Évènement

Le système des médias (A. de Benoist)

Publié le : 02/02/2010 23:00:00
Catégories : Sociologie

benoist

Dans « Le système des médias », Alain de Benoist (AdB) souligne en premier lieu que la communication change de nature quand elle change d’ordre de grandeur. Les médias de masse sont aujourd’hui mondialistes de facto, indépendamment même du contenu qu’ils véhiculent. Dès lors qu’il est devenu possible de diffuser un même message à l’ensemble de la planète, ou peu s’en faut, ce message est producteur d’uniformisation à l’échelle planétaire, quand bien même il intègrerait une critique du mécanisme d’uniformisation. Par ailleurs, ces médias mondialistes par essence sont aussi capitalistes, et même hyper capitalistes de manière totalement spontanée. Du fait des seuils d’investissement nécessaire pour entrer dans ce « système » globalisé, quand bien même le système ne serait pas pensé consciemment comme une machine au service du grand capital, il se constituerait comme tel par la force des choses, tout simplement parce que seul le grand capital peut verser le « ticket d’entrée » de l’industrie des médias de masse.

Mondialisant, le système est aussi globalisant spontanément, au sens de « qui englobe toutes  les activités », qui « sature les esprits ». Regarder la télévision est devenu, dans la plus grande partie du monde, la troisième activité par le temps (derrière le travail et le sommeil). Le spectacle médiatique s’est peu à peu constitué, par sa force d’attraction, en composante de base de la vie, devant, même, des activités comme faire le ménage, faire les courses, aller au café, pratiquer un sport, etc. Il en résulte que « passer à la télévision » est dans une large mesure le critère de l’existence sociale. Ce n’est plus la société qui produit les médias, ce sont les médias qui produisent la société.

Ce système totalisant par essence, à la fois uniformisateur à l’échelle mondiale et englobant toutes les activités humaines, les imprégnant par la puissance de ses représentations, est porteur d’une modification des structures de la pensée. L’image remplace l’écrit, l’émotion se substitue à la réflexion, la distance entre l’objet et le sujet est partiellement abolie.

Les médias sont donc devenus, de facto, un formidable outil de mise en conformité des individus, à l’échelle globale. Bien plus subtilement que les anciennes techniques de propagande (qui continuent à perdurer, mais ne sont plus qu’un à côté du processus), l’imprégnation par le discours médiatique détermine en profondeur les représentations du monde par les peuples. En particulier, en rendant possible la mobilisation des esprits par un flux permanent de distractions, le système des médias dissout tous les systèmes de sens – d’une certaine manière, les médias créent la possibilité, au moins théorique, d’une société perdurant indéfiniment dans une anomie totale. Sous cet angle, Internet ne change pas fondamentalement la donne : en enfermant le discours dans une logorrhée à peu près complètement insignifiante, il donne l’illusion d’un processus de construction collective du sens, mais l’illusion seulement. En pratique, Internet a tendance à s’inclure globalement dans un système de pensée, qui est le système des médias, dans son essence, et dont l’axiome fondateur est : le signifié est la chose, et le signifiant crée le signifié. Internet, en fabriquant une interactivité entre des acteurs qui tous adhèrent, par leur simple présence sur la Toile, à cet axiome de base, a simplement transformé l’instrument de conditionnement vertical en instrument de conditionnement transversal. En pratique, les médias continuent à dominer, au besoin via Internet, parce que le principe fondateur de leur domination sort renforcée par l’usage que l’écrasante majorité des internautes fait de la Toile : non un outil de construction du sens ancré dans le réel, mais un outil d’amplification du résidu artificiel de sens produit par l’information tournant en boucle, pour masquer précisément l’implosion du sens ancré dans le réel.

AdB en déduit qu’il est relativement vain de se demander qui contrôle les médias, dans ces conditions, parce qu’en pratique, les médias n’ont besoin d’aucun contrôle supérieur pour être spontanément totalitaires. Ils sont, en eux-mêmes, un gigantesque processus de destruction du sens, de déconnexion entre le discours et le réel, et d’enfermement de l’esprit dans un discours circulaire créant l’illusion de l’infini, alors qu’il est on ne peut plus fini, bouclé sur lui-même. Une prison en forme de labyrinthe.

En l’occurrence, le système est d’autant plus parfait qu’il répond fondamentalement aux besoins de la majorité des gens. Cette majorité ne veut pas s’informer réellement, ou encore penser de manière autonome. Elle désire son aliénation, elle est cliente de ce qui l’opprime. Le pouvoir médiatique se modélise fondamentalement sur la publicité, qui oriente de fait le discours médiatique : donc ce que propagent les médias, c’est forcément ce qui se propage le plus facilement, c'est-à-dire ce qui, spontanément, offre de l’audience, donc un débouché qu’on peut vendre aux publicitaires. Du « temps de cerveau disponible ». D’où le constat déprimant que le nivellement par le bas opéré spontanément par le système médiatique confirme, tout bonnement, que la majorité des gens sont des cons (bien entendu, AdB ne dit pas les choses ainsi – là, je résume en des termes volontairement provocateurs).

Cela dit, dans ce tableau très noir, AdB trouve des raisons d’espérer. Il fait observer que le libéralisme appliqué aux flux d’information et de communication est en train de démontrer que la concurrence, loin d’engendrer la diversité, créent de l’uniformité. Tout converge, dans l’espace médiatique, vers un point nodal du consensus, une sorte de sens minimal, presque réduit au néant. De ce fait, la communication avale l’information – et l’information finit en réalité par être détruite. Ainsi, le système des médias a tendance à consumer sa propre matière première stratégique, au point qu’on peut se demander s’il ne finira pas par imploser. Le règne de l’insignifiance orchestré par le « globalitarisme » médiatique, cette étrange tyrannie polycentrique convergeant vers la destruction totale de tout discours, pourrait finir par ouvrir de gigantesques espaces à la propagation de messages authentiquement porteurs de sens – et, cette fois, hors de l’espace médiatique.

 

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