Le premier sexe (Eric Zemmour)

Publié le : 23/09/2009 23:00:00
Catégories : Sociologie

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Pour Zemmour, l’homme, the real man, est mort et bien mort, parce qu’il a été privé d’une pensée propre – d’abord par l’affirmation d’un universalisme abstrait et niveleur, ensuite par celle, plus sournoise, d’une supériorité des valeurs féminines. C’est pourquoi il a rédigé « Le premier sexe », une tentative de « travail archéologique » pour expliquer aux hommes des jeunes générations ce que signifiait « être un homme, un vrai », avant.


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Pour Zemmour, l’homme contemporain a cessé d’être un conquérant. Dans la classe moyenne, il a intériorisé les valeurs féminines du couple et de la fidélité. La petite-bourgeoise comme type humain idéal, le besoin d’être possédé par les modes de l’époque, au lieu de prendre possession de l’époque. Dans les classes supérieures, c’est pire. Un homme/femme vaguement homosexuel, qui désire les mannequins, corps femme/garçonnet asexué, par pur snobisme mimétique, pour avoir ce que les autres sont supposés désirer. Avec ce résultat inédit : l’homme du peuple est implicitement dévalorisé parce qu’il est franchement hétérosexuel. De l’homosexualité initiatique comme allégorie de la distinction de classe.

Le mécanisme s’est emballé pour deux raisons : parce que le marché préfère les femmes (la divorcée de moins de quarante ans est le consommateur parfait), parce que les femmes aiment rendre les hommes semblables à elles. Une alliance objective s’est donc nouée entre féminisme féminisateur et capitalisme virtualisé. Toujours plus de jeunes filles, pour toujours plus de consommation. En arrière-plan (pas si lointain) : l’homme hors sol, sans identité même sexuelle, consommateur parfait puisqu’ayant besoin des marques pour se reconstruire une identité factice.

Cette fin de la virilité induit mécaniquement une fin de la politique dans sa dimension combattante. La politique, considérée sous l’angle de la technique, est virile par essence : il s’agit de dominer le rival. Or, sans cette politique-là, la politique de combat, il n’est plus de révolution possible. Où l’on retrouve, là encore, les intérêts bien compris du capitalisme mondialisé. Le pouvoir devient féminin, c'est-à-dire qu’il englobe au lieu de dominer, il rend impensable la confrontation, au lieu de la rechercher. Et il veut des dominés féminisés, pour la bonne et simple raison qu'ils seront plus faciles à dominer.

Le problème, c’est que cette stratégie de classe combinée avec une stratégie de sexe a fini par engendrer un désordre anthropologique exceptionnel. Des femmes qui se lassent des hommes qu’elles ont voulu semblables à elles, avant de s’apercevoir qu’on n'aime vraiment que son contraire. Des enfants qui grandissent sans père et sans repère. Un puritanisme féministe malsain, qui semble à tout prix vouloir condamner le désir masculin, que par ailleurs le marché ne cesse d’instrumentaliser pour vendre – une stratégie de contrôle social perverse et lourde d’effets secondaires incontrôlables. Pour Eric Zemmour, l’accroissement régulier de l’impuissance masculine trouve ses sources, entre autres, dans le dérèglement induit par cette stratégie, qui veut enfermer les hommes dans les structures du désir féminin. D’où, par contrechoc, la révolte de plus en plus violente d’une fraction des hommes, révolte qui se révèle particulièrement bien dans l’évolution du porno.

Zemmour veut remonter à la racine historique du phénomène : la Grande Guerre, selon lui. L’instant où le marqueur par excellence de l’identité masculine, la guerre, devient l’ennemie des hommes.  A partir de là, les hommes réalisent qu’au fond, il est beaucoup plus agréable d’être une femme. On n’a pas à risquer sa vie sur les champs de bataille. On n’a pas à assumer le poids du combat, de l’honneur, et  donc on n'a pas à assumer le risque de la violence. Surtout, un homme qui est une femme comme les autres n’a plus à assurer la protection et la subsistance de sa famille.  « Vive l’indifférenciation sexuelle ! », brament les féministes. « Et comment ! », rétorquent les hommes, qui ont visiblement compris quelque chose que les femmes n’ont pas encore vu…

D’où l’évolution du droit en matière de divorce. De plus en plus, il s’agit de protéger les mères contre la désertion masculine. Car ce sont les femmes qui divorcent, mais ce sont les hommes qui partent – majoritairement. Le droit (dit entre autres par une magistrature largement féminine) devient un instrument de contention, pour empêcher que la révolution féministe ne débouche, au final, sur la libération des hommes à l’égard de toutes leurs responsabilités traditionnelles. Zemmour évoque l’avortement, et rappelle que très souvent, c’est l’homme qui fait pression sur la femme pour qu’elle avorte. Où l’on se souvient de ce petit détail que les féministes avaient semble-t-il oublié : le désir d’enfant n’est pas un désir masculin.

Face à l’implosion démographique induite par cette mutation anthropologique incontrôlée, les autorités ont dégainé l’arme de l’immigration. Ici, Zemmour s’amuse, faisant observer que la « virilité » musulmane est en quelque sorte la revanche du principe mâle sur une société féminisée, et qu’il est (il ne le dit pas, il le sous-entend) assez comique que le féminisme occidental débouche potentiellement sur le triomphe de la civilisation qui infériorise la femme de la manière la plus nette.


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Le bouquin de Zemmour se conclut sur l’évocation de la « panique » qui selon lui gagne les femmes occidentales contemporaines, lesquelles comprennent (trop tard) le « piège » que leur a tendu le capitalisme, et vers quelle catastrophe ce piège les conduit. Et l’auteur du « Premier sexe » d’ajouter qu’à son avis, le retour à une répartition plus naturelle des rôles sexuels ne sera pas contrarié par les femmes (affolées, selon lui), mais par les hommes (trop heureux de ne plus avoir à payer le prix de la virilité).

Cette conclusion sonne juste en partie. Mais en partie seulement. Elle ignore en effet plusieurs faits structurants, qu’Eric Zemmour semble avoir un peu perdus de vue…

Tout d’abord, il n’est pas du tout certain que les structures anthropologiques fondamentales vont perdurer à l’heure des biotechnologies triomphantes.  Si l’on en croit les spécialistes, l’utérus artificiel sera disponible avant le milieu de ce siècle. A partir de ce moment-là, l’éternel face à face entre les deux parts de l’humanité sera perturbé potentiellement par le surgissement d’un troisième terme : l’individu asexué, ou à la sexualité polymorphe, se reproduisant par des processus non naturels. Les femmes auront si bien réussi à intégrer le capitalisme que, devenues outil de reproduction fonctionnelle, elles connaîtront le sort de toute force de travail confrontée à la marche du progrès technique : l’obsolescence technologique. La perspective sidère, parce qu’elle ouvre la porte à un monde tellement différent du nôtre qu’il est difficilement pensable. Mais si l’on en croit les spécialistes, il va bel et bien falloir penser cet impensable. A leurs dires, la probabilité de l’utérus artificiel est forte, et combinée avec les potentialités de l’ingénierie génétique, elle ouvre la porte à la reprogrammation pure et simple, et pratiquement illimitée, de la base biologique humaine. Eric Zemmour, en omettant le facteur technologique dans sa réflexion sur l’avenir, est probablement, là, passé à côté d’un élément essentiel.

D’autre part, dire que « les femmes » tentent un « rétro-pédalage » concernant les conséquences du féminisme, c’est oublier que « les femmes », sur le plan des catégories opératoires, ça n’existe pas. Il n’y a pas de « rétro-pédalage » de la part des femmes des catégories populaires, pour la bonne et simple raison que dans ces classes sociales dites « laborieuses », il n’y a jamais eu de « pédalage ». Le féminisme est pour l’essentiel le combat de la femme des classes supérieures. Il n’a jamais été, sauf s’agissant de combats ponctuels sur des points précis où la donne sexuelle recoupait la donne sociale, l’affaire des « femmes du peuple ». Par ailleurs, on ne voit pas pourquoi les femmes des classes supérieures tenteraient un quelconque « rétro-pédalage ». La mutation en cours leur va très bien, puisqu’elle leur permet de maximiser pouvoir et jouissance (les seules « valeurs » qui restent à la plupart des gens, depuis l’abolition des systèmes de référence transcendants). La femme des classes supérieures sait très bien que son féminisme prépare la fin du monde qui l’a rendu possible, mais comme elle ne suit que son petit intérêt de petite chose instinctuelle, elle continuera à entretenir cette dynamique jusqu’à son terme logique.

En revanche, là où Zemmour tape dans le mille, c’est quand il dit que les hommes ne veulent pas d’un retour à l’ordre ancien. Ça, c’est absolument vrai. Il suffit de regarder autour de soi pour s’en convaincre. La plupart des hommes fantasment évidemment sur un rapport de domination (les hommes d’aujourd’hui sont à l’image des femmes d’aujourd’hui, c'est-à-dire que ce sont des crétins malfaisants). Mais ils ne sont absolument pas prêts à payer le prix de la domination (c'est-à-dire, pour faire court, le courage physique). Et en un sens, on les comprend. Regardez ce qui est arrivé à nos arrière-grands pères, eux qui firent preuve de courage (les imbéciles !) lors des guerres passées : ils sont morts pour les bénéfices des marchands de canon… Vous avez envie de mourir en Afghanistan pour les bénéfices d’Unocal, vous ? – Allez, on a compris…

Le scénario le plus probable est la poursuite des évolutions actuelles, jusqu’à ce qu’un accident inéluctable vienne disloquer la structure d’ensemble. Cet accident sera peut-être civilisationnel (le triomphe de l’islam), mais plus probablement technologique (le passage à une néo-humanité reprogrammée par la machine). Il faut bien comprendre qu’à moins d’un très improbable miracle, on ne reviendra pas au monde ancien. Les hommes sont finis et ils le savent. Les femmes aussi, mais elles ne le savent pas. Bienvenue dans un monde de robots.

 

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