Évènement

Le rôle social de l'officier (Maréchal Lyautey)

Publié le : 22/01/2010 00:37:40
Catégories : Histoire

lyaut

« Notre rôle est sacré. »

Maréchal Lyautey


Toute sa vie durant, le Maréchal Lyautey est préoccupé par les problèmes sociaux. Militaire, il est persuadé que l'officier a un rôle clé à jouer dans cette optique. Sur demande de son ami Melchior de Vogüe, il rédige un texte sur le rôle social de l'officier dans le service militaire alors universel, où le champ d'action sociale qu'il préconise pourrait s'élargir à toute la jeunesse.

L’occasion pour nous d’étudier un texte bien oublié, mais qui fut important dans l’histoire des relations entre la France et son armée…

Lyautey voit dans la jeunesse le terreau pour redresser le pays et il éprouve le besoin de se sentir près d'elle ; c'est de plus par amour de l'armée qu'il critique cette dernière. Au-delà des officiers, c'est à un essai sur le rôle social des éducateurs et de tous ceux qui ont des hommes en charge qu'il se livre. Datant cette réflexion de 1891, il entrevoit en outre les problèmes sociaux liés à la modernité, et s'il n'est qu'une chose à retenir de cet essai, c'est, selon le Maréchal Juin, la volonté de Lyautey d'allier la lettre et l'esprit au sein du corps militaire.

Pour le futur Maréchal, alors Capitaine, trois guides sont écoutés par la jeunesse, chacun possédant sa sphère d'influence :

  • Albert de Mun, catholique social, soucieux de la question ouvrière, pour qui le salut du peuple n'est concevable que par un retour au christianisme. Il s'adresse aux futurs ingénieurs, industriels et patrons, et trouve son audience surtout chez les catholiques ;
  • Melchior de Vogüe : par-delà les partis, cet homme agit sur le terrain commun de l'action sociale. Pour lui, les privilégiés doivent aider les humbles et les déshérités.
  • Ernest Lavisse, connu de la jeunesse universitaire, prône la solidarité via les associations d'étudiants. Il enseigne « le patriotisme actif, l'union généreuse, le devoir social », et s'adresse aux futurs professeurs, qui influenceront la jeunesse.

Ces trois hommes (totalement oubliés aujourd’hui, mais relativement célèbres à l’époque) ont réveillé, d'après le Capitaine, le sens de l'action dans la jeunesse, et placé au premier rang le devoir social, transcendant les difficultés inhérentes à sa réalisation. Un tel travail devrait permettre de remplacer le parti, la classe, la faction, par l'union. Cependant, la sphère d'influence de ces hommes est limitée, ce qui pousse Lyautey à rechercher un cadre plus large : un cadre idéal pour une action sociale de grande ampleur.

Ce cadre, c'est le corps des 20 000 officiers que compte alors la France. A cette époque, fin 19ème siècle, tout le monde passe à l'armée, et ce pendant trois ans. Le rôle de l'officier peut et doit donc se développer, lui qui partage le quotidien de ses hommes ; à un soldat nouveau doit correspondre un officier nouveau, et les intérêts en l’occurrence se confondent.

Le désintéressement de l'officier fait de sa tâche une vocation. Lyautey résume ainsi sa conception : à la lettre de sa fonction, l'officier doit apporter l'esprit de sa mission, en rupture avec l'inclinaison trop forte à faire revenir les hommes à la vie civile avec « un sens moral diminué » et autres tares héritées de mauvaises expériences lors de leur service militaire, et qui contribuent à « l'abaissement de l'esprit public, le désintéressement de l'intérêt général ». La cause ? Le désintéressement des officiers à l'endroit de leurs hommes, et la mobilité qui ne laisse pas le temps de lier de véritables rapports (Lyautey propose un avancement en grade sur place pour remplir ce besoin de stabilité). Or, « [Les soldats] aiment qui les aime ». Pour pallier ce manque, l'intelligence militaire doit donc se compléter par le cœur militaire, avec une idée de patronat, de devoir social dans le rôle de l'officier : « En dehors de toute considération sociale, au point de vue professionnel seul, une troupe bien en main, moins instruite, vaut mieux qu'une troupe plus instruite, moins en main ».

Lyautey dispose que l'action sociale de l'officier doit résulter d'un état d'esprit : la conviction et la préoccupation constante de son devoir social, car l'instruction technique seule s'avère insuffisante, « c'est en faisant l'éducation morale de ses hommes que l'officier remplit son rôle social. » Pour cela, le Capitaine préconise d'ériger les comportements – rares et disparates mais néanmoins exemplaires – de certains officiers en doctrine générale. A l'instruction individuelle doit s'adjoindre l'éducation individuelle. Quant aux officiers, ils doivent montrer des preuves directes de l'intérêt personnel porté à leurs hommes, pas par des discours, afin d'acquérir affection et confiance. Il doit notamment habiter son rôle de justicier, en arbitrant les conflits soldats / sous-officiers, en joignant ces derniers à sa tâche, condition nécessaire pour obvier à l'échec de toute l'entreprise sociale, en les associant « à l'oeuvre du salut social par l'armée. »

Socialement, le futur Maréchal prévoit ainsi une pacification des esprits « soumis à ce régime », réduisant les risques de division exacerbés par la haine de classes. Le soldat rapporterait au contraire le souvenir d'une autorité bienfaisante, juste et respectable. Pour comprendre cette façon de concevoir le rôle de l’officier (un ingénieur social), il faut se souvenir ici qu’à cette époque la paix était devenue l'état normal (nous sommes vingt ans après Sedan, et plus de vingt ans avant la Grande Guerre).

A cette époque cependant, la jeunesse maudit l'inaction. C'est aussi dans ce contexte que l'officier doit intervenir : « Envisager au contraire le rôle de l'officier sous cet aspect nouveau d'agent social appelé par la confiance de la patrie moins encore à préparer pour la lutte les bras de tous ses enfants qu'à discipliner leurs esprits, à former leurs âmes, à tremper leurs cœurs, n'est-ce pas, loin de l'amoindrir, l'élever dans les plus vastes proportions, le faire presque plus grand dans la paix que dans la guerre, et proposer à son activité l'objet le plus digne de l'enflammer ? »

Cette pénétration de l'action sociale doit se faire par la base plutôt que par le sommet, ce dernier étant composé de militaires longue durée qui toute leur carrière durant ont appliqué les dogmes de leur institution et seraient donc réfractaires à l'introduction de toute conception nouvelle. Selon Lyautey, les lieux de prédilection pour intervenir sont les écoles militaires, les écoles préparatoires, les collèges et autres lieux d'éducation. Il s'adresse ainsi « à tous ceux, parents ou maîtres, qui, par profession ou par vocation, ont charge d'une parcelle dans l'éducation nationale. » Les futurs soldats du service universel doivent par le biais de l'éducation ne plus percevoir ce passage de leur vie comme une obligation légale mais comme une obligation morale, une période de sacrifice utile, un mal pour un bien.

Les lieux d'éducation, qui doivent alors déposer en germe la mission sociale de l'officier, doivent en outre inculquer que hiérarchie, discipline, respect et abnégation, loin d'être des tares, sont des vertus. L'appréhension du service obligatoire ne sera de ce fait « non plus la corvée brutale et stérile, mais le plus vaste champ d'action sociale. » Le service universel doit donc être envisagé comme « le complément salutaire de toute éducation. »

Citations :

« On a tiré de l'écorce tout ce qui pouvait s'adapter au métier ; quant à la sève capable de donner vie au mécanisme ainsi agencé, on n'a pas été jusqu'à elle. »

« Eh ! Mon Dieu ! Quand, de vingt à trente ans, les meilleurs donneraient le meilleur d'eux-mêmes à la formation de leurs hommes au lieu de courir à travers des examens ininterrompus à la conquête du bouton de mandarin, y aurait-il si grand mal ! »

Les officiers sont « des apôtres doués au plus haut point de la faculté d'allumer le « feu sacré » dans les jeunes âmes. »

Quand on lit ce texte aujourd’hui, on se dit que…

Sur l'union, l'idée du Maréchal est encore aujourd’hui celle de nombreux patriotes : remplacer la lutte des classes par leur union.

Néanmoins, il nous semble que la vertu partagée suppose des références communes, en haut et en bas de la structure. Or, nous vivons une époque que ne pouvait pas vraiment imaginer Lyautey, époque de la financiarisation massive de l'économie - une époque où chaque homme n'est qu'une unité productive et jetable, l’unité de compte élémentaire de la main d'œuvre corvéable à merci, sans aucune considération d’enracinement. Donc, dans une époque comme la nôtre, la question se pose de savoir si une armée financée par le capitalisme est encore une armée nationale. Ou plutôt : la question se pose de savoir si l’armée française va longtemps continuer à exister en tant que telle.

Pour conclure, c'est probablement le Maréchal Juin qui dans sa préface résume le mieux le dilemme moderne auquel nous faisons face, et qui par la destruction successive des trois instances traditionnelles d'intégration – Eglise, Armée, Ecole – nous entraîne chaque jour plus profondément vers l'autodestruction : « Ce n'est plus un mystère que chez nous, l'éducation du citoyen reste à faire. La démocratie l'appelle et l'exige. A défaut, la liberté dégénère en licence, l'ordre public est troublé, l'autorité bafouée. Aucune construction politique, aucune doctrine économique, aucun régime social, même le plus généreux, ne vaudront si le citoyen fait un usage insensé de la parcelle de souveraineté dont il dispose. L'intérêt national n'a que trop souffert de ce manque d'éducation. Il est grand temps d'y songer si l'on veut empêcher le pays de rouler aux abîmes. Or, à l'école, le caractère de l'enfant n'est point assez formé, assez mûr pour lui permettre d'aborder l'étude des problèmes sociaux. Au contraire, parvenu à l'âge d'homme, réuni au régiment à des camarades de tous les milieux et de toutes les origines, il sera plus apte à comprendre et à apprendre sa mission civique au sein de la communauté française. » C'était en 1946.

 

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