Évènement

Le salut par les Juifs (L. Bloy)

Publié le : 27/11/2010 23:00:00
Catégories : Philosophie

bloy

« Le salut par les Juifs » est une des œuvres les plus importantes de Bloy. Elle définit une attitude catholique d’hostilité raisonnée face au phénomène juif. Il n’est question ici ni d’antisémitisme au sens vulgaire du terme, ni de philosémitisme : Bloy réfute radicalement Drumont, mais on sait ce qu’il pensait de Zola. Il est question d’une compréhension dialectique du phénomène juif, resitué dans le cadre de l’eschatologie chrétienne, telle qu’un catholique la comprend.

Au départ, il y a un verset de l’évangile de Jean. Le Christ dit : « Le salut vient des Juifs. »

Bloy constate que Drumont ignore totalement ce principe, lui qui, au fond, est un Egyptien, et non un chrétien : il n’est pas ce qui vient au-delà des Juifs, mais ce qui se trouve en-deçà. Bloy, pour cerner le personnage de Drumont, parle d’un « pion parvenu » qui a « abaissé la question d’Israël [...] jusqu’au niveau cérébral des bourgeois les  plus imbéciles ». Et de fait, constate Bloy, ce que Drumont reproche aux Juifs, c’est de lui avoir pris son argent. Ce qui montre bien que la préoccupation centrale de Drumont, l’argent, fait de lui… un goy qui voudrait être juif et riche à la place des Juifs riches.

L’antisémitisme de Bloy est d’un tout autre niveau. Il condamne les Juifs, dans lesquels il voit un ferment de corruption étranger à la chrétienté (attitude typique de l’antisémitisme catholique). Mais il estime leur existence nécessaire – indispensable même. Il faut qu’ils existent, pour qu’il y ait des chrétiens. En cela, l’antisémitisme de Bloy est d’un type tout à fait opposé à celui qui s’est exprimé, au XX° siècle, à travers en particulier les persécutions nazies. On peut sans doute à bon droit estimer que Bloy est antisémite ; on ne peut en revanche pas l’accuser d’avoir ouvert la porte à l’antisémitisme nazi – au contraire : il a tenté de fermer cette porte.

Aux yeux de Bloy, l’histoire des  Juifs barre celle du genre humain, comme une digue peut être construite à travers un fleuve afin d’en élever le niveau.

Le Juif, pour Bloy, c’est avant tout le peuple radicalement idolâtre, le plus idolâtre de tous, et qui, donc, doit nécessairement donner naissance, en contrepoids à sa tendance spontanée, à la première dénonciation radicale de l’idolâtrie. C’est parce que le peuple juif veut adorer le Veau d’or que de lui naît Moïse. C’est parce que ce peuple est par nature poussé à incarner le vice contenu dans les Egyptiens qu’il faudra qu’il fuit au Sinaï. C’est, en somme, parce que l’esprit juif est à la racine du règne de l’argent qu’il est, aussi, à celle de la réfutation radicale de l’argent.

Bloy analyse le rapport juif au Divin, à toutes les formes du Divin, comme un double besoin de représentation radicale et d’extermination obligée. Représentation qui s’exprime dans l’idolâtrie – l’argent étant l’idole contemporaine. Extermination obligée : puisque l’idole est un instrument de destruction du Divin, on finit d’ailleurs toujours par la sacrifier.

Or, estime Bloy, cela fait des Juifs, à présent comme auparavant, des agents indispensables à l’accomplissement de la prophétie.

Le propos de Bloy n’est ici pas toujours très clair ; on sent, à le lire, qu’il est à la limite de son intuition. Mais si l’on tente d’extraire un contenu explicite de cette intuition partiellement informulée, on pourrait résumer la thèse ainsi : les Juifs veulent accomplir l’être, le faire passer du non-manifesté au manifesté, puis le renvoyer à lui-même, puisqu’une fois accompli, il n’est plus à accomplir (et donc, il faut le renvoyer au non-accomplissement, pour l’accomplir à nouveau).

C’est pourquoi les Juifs ont d’abord fabriqué le Christ, le Dieu fait homme, puis l’ont crucifié. Et c’est aussi pourquoi, à présent, ils fabriquent, à travers leur rapport à l’argent, l’homme fait Dieu, qu’ils crucifieront à son tour, le jour venu (Bloy écrit, rappelons-le, peu avant la révolution russe).

En somme, le Juif, aux yeux de Bloy, est l’homme qui veut que le Néant passe à l’Etre et l’Etre au Néant. C’est un homme qui veut se rendre maître du processus de la Création – donc se faire Dieu en se confondant avec Dieu.

Mais c’est aussi, de ce fait même, un agent actif de l’avancement de l’humanité vers  la Rédemption, jusque dans la manière dont il s’oppose à cet avancement. Dieu, après que Caïn a tué son frère Abel, le marque d’un signe, afin qu’il erre éternellement, et que nul, en le croisant, n’aille le tuer : c’est qu’il faut qu’il erre. Il est, littéralement, la conséquence du péché, exposé aux hommes.

Ainsi, pour Bloy, l’histoire antique des Juifs traduit un projet insensé et magnifique : ayant commis le péché suprême, ils doivent s’en racheter. Donc, aussi longtemps qu’ils errent, l’humanité sait qu’elle doit encore se perfectionner. Partout, ils doivent aller exhiber à la fois la pire ignominie, et la plus sublime ambition, l’une n’allant pas sans l’autre : ils sont là pour que l’ignominie se souvienne qu’elle doit s’élever, un peu au dessus de sa condition, vers le sublime, fût-ce d’un seul pas à chaque génération. Jusqu’à la Passion du Christ, ils firent ce travail en témoignant du Pauvre. Ensuite, ils l’ont fait avec ce qui leur restait, une fois le Pauvre crucifié, c'est-à-dire avec l’argent.

Le Juif est, en somme, aux yeux de l’antisémite Léon Bloy, la preuve vivante que le chemin continue, jusqu’à la purification de l’humanité. Il est chargé de retarder la fin de l’Histoire, jusqu’à l’accomplissement du dessein divin.

*

Il y a plusieurs façons de lire ce texte de Bloy.

On peut, tout d’abord, s’amuser du propos d’un délirant. Le style de Bloy, il faut l’avouer, a de quoi rebuter. C’est grandiloquent, pour ne pas dire vaguement boursouflé. Ajoutez à cela un dolorisme qu’on pourra trouver caricatural.

On peut aussi en faire un bon point de départ pour une analyse des conséquences psychologiques de l’implosion de la catholicité. Il est évident que l’homme qui a écrit ce texte souffre de vivre le temps qu’il vit. Sur ce plan, il est assez clair que le « Juif » de Bloy est une catégorie projective. Sur plus de la moitié du texte, on pourrait sans mal remplacer le terme « juif » par celui de « bourgeois ». Sur l’essentiel du reste, il serait probablement possible de remplacer les notions « d’esprit juif », ou apparentées, par celles de « matérialisme », de « capitalisme », d’ « industrialisation » ou de « technique régnante ». On éprouve assez clairement la sensation, en lisant Bloy, que le « Juif » qu’il décrit n’est rien d’autre que ce qui reste de son humanité, une fois la catholicité dissoute dans la modernité. A aucun moment, par exemple, Bloy ne mentionne le fait que l’essor de l’esprit de lucre dans les sociétés occidentales s’est produit initialement au cœur de la catholicité, dans l’Italie du Nord de la fin du Moyen Âge.

Mais surtout, le texte de Bloy est intéressant par ce qu’il révèle sur les mécanismes mentaux générateurs du style pseudo-apocalyptique. Au départ, il y a une intuition, mal cernée, difficilement exprimable, sur les phénomènes dialectiques complexes qui définissent le cadre général de l’esprit. Puis il y a projection de cette intuition sur un support, ici le « Juif » comme catégorie projective. Ce style renvoie au fond, en dépit des apparences, à une logique utilitaire : il s’agit de rendre dicible des phénomènes à l’égard desquels ont est conceptuellement démuni. D’où une conclusion intéressante : si l’on veut éviter ce genre de projection notionnelle porteuse d’amalgames et de contresens, il faut, précisément, se doter de l’arsenal conceptuel qui permet de dire les phénomènes complexes, sans avoir besoin de les projeter.

Enfin, le texte de Bloy permet de cerner une nuance particulière de l’antisémitisme : sa version catholique, très différente de la version nazie. Quand on a lu Bloy, on a compris qu’on peut parfois à bon droit considérer certains catholiques comme des antisémites, mais on a compris, aussi, que cet antisémitisme-là n’a rien à voir avec celui qui s’est exprimé sous le nazisme – d’une certaine manière, il en est même l’antidote.

Partager ce contenu