n’ai plus rien en commun. Peu importe, de toute manière cela me va très bien. J’ai de plus en plus clairement l’intuition que c’est du côté de ce genre de niche que se trouvera, à l’avenir, le domaine des esprits libres. Dire qu’il n’y a rien à attendre de la majorité inconsciente, c’est ouvrir le champ des possibles aux minorités conscientes. J’admets que le côté caricatural et simpliste de ce propos optimiste peut faire sourire les esprits forts. Mais tant pis, quitte à faire sourire, je maintiens : le salut viendra des minorités conscientes, cela me paraît chaque jour plus clair. C’est dans la marginalité qu’à l’avenir, la vie restera intéressante, malgré tout.

Quant au petit bourgeois occidental, je suis décidément persuadé qu’il n’y a rien de bon à en attendre, rien du tout. Et le seul conseil que je vous donnerais, à son égard, c’est : ignorez-le.


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