Le rêve d’une chose (Pier Paolo Pasolini)

Publié le : 22/08/2010 23:00:00
Catégories : Littérature

Pasolini

Comme nous le rappelle Michéa dans son Orwell éducateur, si Pasolini n’a pas encore été mis aux oubliettes, c’est en raison de son homosexualité, qui aujourd’hui fait très tendance. Mais sur le fond, cela ne change rien : comme l’œuvre d’Orwell, celle de Pasolini est victime de l’essentialisme crasse du crétin post-ado post-moderne, qui en évacue la portée réelle. La portée et le sens, car à la lecture de « Rêve d’une chose », si une certitude apparaît, c’est bien l’opposition complète entre le communisme pasolinien et le gauchisme caviar de l’étudiant petit con inculte, égoïste et déraciné.


Il se passe fondamentalement peu de choses dans ce roman. Amoureux de la campagne et du Frioul, Pasolini nous y décrit le quotidien des ouvriers et paysans, pauvres mais néanmoins heureux dans leur misère. L’histoire s’étend de 1948 à 1949, et commence le lundi de Pâques, à une grande fête où se retrouvent plusieurs villages. Trois jeunes hommes, chacun d’un village différent, Nini Infant, Eligio Pereisson et Milio Bortolus, se lient d’amitié. L’amitié, la camaraderie, la fraternité sont centraux dans ce livre. Les familles sont en général nombreuses, et malgré la misère on y mange correctement, on y fait la fête, tout est prétexte à la bonne humeur, à la joie, à boire du vin et converser, bref à tisser de vrais liens, en dépit d’une vie chiche. De l’humour, de la bonne humeur, des sujets légers, une vie simple, de l’animation.

Pêle-mêle : de quoi faire hurler nos petits gauchistes, et sur plusieurs plans. La famille dans un premier temps, ciment de la solidarité, de l’entraide, de l’amour. Le travail dans un deuxième temps, qu’il s’agisse du travail paysan ou du travail en usine (bien que pauvre, Nini s’estime favorisé car il travaille comme ouvrier). La patrie enfin, car s’il y a un fil directeur dans ce roman, c’est bien l’amour du pays ; non seulement l’Italie, mais plus encore la patrie charnelle, locale, où les protagonistes ont leurs racines et s’épanouissent.

Amour de la patrie donc, bien que Pasolini soit communiste, tout comme ses protagonistes. Communiste mais antisoviétique, et ce dès 1962, lorsqu’il écrit son livre…

Milio part en Suisse avant de revenir en Italie, déçu de son expérience, car bien que relativement riche, l’homme ne s’y épanouit pas : « Même les plus pauvres d’entre nous mangent comme les plus riches d’entre eux. » Les limites des promesses du capitalisme sont marquées, là, dans cette absence du bonheur réel.

D’un autre côté, plusieurs personnages décident, attirés par l’exotisme, de partir en Yougoslavie, alors dirigée par Tito, car comme le dit l’un d’eux « en Yougoslavie, là au moins il y a le communisme. » Naïfs, portant l’insigne communiste à la boutonnière, ils s’attendent à être reçus en « camarades », mais doivent vite déchanter. Arrêtés comme clandestins à leur arrivée, ils doivent ensuite se battre pour avoir de quoi manger, se retrouvant affamés. Ils finiront par revenir, dépités, après que Nini a travaillé pour un salaire de misère, et la gamelle correspondante. Toutefois, leurs idées reviennent intactes, comme le résume Nini : « Le communisme est sans doute beau, moi à présent je me suis mis cette idée dans la tête, et je la conserverai jusqu’à la mort. » Une idée qu’ils conservent tous, et un idéal pour lequel ils combattent : de retour au pays, ils se joignent aux sections communistes face aux grands propriétaires qui se mettent hors-la-loi en refusant d’embaucher des chômeurs alors qu’ils le peuvent, condamnant ces derniers à mourir de faim.

Un combat qui mènera ouvriers et paysans à s’opposer à la police et à l’armée, l’une et l’autre intervenant pour défendre les patrons. Ce que Pasolini fait comprendre, ici, c’est que ce n’est pas la propriété en tant que telle qui le dérange, car il parle des paysans de petits propriétaires, et aime ce peuple resté traditionnel et terre à terre. Ce qui le dérange, c’est la relation de domination que fait subir le grand patron à l’ouvrier, qui n’a que la vente de sa force de travail pour survivre. Un combat où le pauvre est condamné d’emblée à une relation de soumission face au puissant, comme lors de cette scène où les quatre ouvriers baissent les yeux face au patron, tandis que personne n’ose prendre la parole contre ce dernier, hautain et sûr de lui-même. Et les ouvriers et paysans perdront leur dernier affrontement faute d’une mobilisation continue, se retrouvant en sous-effectif face à la répression.

Ouvriers et paysans, deux mondes différents mais qui se retrouvent dans la chaleur des mêmes foyers… Marxiste à sa manière, Pasolini nous oriente vers sa préférence, la terre. Même si le travail paysan est harassant, le petit propriétaire cultive son lopin et n’est pas dépendant du bon vouloir d’un supérieur hiérarchique. Il n’est donc pas anodin que, parmi les ouvriers qu’il nous présente, l’un se tue littéralement à la tâche pour pouvoir subvenir aux besoins de sa famille, tandis qu’un autre – et quelques-uns de ses collègues dans un dépôt de munitions, mourront dans une explosion de l’entrepôt.

Le communisme de Pasolini se révèle ainsi particulièrement intéressant. Précisons d’emblée – pour ceux qui l’ignoreraient encore – qu’il n’est pas stalinien. A l’époque où se situe l’action, les locaux de la section arborent un portrait de Staline, mais c’est… à côté d’un crucifix – tradition oblige. Le drapeau rouge est brandi, l’Internationale parfois entonnée, mais ce sont là des symboles d’espoir, rien de plus. Il ne faut pas y voir une adhésion de principe aux principes soviétiques ou titistes – comme expliqué ci-avant.

En résumé, qu’en penser en tant que nationalistes ?

Comme cela crève les yeux dans Ecrits Corsaires et Lettres Luthériennes, Pasolini est un esprit libre, un Orwell italien si on veut.

S’il est favorable au Progrès réel, il est opposé au mythe progressiste. S’il est résolument antifasciste, il n’a rien d’un « antifa » de pacotille. Enfin, comme Orwell, élan vers le futur et respect du passé ne sont pour lui pas antinomiques, mais doivent se conjuguer pour ne pas aboutir… à notre situation présente.

Pasolini défend une morale, une éthique, des traditions. C’est là que la comparaison devient particulièrement intéressante pour des nationalistes, car finalement, qu’est-ce qui le sépare de nous ? Le refus du marxisme, peut-être, pour certains d’entre nous. Mais surtout, au fond, le contexte. Quand on parle de l’antifascisme de Pasolini, il faut se souvenir que le fascisme, pour lui, n’était pas un argument commode pour se ranger soi-même dans le camp du bien, mais une réalité tangible, une expérience récente et douloureuse.

Car pour le reste de ce que nous en avons vu : enracinement, communauté, solidarité, rien ne semble nous opposer à lui. Les nationalistes sont certes plus partisans d’une complémentarité des classes, de par leur vision organique de la société, que de la lutte des classes. Mais si Pasolini possède un côté que nous oserons dire « nationaliste », alors nous avons aussi notre côté « communiste », à savoir le refus qu’une hiérarchie soit fondée sur l’exploitation et la domination. Refus chez nous aussi, car s’il y a exploitation il n’y a plus complémentarité, et le corps devient dysfonctionnel, l’organisme – ou organicité – se déséquilibre. A méditer pour les nationalistes : nous partons d’un point diamétralement opposé à celui d’où partit Pasolini, mais au final, quelle distance infime dans les conclusions pratiques !

Enfin, ultime pied de nez, petite interrogation pour les ânes bâtés essentialisant Pasolini histoire de se la jouer artiste ou militant Festivus, en nous appuyant sur une phrase d’un protagoniste : « Nous sommes nés pauvres et nous mourrons pauvres »… Doit-on préférer une vie faite de générosité, de don, d’entraide, bref de sens, avec un niveau de confort moindre, ou bien louer le virtuel/technologique, donc le règne du tertiaire, encenser l’avènement de l’individu et substituer le réseau au lien ?

La terre, elle, ne ment pas, comme disait Berl…


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