Le piège tendu aux natios

Publié le : 14/06/2008 00:00:00
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piege

Le rapprochement entre Marine LePen et les identitaires, les mégretistes et les villieristes n'est pas si anecdoticte qu'il y paraît, et pourrait être fondamentalement corrélé à l'évolution de la crise énergétique internationale, notamment celle du pétrole du Caucase, et à sa probable précipitation dans les années à venir.

Car il est évident que Russes, Américain et Chinois ne devraient plus tarder à se battre plus ou moins directement pour ce pétrole, et que les européens vont fatalement devoir choisir leur camp, ne serait-ce que pour avoir une chance de récolter les miettes.

Et à ce jeu là, ceux qui veulent la disparition politique de l'Europe et son alignement sur les desseins de l'hyperclasse pourraient bien avoir temporairement besoin de la renforcer, en ravivant un peu ses nationalismes, comme Lenine en son temps avait ravivé la petite paysannerie, Staline la tradition impériale, ou Hitler rameuté l'Europe entière dans ses Waffen SS, avant que tous soient liquidés... une fois leurs maitres vainqueurs ou vaincus.

La grande lutte pour le pétrole, commencée en fanfare en 1991 avec la guerre du Golfe, n'a de toute évidence pas tourné pour les américains comme ils le souhaitaient.

Après le triomphe initial, il s'avère que la mainmise sur le Moyen Orient est rien moins qu'acquise. L'Irak refuse de se soumettre entièrement; la guerre d’Irak n'est plus financée, comme c'était le cas pour la guerre du Golfe, par les alliée européens, japonais et émiratis; dans cette région, la carte des zones pétrolifères recouvre à peu près celle des zone où les chiite sont majoritaires, y compris en Arabie Saoudite, où les sunnites au pouvoir sont minoritaires. Or les chiites, sous l'égide de l'Iran, confirment de plus en plus leur statut de leader de l'opposition à l'Oncle Sam dans la région, grâce notamment au Hezbollah et à ses succès inattendus face à Tsahal, grâce aussi au rapprochement iranien avec les russes, dont les fournitures en armement sophistiqué (missiles terre-mer) pourrait bien mettre en échec la puissance de la flotte américaine dans le Golfe Persique.

En Amérique du Sud, les USA sont menacés dans leurs approvisionnements par la politique de Chavez, et l'agitation de leurs alliés (dont la Colombie) ne semble pas y changer grand chose; ils ont été contraints de ressusciter leur flotte côtière de l'Atlantique.

En Afrique, la Chine place méthodiquement ses pions, notamment en Afrique de l'est, région stratégique entre toutes, de par sa situation géographique de verrou sur la Mer Rouge, et sa richesse supposée en matières premières.

La Russie, enfin, contre toute logique de fin de l'histoire à la mode libérale, n'a pas été vendue à l'encan comme ses ex-satellites de l'Europe de l'est. Les visées dominatrices de l'oligarchie se sont terminées pour Mikhaïl Khodorkovski dans les geôles du FSB. L'état a repris la main.

De la politique de la canonnière et du pot de vin, qui aurait dû suffire à assurer leur hégémonie, les USA entrent peu à peu dans une politique de guerre bien réelle, longue et, entre autre, absolument ruineuse en hommes et en budget (le budget militaire américain se monte désormais à la moitié du budget militaire total de la planète).

Grain de sable supplémentaire, il se trouve que pour des raisons de politique « zéro mort » sans laquelle elle ne saurait vendre ses guerres à son opinion publique, l'armée américaine applique strictement une doctrine de supériorité en matériel dont la clé de voûte est la supériorité aérienne. Or, les observateurs attentifs de la situation militaire (merci dedefensa.org) avancent, chiffres à l'appui, que le programme d'ultime supériorité aérienne de l'armée américaine, le JSF (Joint Strike Fighter), serait un échec. Et les retards accumulés mettraient même en danger son financement par les alliés les plus sûrs des USA. Un gros grain de sable supplémentaire en quelque sorte.

Pour un pays que la crise financière menace de submerger et dont le PIB en production réelle est loin du PIB virtuel annoncé, cela commence à faire beaucoup de grain de sables.

En un mot comme en cent, les USA, dans leur vision unipolaire du monde, vont malgré tout devoir trouver des alliés nombreux, sûrs et soumis, donc étendre et renforcer l'OTAN rapidement...très rapidement.

Donc arrimer l'Europe.

Quel était jusqu'alors le rôle réservé à l'Europe par la vision américaine ?

Dans ce projet des USA, ou du moins dans celui de l'hyperclasse azimutée qui les dirige en sous-main avec la bénédiction de notre hyperclasse en délire, il allait de soi que le champ d'action politique de l'Europe devait se limiter à s'aligner totalement, ou à disparaître. Sans revenir en détail sur ce que tout le monde sait, cela passait par la perte de la souveraineté populaire des nations constituée au profit de la gouvernance technocratique, à leur dilution dans un multiculturalisme sans queue ni tête (dont l'adhésion de la Turquie à l'Europe devait être le point d'orgue), et à l'absorption de leurs forces armées dans une OTAN sous direction et technologie américaine.

Si l'on observe maintenant les tendances politiques et culturelles de l'Europe réelle, on constate que les européens commencent à regimber quelque peu devant le nouvel ordre qui leur est vendu depuis quelques décennies. Plus personne ne croit au libéralisme comme vecteur de progrès universel, ni au multiculturalisme béat comme horizon indépassable de l'humanité.

L'immigration de masse, clé de voûte du programme de mise au pas de l'Europe politique, n'a plus, mais alors plus du tout, la cote auprès des populations. A cela deux raisons : les difficultés économiques et le chômage qui en découle, et la peur de l'Islam.

Les réactions sont encore faibles, et dignes d'un peuple en phase terminale de soumission, mais tout de même : le fait identitaire à travers l'Europe redevient réel.

Dans une version soft du scénario mondialiste (sans tous les « grains de sable » évoqués plus haut) la situation aurait pu être gérée tranquillement, en continuant de front l'intégration militaire de l'Europe dans l'Otan et sa destruction politique et culturelle. Mais, comme on l'a vu, les évènements s'accélèrent. On passe d'une phase de « containment » post guerre froide à un possible affrontement.

L'hyperclasse mondialisée rencontre le problème de tous les idéologues qui veulent en même temps détruire un ancien monde et en construire un nouveau. Arrive certains moments de crise, lorsque l'énergie dégagée ne suffit plus, où il faut choisir entre construire moins vite et détruire moins vite.

Si l'on admet que l'intégration de l'Europe dans l'Otan est devenue la priorité des priorités, il va falloir mobiliser toutes les énergies, y compris celles de l'ancien monde et, comme Staline en son temps, décréter la guerre patriotique. Cela veut dire donner des gages à ceux qui, de plus en plus nombreux, refusent l'ordre nouveau au nom de l'identité européenne. La promesse de freiner l'immigration pourrait être ce gage.

La destruction de l'Europe politique et culturelle est peut-être remise à plus tard.

En France, les choses étaient somme toute bien parties avec Sarkozy qui, surfant sur le malaise identitaire, avait réussi à piquer suffisamment d'électeurs au Front National sur le thème de l'identité pour assurer son élection - Sarkozy qui vient d'ailleurs d'annoncer l'intégration prochaine de la France à l'Otan. Mais l’application complète du programme demandera du temps. Et Sarkozy devra remonter sur le trône en 2012... lui ou son remplaçant, roi-nègre de la colonie Europe, province France.

Les faits sont têtus comme disait l'autre.

Un an après l’élection 2007, les déçus du Sarkozysme sont en passe de constituer une catégorie sociale à eux tous seuls. Beaucoup d'entre eux risquent de retourner au bercail FN, qui, un parti de son coté, refuse obstinément de mourir.

Or, comme la France, puissance nucléaire, dotée de ports de guerre dans l'Atlantique et la Méditerranée, influente en Afrique, en Europe ou au Liban, détentrice de bases à Djibouti, indépendante militairement, ne peut être laissée sur les arrière d'une Otan sur le pied de guerre, il va falloir régler le problème FN... coûte que coûte. Si on ne peut le détruire dans sa version nationaliste anti-immigrés, anti-Otan, anti-guerre aux Arabes, du moins peut-on peut-être le modifier dans sa composante souverainiste anti-Otan et anti-guerre aux Arabes.

D'où, j'y viens enfin, le caractère non anecdotique du possible rapprochement récent entre Marine LePen et les mégrétistes, viellieristes et identitaires. Car il est possible, si l'analyse ci-dessus est juste, qu'une fenêtre de tir s'ouvre en France pour les natios désireux de participer affaires, comme c'est le cas ailleurs en Europe.

En tout cas, de grandes manœuvres semblent se préparer, qu'il convient d'analyser.

Coté mégrétiste, ça sent le retour de l'enfant prodigue. Il est ruiné, il a faim et est prêt à vendre son savoir-faire au sein de l'appareil FN pour propulser Marine. Pas impossible d'ailleurs qu'il y arrive corde au cou, cendres sur la tête et demande d'amnistie générale en poche, poussé par ses petits camarades putschistes du MNR. Il fait froid dans une cabine téléphonique quand on n'arrive plus à payer le chauffage. Rien à dire donc sur les motivations et la logique. Au moins, Mégret ne se sera pas exilé en vain : il aura sauvé ses troupes en plus d'échapper à ses dettes...

Coté Villiers, ça semble limpide aussi. Villiers s'est ramassé aux présidentielles. Il avait fait sa campagne sur le thème « je n'appellerai pas à voter Nicolas Sarkozy », sur quoi, fidèle à sa parole, il a appelé à voter « contre Ségolène Royale ». Le gros malin. Le villiériste, c'est le tenant de la ligne « flotteur droit de la droite de gouvernement », c'est à dire supplétif de l'UMP et des ses commanditaires.

La présence des villiéristes peut être interprétée sans grand risque de se tromper comme un piège tendu aux nationalistes. Dans ce cas, et en échange, peut-être, d'un moratoire sur l'immigration, la famille nationaliste pourrait s'arrimer à une ligne atlantiste dure, guerrière, profondément anti-souverainiste et anti-russe, donc anti-européenne au sens civilisationnel du terme.

Coté « identitaires », la chose est moins claire que dans les deux cas précédents. Il faut d'abord distinguer entre les identitaires historiques, Bloc Identitaire et Jeunesses Identitaires, et la tendance dite « identitaire » au sein du FN ou à ses périphéries, car les informations ne sont pas claires à ce sujet.

S'il s'agit des identitaires du BI et des JI, il y a peut-être la lassitude de ghetto, la certitude d'avoir la bonne ligne politique et la recherche du vecteur propre à la propager. Cependant, à ce stade, tout indique que ces purs et durs ne saisiront pas la main tendue par Marine Le Pen. Quant à s'arrimer à la droite UMP, on a beau chercher, on a beau faire la part des accommodements raisonnables et même déraisonnables, on voit mal comment l'alliance des amis de Jacques Attali et des identitaires authentiques pourrait durer plus de dix secondes chrono... Si les identitaires servent la soupe au cochon, ils ne semblent pas formatés pour mendier celle des autres. Question d'essence pour ce mouvement historique.

S'il s'agit des identitaires aux franges du FN, alors il est trop tôt pour se faire une opinion. Identitaires est devenu un terme à la mode, une étiquette que des opportunistes peuvent vouloir se coller pour avoir l'air d'occuper un créneau vide dans une future « union des droites »; une niche marketing en quelque sorte. La nouvelle droite populaire, qui remplace donc, si l'on a bien compris, l'ancienne droite impopulaire, est le Bernard l'Hermite qui s'apprête visiblement à squatter la coquille identitaire en lisière de l'appareil FN. Bref, pas très clair, tout ça.

Mais les alternatives, au bout des tractations et des alliances, sont finalement simples et peu nombreuse : collaborer ou attendre son heure. Tout est finalement analyse des rapports de force, de feeling sur le sens de l'histoire et d'appréciation des priorités. Le laboratoire d'essai italien peut d'ailleurs servir de pilote, entre la ligne Fini, qui pèse plutôt de l'intérieur et plutôt mal, et la ligne Bossi, qui pèse de l'extérieur et, grâce à un indéniable succès électoral, plutôt bien.

Néanmoins, au delà du désir légitime d'enfin revenir, même un peu, au pouvoir, les natios devront se poser la question suivante : que gagnons-nous et que perdons-nous ?

Il est évident que les natios qui choisiront la stratégie de la murène et attendront leur heure verront peut-être les événements leur passer sous le nez.

Les natios qui choisiront quant à eux la stratégie du coucou et tenteront leur chance pourront gagner, pour un temps, quelques gages sur l'immigration. Néanmoins, ils le paieront à coup sûr par l'Atlantisme de l'Otan. Et avec lui disparaitra très probablement toute chance de renaissance de l'Europe dont ils rêvent, de Brest à Vladivostok.

C'est un choix.

Et un choix risqué.

Car la stratégie du coucou, ça marche dans un nid de moineaux… pas dans un nid de faucons.

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