Évènement

Le Troisième Reich (A. Moeller van den Bruck)

Publié le : 04/10/2009 23:00:00
Catégories : Philosophie

moeller

C’est probablement un des titres de livre les plus célèbres du monde – et certainement, aussi, un des livres dont le contenu est le plus méconnu du grand public. Rédigé par Arthur Moeller van den Bruck en 1922, publié en 1923, ce pamphlet au style flamboyant mais lourd (allemand, pour tout dire) a servi de base programmatique, jusqu'en 1933, à une partie de la révolution conservatrice qui grondait Outre-Rhin. Hitler en récupéra le titre, quelques éléments épars, mais il en trahit l’esprit.

Voici pourquoi.


*


Moeller Van den Bruck est un homme hors parti. Mieux encore : c’est un homme contre les partis, tous les partis. Il récuse l’opposition gauche/droite qui structure la vie parlementaire des démocraties « à l’occidentale » (pour lui, l’Allemagne ne fait pas partie de l’Occident). Il affirme que la politique allemande de son temps doit poursuivre un objectif extérieur au paradigme construit par cette opposition : la création du Troisième Reich.

Le chemin qui conduit vers cet objectif passe par la révolution, écrit Moeller en 1922. Une révolution qui serait à l’esprit allemand ce que 1789 fut à l’esprit français, à une Allemagne en crue démographique ce que 1789 fut à une France en crue démographique : donc le contraire d’une restauration du Deuxième Reich de Guillaume II, un Reich « étriqué ». 1918 a en effet été une catastrophe pour l’Allemagne, mais aussi un bien : pour la première fois, les Allemands ont compris qu’ils devaient prendre des décisions. Les Allemands, écrit Moeller, ont cessé en 1918 d’être les « esclaves » de leur « culte de la perfection » : ils sont devenus des hommes, obligés de penser en termes politiques.

Moeller écrit, en 1922 : il faut que le peuple allemand prenne appui sur ce bien de 1918 pour inventer une révolution authentiquement nationale. Or, poursuit-il, l’esprit allemand ne veut ni du libéralisme, ni du socialisme, son frère ennemi, né avec lui et qui, en réalité, vit par lui.

L’esprit allemand (en tout cas tel que Moeller le décrit) ne veut pas du matérialisme marxiste. Ce matérialisme, écrit Moeller dans une des nombreuses formules-choc qui parsèment son ouvrage, « se tient près du Christ comme un Judas qui voudrait se faire pardonner ». Fondamentalement, il partage avec le libéralisme un objectif d’indifférenciation – la négation des peuples en tant que communautés long-vivantes.  C’est pourquoi le marxisme, aux yeux de Moeller, est une doctrine impossible à faire passer dans la réalité : tout simplement parce que, dans la réalité, les hommes appartiennent toujours à des communautés extérieures aux catégories de l’économie. L’hypothèse matérialiste, souligne-t-il, est biaisée parce qu’elle surévalue le rôle de l’infrastructure ; en pratique, la conscience collective surdétermine les conditions dans lesquelles une structure économique donnée va agir, donc elle se situe fréquemment en amont de l’économie elle-même. Le marxisme, conclut Moeller, peut apporter des matériaux à la révolution ; mais parce qu’il ignore ce qui est étranger aux catégories économiques, il ne peut pas construire avec ces matériaux. Il faut une autre révolution, parce que ce qui est spécifiquement humain dans l’homme, c’est précisément qu’il échappe aux prédéterminations matérielles. Et la révolution, précisément, consiste à s’émanciper radicalement de celles-ci, pour construire une véritable liberté – parce que la liberté est l’émancipation à l’égard de la donne matérielle.

Là où Moeller est absolument, radicalement allemand, c’est quand il énonce, ensuite, qu’il n’y a « pas de liberté pour les hommes, s’il n’y a pas de liberté pour les peuples » - pas de capacité à s’émanciper de la matière pour les individus, sinon par la construction d’une conscience collective. Aux lecteurs français qui s’imaginent (comme souvent les Français) que notre nation a inventé la Voie Express Unique vers la liberté, il est bon ici de remémorer les paroles de l’hymne allemand : « Unité et justice et liberté pour la patrie allemande ». Là où nous, Français, disons « Liberté (des individus), Egalité (des individus) et Fraternité (des individus) », les Allemands disent donc « Unité du peuple, justice pour le peuple et liberté pour le peuple ». Et de ce principe d’unité construisant justice et liberté, la libération des individus, en second lieu. (Une parenthèse : c’est quand on comprend cette formule de pensée allemande qu’on saisit le pourquoi du sarcasme discret d’un Moeller, lequel s’amuse en 1922 que les Français croient avoir gagné la guerre, et s’être ainsi donné les moyens de répandre « les Lumières » de leur pays « retardataire » - un pays en panne démographique dont Moeller s’inquiète, en 1922, qu’il prétende diriger à une humanité noire bien plus nombreuse que lui…).

Derrière le matérialisme marxiste, en réalité, Moeller discerne une forme paradoxale du libéralisme – dans lequel il voit la racine du mal. Le libéralisme, explique-t-il, c’est la liberté de renoncer à la liberté – la liberté de ne se penser soi-même que comme produit de la donne matérielle. Pour Moeller, le traité de Versailles est d’abord le moment où le libéralisme tente de briser l’Allemagne, où le pouvoir occidental d’essence libérale (maçonnique) tente d’enfermer l’Allemagne à l’intérieur du paradigme intellectuel structuré par cette soumission non sue aux donnes matérielles. Il s’agit, à ses yeux, d’une action géopolitique derrière laquelle se joue une autre guerre – la guerre de « l’homme libéral » contre l’humanité naturelle.

« L’homme libéral » vu par Moeller, c’est l’individu réduit à lui-même, sans conscience collective capable d’exercer une résistance efficace contre les effets dissolvants de la donne matérielle. « L’homme libéral », dont le prototype est pour Moeller le franc-maçon, est avant tout un homme privé de la Grâce. Le franc-maçon est, toujours pour Moeller, l’homme qui ne se meut pas, mais qui est mû – mû par la structure du pouvoir secrétée par l’infrastructure matérielle, sans aucun point de référence extérieur à cette structure, dans une perspective purement utilitariste. Le libéralisme, pour Moeller, est donc une non-doctrine, un principe de dissolution. Il y a d’ailleurs des paragraphes, dans « Le troisième Reich », qu’on pourrait sans problème copier-coller à l’intérieur des textes de Michéa – il est probable que ce dernier serait furieux de l’apprendre, mais c’est la vérité…

Pour autant, il existe entre la critique contemporaine et celle qui s’épanouissait en Allemagne il y a cent ans une différence irréductible. « L’homme libéral » vu par Moeller, est le produit d’une double réduction : celle de la liberté au désir, et celle de la raison à l’expérience. Le premier étage a été vu par quelqu’un comme Michéa. Mais le deuxième étage, et là Moeller est pour nous véritablement un auteur central, n’a pas été vu par nos critiques contemporains : ce que Moeller nous dit, en substance, c’est que la liberté est le droit de n’obéir qu’à la raison, mais que la Raison elle-même, pour être vraiment la Raison, doit être ramenée à la Révélation – donc à une dynamique collective fondée par la Tradition. Il y a là un étage supplémentaire dans la réflexion, que nos contemporains n’arrivent plus à penser – et c’est chez quelqu’un comme Moeller qu’il faut donc aller le chercher. C’est en cela que Moeller est important : s’appuyant sur la formule de pensée allemande (alors peu contaminée en profondeur par l’Occident libéral), il a encore les moyens de penser dans des termes étrangers à la perception occidentale de la raison individualisée.

Contre ces formules de pensée marxiste et libérale, Moeller veut un socialisme national allemand, principe du troisième Reich. Contre la « démocratie » libérale (à ses yeux un simple leurre, une machine à fabriquer des manipulations), il appelle de ses vœux un régime où le peuple participe effectivement à son destin. Ce régime sera, d’après lui, appuyé sur les corporations, c'est-à-dire la forme allemande des conseils (en résumant à l’extrême : l’Union Soviétique, mais dans le cadre de l’esprit conservateur). Les masses seront associées au gouvernement par une élite légitime (méritocratie), ce qui ne veut pas dire qu’elles se gouverneront elles-mêmes (elles en sont bien incapables), mais qu’elles participeront effectivement à la définition du projet par l’élite. Contre la Réaction (qui pense dans les termes désuets de l’ancienne société d’ordre) et contre le marxisme (qui n’est que l’envers du libéralisme), il s’agit de définir un régime où la masse sera associée au destin collectif en secrétant les élites.

Ce régime antimarxiste et antiréactionnaire pour être authentiquement antilibéral sera fondamentalement conservateur, voilà le cœur et la conclusion de la pensée de Moeller. Ce qu’il entend par conservatisme : la défense et le maintien de ce qui est éternel, et pour cela l’adaptation permanente à ce qui est provisoire. Ce qui est éternel : les « valeurs », c'est-à-dire ce qui permet à l’individu de s’inscrire dans une totalité qui le dépasse et le justifie, en cela qu’elle le ramène à une Révélation, fondée sur la Tradition. Ce qui est provisoire : les « formes », c'est-à-dire les structures sociales, adaptées aux donnes économiques, qui permettent cette inscription. Savoir changer constamment d’attitude, en fonction de l’évolution de la donne matérielle, sans jamais changer de point de vue, un point de vue défini par l’obligation de défendre ce qui fait la substance de la Révélation : voilà la formule de pensée proposée par Moeller.

Et quelle est cette substance de la Révélation ? C’est la conscience de vivre pour léguer un héritage. Cet héritage, c’est l’espérance de la justice – non la justice immédiate, totale et universelle, mais son espérance. Une espérance que le conservateur sait ne pas devoir réaliser, mais entretenir. Non pas réaliser, car toute réalisation immédiate n’est que la chute et la compromission de l’espérance. Mais entretenir, car c’est par le maintien de l’espérance absolue que l’homme est formé à se penser en référence à l’humanité, au peuple, à la collectivité – et que donc, à sa mesure et là où le destin l’a placé, il agit correctement. Pour dire les choses de manière trop rapide : ce qu’il faut préserver toujours, c’est la conscience d’avoir une responsabilité à l’égard des générations futures, tout simplement. C’est la raison pour laquelle le socialisme non-marxiste proposé par un homme comme Moeller ne peut être que national : parce que la nation est une filiation, et parce que sans filiation, il n’y a pas d’héritage possible.


*


Ce qui est particulièrement intéressant, quand on lit « Le Troisième Reich », c’est de comparer la pensée de Moeller avec celle des hitlériens. Où l’on remarque que :

-          Moeller n’est pas antisémite. Il considère que l’héritage juif est séparé de l’héritage chrétien (le « judéo-christianisme » n’existe pas pour lui), mais il n’a aucune parole de haine ou de vindicte à l’égard des Juifs. Il dit en substance : ces gens-là ne pensent pas comme nous. Mais il n’en déduit nullement qu’il faut les détruire ou même les expulser. Il considère simplement qu’ils doivent, lorsqu’ils parlent à la majorité qui les entoure, se souvenir que leur formule de pensée n’est pas celle de leurs voisins, et en tenir compte. C’est tout.

-          Moeller est en revanche radicalement antimaçonnique. Mais ce qu’il reproche à la franc-maçonnerie, ce n’est pas sa doctrine : c’est de faire semblant d’en avoir une. Il considère que la franc-maçonnerie n’est que l’habillage, et dans une certaine mesure la superstructure, de l’économie régnante. En ce sens, il est fondamentalement anti-bourgeois (non au sens de « qui s’oppose aux bourgeois », mais au sens de « qui refuse que les valeurs de la bourgeoisie deviennent les seules valeurs pensables »).

-          Moeller n’est pas francophobe, même s’il ne dissimule pas son agacement devant une certaine forme de « pose » française (il avait vécu à Paris). Il se moque ouvertement de la prétention de la France à incarner un universalisme, alors qu’elle lui apparaît « au bout de son histoire » - une nation utilitariste, qui dissimule sa soumission aux principes anglais derrière la phraséologie pompeuse des « Droits de l’homme ». Mais il n’en déduit rien quant à « l’ennemi héréditaire ». Pour lui, la France des bourgeois « radicaux-socialistes » est un pays en déclin, qui tôt ou tard finira dans l’orbite de l’Allemagne. Ce n’est même pas un problème, tout au plus un sujet de raillerie.

-          Moeller n’est pas anticommuniste. Il reproche au socialisme de s’être laissé capter par le marxisme, mais se félicite que grâce à Lénine, les Russes soient parvenus à russifier « leur » socialisme. Il est évident que Moeller (ancien combattant du front de l’Est) souhaite, en 1922, un rapprochement entre l’Union Soviétique et l’Allemagne, contre l’Ouest libéral.

-          Moeller est anti-occidental. Il voit, dans les thalassocraties anglo-saxonnes, le véritable ennemi de l’Allemagne, parce qu’il pense que leur substance est corrompue par le libéralisme. Et il pense la confrontation entre l’Allemagne et l’Ouest comme une véritable lutte non entre nations, mais entre principes : d’un côté, un monde en gestation, où les peuples seront libres de s’émanciper du matérialisme ; de l’autre, un monde dominant, où les peuples seront progressivement écrasés par la donne matérielle, jusqu’à perdre toute forme de conscience collective.

Alors, quand on se souvient que le parti national-socialiste fut une émanation de la société Thulé, elle-même émanation de la franc-maçonnerie irrégulière allemande…

Quand on se souvient qu’il dut sa victoire au soutien que lui apportèrent les milieux d’affaires, y compris ceux liés financièrement à la Haute Banque anglo-américaine…

On réalise que le « Troisième Reich » d’Adolf Hitler ne fut, en fin de compte, que l’avortement du « Troisième Reich » de Moeller van den Bruck. Et on pressent qu’une autre histoire, très différente, aurait pu être écrite.

Une histoire à laquelle « on » n’a pas laissé sa chance.

Partager ce contenu