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Leçons post-soviétiques pour un siècle post-américain | Par Dmitry Orlov.

Publié le : 17/06/2016 06:47:12
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Nous vous proposons ce texte de Dmitry Orlov datant de 2005. Bien qu'ancien, il s'agit de l'un des textes fondateur de la pensée de Dmitry Orlov. En effet, en s'appuyant sur son expertise concernant l'effondrement de l'URSS qu'il a vécu de l'intérieur, il démontrait que notre systéme économique et industrielle n'était déjà pas viable. Il annonce dés 2005 et donc bien avant la crise financiére de 2008, l'effondrement des États-Unis puis, par extension, de l'ensemble des sociétés occidentales. Il se servira de ce modéle comparatif pour rédiger son livre Les cinq stades de l'effondrement disponible en français aux éditions Le retour aux sources.
- La rédaction Scriptoblog/Le Retour aux Sources éditeur.

Il y a une décennie et demi, le monde est passé de bipolaire à unipolaire, parce que l'un des pôles s'est désagrégé : l'Union soviétique n'est plus. L'autre pôle — symétriquement appelé les États-Unis1 — ne s'est pas (encore) désagrégé, mais il y a des grondements menaçants à l'horizon. L'effondrement des États-Unis semble aussi improbable maintenant que l'était l'effondrement de l'Union soviétique en 1985. L'expérience du premier effondrement peut-être instructive pour ceux qui souhaitent survivre au second.

Les gens raisonnables ne soutiendraient jamais que les deux pôles aient été exactement symétriques ; en même temps que des similitudes significatives, il y avait des différences également significatives, les unes et les autres étant valables pour prédire ce qu'il adviendra de la seconde moitié du géant superpuissant aux pieds d'argile qui autrefois enjambait la planète, lorsqu'elle se désagrégera aussi.

J'ai voulu écrire cet article pendant presque une décennie à présent. Jusqu'à récemment, cependant, peu de gens l'auraient pris au sérieux. Après tout, qui aurait douté que la locomotive économique mondiale que sont les États-Unis, ayant récemment gagné la guerre froide et la guerre du Golfe, continue, triomphalement, vers l'avenir brillant des super-autoroutes, des jets supersoniques et des colonies interplanétaires ?

Mais plus récemment le nombre de sceptiques a commencé de croître régulièrement. Les États-Unis sont désespérément dépendants de la disponibilité de pétrole et de gaz naturel peu chers et abondants, et accrochés à la croissance économique. Une fois que le pétrole et le gaz seront devenus chers (tels qu'ils le sont déjà) et de plus en plus difficiles à obtenir (l'affaire d'une année ou deux tout au plus), la croissance économique s'arrêtera et l'économie américaine s'effondrera.

Beaucoup de gens railleront ce pronostic déprimant, mais cet article devrait trouver quelques lecteurs tout de même. En octobre 2004, quand j'ai commencé à travailler dessus, une recherche internet sur pic pétrolier et effondrement économique2 donnait environ 16 300 documents ; en avril 2005 ce nombre avait grimpé à 4 220 000. C'est un changement spectaculaire seulement dans l'opinion publique, parce que ce que l'on sait maintenant sur le sujet est plus ou moins ce que l'on savait il y a à peu près une décennie, quand il y avait exactement un site dédié à ce sujet : dieoff.org de Jay Hanson. Ce changement profond dans l'opinion publique ne se restreint pas à l'internet, il est aussi visible dans la presse généraliste et spécialiste. Donc, le manque d'attention accordée au sujet depuis des décennies ne résulte pas de l'ignorance, mais du déni : bien que la théorie fondamentale qui est utilisée pour modéliser et prédire l'épuisement d'une ressource soit bien comprise depuis les années 1960, la plupart des gens préfèrent continuer de nier.

Le déni


Bien que ce soit un peu hors du sujet de l'effondrement soviétique et ce qu'il peut nous apprendre sur le nôtre, je ne peux m'empêcher de dire quelques mots sur le déni, car c'est un sujet si intéressant. J'espère aussi que cela aidera certains d'entre vous à dépasser le déni, ceci étant un pas utile vers la compréhension de ce que je vais dire ici.

Maintenant que nombre de prédictions se réalisent plus ou moins dans les temps, et qu'il devient de plus en plus difficile d'ignorer l'augmentation régulière des prix de l'énergie et les avertissements sinistres des experts en énergie de toute catégorie, le déni catégorique est en train d'être graduellement remplacé par des formes plus subtiles de déni, qui sont centrées sur l'évitement de toute discussion sérieuse et terre-à-terre sur les conséquences réelles probables du pic pétrolier, et sur les façons dont on peut leur faire face.

Au lieu de cela, il y a beaucoup de discussion politique : ce que nous devrions faire. Le nous en question est vraisemblablement une incarnation du grand esprit américain du quand on veut, on peut3 : un consortium brillamment organisé d'agences gouvernementales, d'universités et de centres de recherche de pointe, et des sociétés majeures, tous travaillant ensemble vers le but — fournir une énergie abondante, propre, écologiquement sûre, pour alimenter un autre siècle d'expansion économique. Bienvenue dans cette attraction au bout de l'univers !

On entend souvent que : Nous pourrions faire cela, si seulement nous le voulions. Le plus souvent on entend cela de la part de non-spécialistes, quelque fois de la part d'économistes, et presque jamais de la part de scientifiques ou d'ingénieurs. Quelques calculs au dos de l'enveloppe sont généralement suffisant pour suggérer le contraire, mais ici la logique se heurte à la déesse de la technologie : elle pourvoira. Sur son autel sont assemblés divers objets rituels utilisés pour invoquer l'esprit du quand on veut, on peut : une cellule photovoltaïque, une pile à combustible, une fiole d'éthanol et une fiole de bio-diésel. À côté de l'autel se trouve une boite de Pandore contenant du charbon, du sable bitumineux, des hydrates océaniques et du plutonium : si la déesse se fâche, c'est rideaux pour la vie sur la Terre.

Mais regardons au-delà de la simple foi, et focalisons nous sur quelque chose de plus rationnel à la place. Ce nous, cette entité résolvant les problèmes, hautement organisée, surpuissante, est en train de tomber rapidement à court d'énergie, et une fois que ce sera fait, elle ne sera plus surpuissante. J'aimerais suggérer humblement que n'importe quel plan à long terme qu'elle tente d'entreprendre est condamné, simplement parce que les conditions de la crise rendront la planification à long terme, ainsi que les grands projets ambitieux, impossibles. Donc, je suggérerais de ne pas attendre un appareil miracle à mettre sous le capot de chaque 4x4 et dans le sous-sol de chaque manoir pavillonnaire4, afin que nous puissions tous vivre heureux pour toujours dans ce rêve banlieusard5, qui ressemble de plus en plus à un cauchemar en tout cas.

Le cercle de déni suivant tourne autour de ce qui doit inévitablement se passer si la déesse de la technologie devait nous laisser tomber : une série de guerres pour des ressources toujours plus rares. Paul Roberts6, qui est très bien informé au sujet du pic pétrolier, a ceci à dire : ce que les États désespérés ont toujours fait lorsque les ressources deviennent rares : se battre pour elles7. Ne discutons pas de ce que cela n'est jamais arrivé, mais cela reviendrait-il à quoi que ce soit de plus qu'un geste de désespoir futile ? Les guerres prennent des ressources, et, quand les ressources sont déjà rares, mener des guerres pour des ressources devient un mortel exercice de futilité. On s'attendrait à ce que ceux qui ont le plus de ressources gagnent. Je ne prétends pas que des guerres pour les ressources ne se produiront pas. Je suggère qu'elles seront futiles, et que la victoire dans ces conflits sera à peine distinguable de la défaite. Je voudrais aussi suggérer que ces conflits seront auto-limitants : la guerre moderne consomme de prodigieuses quantités d'énergie, et si les conflits sont pour des installations pétrolières ou gazeuses, alors elles seront détruites, comme c'est arrivé à répétition en Irak. Cela résultera en moins d'énergie disponible et, en conséquence, moins de guerre.

Prenons, par exemple, les deux derniers engagements en Irak. Dans chaque cas, en conséquence des actions américaines, la production pétrolière irakienne a diminué. Il apparaît maintenant que toute la stratégie est un échec. Soutenir Saddam, puis se battre contre Saddam, puis imposer des sanctions à Saddam, puis finalement le renverser, a laissé les champs de pétrole irakiens si durement endommagés que l'estimation ultime récupérable8 pour le pétrole irakien est maintenant tombée à dix ou douze pour cent de ce que l'on pensait autrefois être dans le sol (d'après le New York Times).

Certaines personnes suggèrent même une guerre pour les ressources avec une fin de partie nucléaire. Sur ce point, je suis optimiste. Comme le pensait autrefois Robert McNamara9, les armes nucléaires sont trop difficiles à utiliser. Et bien qu'il ait fait beaucoup de travail pour les rendre plus faciles à utiliser, avec l'introduction de petites armes nucléaires tactiques pour le champ de bataille et autres, et malgré l'intérêt récemment renouvelé pour les brise-bunkers nucléaires, elles font encore un peu de pagaille, et il est difficile d'en tirer aucune sorte de stratégie raisonnable qui mènerait avec fiabilité à un accroissement de l'approvisionnement en énergie. En notant que les armes conventionnelles n'ont pas été efficaces dans ce domaine, on ne voit pas clairement pourquoi les armes nucléaires produiraient de meilleurs résultats.

Mais ce ne sont que des détails ; le point que je veux vraiment souligner est que proposer des guerres de ressource, même en tant que pire scénario, est encore une forme de déni. L'hypothèse implicite est celle-ci : si tout le reste échoue, nous partirons en guerre ; nous gagnerons ; le pétrole coulera à nouveau, et nous retournerons à nos affaires habituelles en un rien de temps. À nouveau, je suggérerais de ne pas attendre le succès d'une action de police globale destinée à rediriger la part du lion des réserves de pétrole mondiales en train de s'amenuiser vers les États-Unis.

Au-delà de ce dernier cercle de déni se trouve une vaste étendue sauvage appelée l'effondrement de la civilisation occidentale, parcourue par les quatre cavaliers de l'apocalypse, ou du moins c'est ce que certaines personnes vous feront croire. Ici nous ne trouvons pas du déni mais une évasion de la réalité : le désir d'une grande fin, d'un chapitre final héroïque. Les civilisations s'effondrent — c'est l'un des faits les mieux connus sur elles — mais comme n'importe qui ayant lu Le déclin et la chute de l'empire romain10 vous le dira, le processus peut prendre des siècles.

Ce qui tend à s'effondrer plutôt soudainement est l'économie. Les économies, elles aussi, sont connues pour s'effondrer, et le font avec une bien plus grande régularité que les civilisations. Une économie ne s'effondre pas en un trou noir dont nulle lumière ne peut s'échapper. À la place, quelque chose d'autre se produit : la société commence à se reconfigurer spontanément, à établir de nouvelles relations, et à développer de nouvelles règles, de façon à trouver un point d'équilibre à un rythme de dépense des ressources moindre.

Notez que l'exercice comporte un coût humain élevé : sans une économie, beaucoup de gens se retrouvent soudainement aussi impotents que des bébés nouveau-nés. Nombre d'entre eux meurent, plus tôt qu'ils l'auraient fait autrement : certains appelleraient cela une hécatombe11. Il y a une partie de la population qui est plus vulnérable : les jeunes, les vieux et les infirmes ; les fous et les suicidaires. Il y a aussi une autre partie de la population qui peut survivre indéfiniment d'insectes et d'écorce d'arbre. La plupart des gens se trouvent quelque part entre les deux.

L'effondrement économique donne naissance à des économies nouvelles, plus petites et plus pauvres. Ce schéma s'est répété plusieurs fois, alors nous pouvons raisonner inductivement sur les similitudes et les différences entre un effondrement qui s'est déjà produit et un effondrement qui est sur le point de se produire. Contrairement aux astrophysiciens, qui peuvent prédire avec sûreté si une étoile donnée va s'effondrer en une étoile à neutron ou un trou noir en se basant sur des mesures et des calculs, nous devons travailler sur des observations générales et des indices anecdotiques. Cependant, j'espère que mon expérience de pensée me permettra de deviner correctement la forme générale de la nouvelle économie, et d'arriver à des stratégies de survie qui peuvent être utiles à des individus et à de petites communautés.

L'effondrement de l'Union soviétique — un aperçu


Qu'arrive-t-il quand une économie moderne s'effondre, et que la société complexe qu'elle soutient se désintègre ? Un coup d'œil à un pays qui a récemment subit une telle expérience peut être des plus éducatives. Nous sommes assez chanceux d'avoir eu un tel exemple en Union soviétique. J'ai passé environ six mois à vivre, travailler et faire des affaires en Russie durant la période de la perestroïka et immédiatement après, et j'ai été fasciné par la transformation à laquelle j'assistais.

Les détails spécifiques sont différents, bien sûr. Les difficultés soviétiques semblent avoir été largement organisationnelles plutôt que de nature physique, bien que le fait que l'Union soviétique se soit effondrée juste trois ans après avoir atteint le pic de sa production pétrolière ne soit guère une coïncidence. La cause ultime de l'effondrement spontané de l'Union soviétique demeure enveloppée de mystère. Est-ce la guerre des étoiles12 de Ronald Reagan ? Ou est-ce la carte American Express de Raïssa Gorbatcheva13 ? Il est possible de contrefaire un bouclier de défense antimissile ; mais il n'est pas si facile de contrefaire un grand magasin Harrods14. Les discussions vont et viennent. Une théorie contemporaine prétend que l'élite soviétique aurait sabordé tout le programme quand elle aurait estimé que le socialisme soviétique n'allait pas l'enrichir. (Il demeure peu clair pour quelle raison il aurait fallu soixante-dix ans à l'élite soviétique pour parvenir à cette conclusion étonnamment évidente.)

Une explication un peu plus de bon sens est celle-ci : durant la période de stagnation pré-perestroïka, en raison de la sous-performance chronique de l'économie, couplée avec des niveaux records de dépense militaire, de déficit commercial et de dette extérieure, il est devenu de plus en plus difficile pour la famille typique de trois personnes de la classe moyenne russe, avec deux parents au travail, de joindre les deux bouts. (Maintenant, est-ce que ça ne commence pas à sembler familier ?) Bien sûr, les bureaucrates du gouvernement n'étaient pas très préoccupés par la détresse des gens. Mais les gens ont trouvé des manières de survivre en contournant les contrôles gouvernementaux d'une myriade de façons, empêchant le gouvernement d'obtenir les résultats dont il avait besoin pour continuer de faire marcher le système. Par conséquent, le système devait être réformé. Quand c'est devenu la vision consensuelle, les réformateurs sont sortis du rang pour tenter de réformer le système. Hélas, le système ne pouvait être réformé. Au lieu de s'adapter, il s'est désagrégé.

La Russie a pu rebondir économiquement parce qu'elle restait assez riche de pétrole et très riche de gaz naturel, et elle demeurera dans une relative prospérité pendant au moins quelques décennies de plus. En Amérique du Nord, d'un autre côté, la production de pétrole a atteint son pic au début des années 1970 et a continuellement décliné depuis, tandis que la production de gaz naturel est maintenant prête à chuter d'un sommet de production. Pourtant la demande d'énergie continue de s'élever bien au dessus de ce que le continent peut fournir, rendant une telle reprise spontanée improbable. Quand je dis que la Russie a rebondi, je n'essaye pas de minimiser le coût humain de l'effondrement soviétique, ou le caractère bancal et les disparités économiques de l'économie russe renaissante. Mais je suggère que là où la Russie a rebondi parce qu'elle n'était pas complètement épuisée, les États-Unis seront plus complètement épuisés et moins capables de rebondir.

Mais de telles différences d'ensemble ne sont pas si intéressantes. Ce sont les similitudes à une micro-échelle qui offrent d'intéressantes leçons pratiques sur comment de petits groupes d'individus peuvent réussir à faire face à l'effondrement économique et social. Et c'est là que l'expérience post-soviétique offre une multitude de leçons utiles.

Retour en Russie


Je suis retourné pour la première fois à Léningrad, qui était sur le point d'être rebaptisée Saint-Pétersbourg, durant l'été 1989, environ un an après que Gorbatchev eut libéré le dernier lot de prisonniers politiques, mon oncle parmi eux, qui avaient été enfermés lors de la dernière tentative sénile du Secrétaire général Andropov15 de montrer une poigne de fer. Pour la première fois il devint possible aux réfugiés soviétiques d'y retourner et de visiter. Plus d'une décennie était passée depuis que j'étais parti, mais les lieux étaient fortement comme je m'en souvenais : des rues animées pleines de Volgas et de Ladas, des slogans communistes sur les toits des grands bâtiments éclairés au néon, de longues files d'attente dans les boutiques.

La seule chose nouvelle ou presque était une effervescence d'activité autour d'un mouvement de coopératives récemment organisé. Une classe d'entrepreneurs nouvellement éclose était occupée à se plaindre de ce que leur coopérative n'avait le droit de vendre qu'au gouvernement, aux prix du gouvernement, tout en tramant des plans ingénieux pour écrémer quelque chose par dessus à travers des arrangements de troc. La plupart tombaient en faillite. Cela ne s'est pas avéré être un modèle économique couronné de succès pour eux, ni pour le gouvernement, qui était, comme il devait s'avérer, aussi en bout de course.

Je suis revenu un an plus tard, et j'ai trouvé des lieux que je ne reconnaissais plus tout à fait. Avant tout, ça sentait différemment : le smog16 était parti. Les usines avaient largement fermé, il y avait très peu de trafic, et l'air frais sentait merveilleusement bon ! Les magasins étaient largement vides et souvent fermés. Il y avait peu de stations d'essence ouvertes, et celles qui étaient ouvertes avaient des files d'attente qui s'étiraient sur plusieurs pâtés de maison. Il y avait une limite de dix litres sur l'achat d'essence.

Une rue presque vide de circulation automobile à l'époque de l'effondrement de l'Union soviétiqueUne rue presque vide de circulation automobile à l'époque de l'effondrement de l'Union soviétique.
L'une des choses que je remarquais était le peu de voitures qu'il y avait dans les rues. Ce que je voyais était beaucoup de véhicules militaires, ou des véhicules de surplus militaire et des camions de cinq ou dix tonnes. Les gens se déplaçaient principalement en marchant ou en prenant les transports en communs.
Albert Bates

Des automobiles attendant une livraison d'essence à l'époque de l'effondrement de l'Union soviétique
Des automobiles attendant une livraison d'essence à l'époque de l'effondrement de l'Union soviétique
J'ai finalement trouvé toutes les voitures. Elles étaient garées à la queue leu leu sur des kilomètres aux stations d'essence, attendant de l'essence. Tous les quelques jours un camion citerne arrivait et remplissait la station, et la file avançait jusqu'à ce que la station soit à nouveau vide.
Albert Bates

Comme nous n'avions rien de mieux à faire, mes amis et moi avons décidé de prendre la route pour visiter les anciennes villes russes de Pskov et de Novgorod, en s'attardant dans la campagne alentour au cours du trajet. Pour cela, nous devions obtenir du carburant. Il était difficile d'en trouver. Il y en avait sur le marché noir, mais personne ne se sentait particulièrement enclin à se séparer de quelque chose de valeur en échange de quelque chose d'aussi inutile que l'argent. L'argent soviétique avait cessé d'avoir de la valeur, puisqu'il y avait si peu de choses qui pouvaient être achetées avec, et les gens se sentaient encore nerveux avec la monnaie étrangère.

Par chance, il y avait une réserve limitée d'une autre sorte de monnaie disponible pour nous. On était proche de la fin de l'infortunée campagne antialcoolisme de Gorbatchev, durant laquelle la vodka fut rationnée. Il y avait eu un décès dans ma famille, pour lequel nous avions reçu des coupons de vodka à la valeur des funérailles, que nous avions bien sûr échangés immédiatement. Ce qui restait de la vodka fut placé dans le coffre de la bonne vieille Lada, et nous voilà parti. Chaque bouteille de vodka d'un demi-litre fut échangée pour dix litres d'essence, donnant à la vodka une densité énergétique bien plus grande que celle du carburant pour fusée.

Il y a une leçon ici : quand on fait face à une économie en train de s'effondrer, on devrait cesser de penser à la richesse en termes d'argent. L'accès à des ressources physiques et à des actifs réels, ainsi qu'à des choses intangibles telles que les connections et les relations, prend rapidement plus de valeur que de simples espèces.

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Deux ans plus tard, j'étais de retour, cette fois en plein hiver. J'étais en voyage d'affaire par Minsk, Saint-Pétersbourg et Moscou. Ma mission était de voir si l'une des anciennes industries de défense soviétiques pouvait être convertie pour un usage civil. L'aspect affaires du voyage fut un fiasco total et une complète perte de temps, comme on s'y serait attendu. Sous d'autres aspects, ce fut tout à fait éducatif.

Minsk semblait être une ville brutalement réveillée de l'hibernation. Durant les courtes heures du jour, les rues étaient pleines de gens, qui restaient juste là, comme si elles se demandaient que faire ensuite. La même impression imprégnait les bureaux, où les gens auxquels je pensais autrefois comme les représentants de l'empire du mal étaient assis sous les portraits poussiéreux de Lénine, déplorant leur destin. Personne n'avait de réponse.

Le seul rayon de soleil est venu d'un avocat sournois de New York qui traînait dans le coin en essayant d'organiser une loterie d'État. Il était presque le seul homme avec un plan. (Le directeur d'un institut de recherche qui était précédemment chargé de la soudure explosive de pièces pour les réacteurs de navire à fusion nucléaire, ou quelque chose comme ça, avait aussi un plan : il voulait construire des résidences d'été.) J'ai bouclé mes affaires tôt et attrapé un train de nuit pour Saint-Pétersbourg. Dans le train, une vieille voiture couchette confortable, je partageais un compartiment avec un jeune médecin militaire nouvellement retraité, qui me montra son gros rouleau de billets de cent dollars et me raconta tout sur le commerce local du diamant. Nous partageâmes une bouteille de cognac et nous roupillâmes. Ce fut un plaisant voyage.

Scène de troc à l'époque de l'effondrement de l'Union soviétique

Scène de troc à l'époque de l'effondrement de l'Union soviétique
À l'autre bout du spectre, un nouveau système de commerce avait lieu dans les rues. Cela impliquait de vendre quoi que ce soit que vous ayez ou que vous puissiez acquérir, y compris par le vol, et de le vendre ou de l'échanger. Comme le rouble perdait de la valeur rapidement, le troc est devenu courant. Les gens vendaient leurs biens de famille, leurs uniformes militaires, ou n'importe quoi dont ils n'avaient pas immédiatement besoin.
Albert Bates

Saint-Pétersbourg fut un choc. Il y avait un sentiment de désespoir qui flottait dans l'air hivernal. Il y avait de vieilles femmes attendant sur des marchés aux puces spontanés en plein air, essayant de vendre des jouets qui avaient probablement appartenu à leurs petits enfants, pour acheter quelque chose à manger. On pouvait voir des gens de la classe moyenne fouiller dans les ordures. Les économies de tous avaient été effacées par l'hyper-inflation. Je suis arrivé avec une grande pile de billets de un dollars. Tout était à un dollar, ou à mille roubles, ce qui était environ cinq fois le salaire mensuel moyen. J'ai donné beaucoup de ces drôles de billets de mille roubles : Tenez, je veux juste m'assurer que vous en aillez assez. Les gens reculaient sous le choc : C'est beaucoup d'argent ! Non, ce n'est pas beaucoup. Assurez-vous de le dépenser tout de suite. Pourtant, toutes les lumières étaient allumées, il y avait de la chaleur dans de nombreux foyers, et les trains étaient à l'heure.

Mon itinéraire d'affaire incluait un voyage dans la campagne pour visiter et avoir des réunions dans des installations scientifiques. Les lignes téléphoniques jusqu'à cet endroit étaient coupées, aussi je décidais de simplement sauter dans un train et d'aller là-bas. Le seul train partait à sept heures du matin. Je me suis montré à environ six heures, pensant que je pourrais trouver un petit déjeuner dans la gare. La gare était sombre et fermée. De l'autre côté de la rue, il y avait un magasin vendant du café, avec une queue qui faisait le tour du pâté de maison. Il y avait aussi une vieille dame devant le magasin, vendant des petits pains sur un plateau. Je lui donnais un billet de mille roubles. Ne sème pas ton argent !, dit-elle. Je lui proposais d'acheter le plateau entier. Qu'est-ce que les autres vont manger ?, demanda-t-elle. Je suis allé faire la queue à la caisse, j'ai présenté mon billet de mille roubles, reçu une pile de monnaie inutile et un reçu, présenté le reçu au comptoir, récupéré un verre de liquide brun et chaud ; je l'ai bu, j'ai rendu le verre, payé la vieille femme, eu mon petit pain sucré, et je l'ai beaucoup remerciée. Ce fut une leçon de civilité.

La queue devant un magasin, à l'époque de l'effondrement de l'Union soviétique
La queue devant un magasin, à l'époque de l'effondrement de l'Union soviétique

Ceci est une queue devant un magasin. Clairement, pour une fois il avait quelque chose en stock que les gens voulaient acheter, telles que des bananes ou des saucisses, ou du café instantané. À chaque fois que cela arrivait, la rumeur se répandait comme une traînée de poudre et les gens venaient et faisaient la queue jusqu'à ce que le produit soit épuisé. Pour éviter des pénuries, en 1991 le gouvernement a introduit un système de coupons qui rationnait la viande, le tabac, l'alcool et quelques autres produits. L'un des rares produits qui n'ont jamais été rationnés et manquaient très rarement était le pain, donc ce magasin n'est probablement pas une boulangerie.
— Dmitry Orlov (photographie : Albert Bates)


Trois ans plus tard, j'étais de retour, et l'économie avait clairement commencé à se remettre, au moins jusqu'au point où les marchandises étaient disponibles pour ceux qui avaient de l'argent, mais les entreprises continuaient de fermer, et la plupart des gens étaient clairement encore en train de souffrir. Il y avait de nouveaux magasins privés, qui avaient une sécurité serrée, et qui vendaient des marchandises importées contre de la monnaie étrangère. Très peu de gens pouvaient se permettre d'acheter dans ces magasins. Il y avait aussi des marchés en plein air dans de nombreux squares de la ville, où la plus grande part des achats étaient effectués. De nombreuses sortes de marchandises étaient distribuées depuis des loges en métal verrouillées, dont un certain nombre appartenaient à la mafia tchétchène : on fourrait une grande pile de papier monnaie dans un trou et l'on recevait l'article en retour.

Il y avait des difficultés sporadiques avec l'approvisionnement en argent. Je me rappelle être resté à attendre que les banques ouvrent afin de changer mes chèques de voyage. Les banques étaient fermées parce qu'elles étaient à sec d'argent ; elles attendaient toutes que des espèces soient livrées. Une fois de temps en temps, un directeur d'agence sortait et faisait une annonce : l'argent est en route, inutile de s'inquiéter.

Il y avait un grand clivage entre ceux qui étaient sans emploi, sous-employé, ou qui travaillaient dans l'ancienne économie, et la nouvelle classe marchande. Pour ceux qui travaillaient dans les vieilles entreprises d'État — écoles, hôpitaux, chemins de fer, commutateurs téléphoniques, et ce qui subsistait du reste de l'économie soviétique — c'était les vaches maigres. Les salaires étaient payés sporadiquement, ou pas du tout. Même quand les gens touchaient leur argent, c'était à peine assez pour subsister.

Mais le pire était clairement passé. Une nouvelle réalité économique s'était installée. Un large segment de la population a vu son niveau de vie se réduire, quelquefois de façon permanente. Il a fallu à l'économie dix ans pour revenir à son niveau pré-effondrement, et le rétablissement a été inégal. À côté des nouveaux riches17, ils furent nombreux ceux dont les revenus ne s'en remirent jamais. Ceux qui ne purent prendre part à la nouvelle économie, particulièrement les pensionnés, mais aussi beaucoup d'autres, qui avaient bénéficié de l'État socialiste à présent défunt, purent à peine subsister.

Ce croquis miniature de mes expériences en Russie est destiné à transmettre un sentiment général de ce dont j'ai été témoin. Mais ce sont les détails de ce que j'ai observé qui, j'espère, seront précieux à ceux qui voient un effondrement économique se profiler devant nous et veulent se préparer, afin d'y survivre.

Les similitudes entre les superpuissances


Certains trouveraient une comparaison directe entre les États-Unis et l'Union soviétique incongrue, sinon franchement insultante. Après tout, quelle base avons-nous pour comparer un empire communiste raté à la plus grande économie du monde ? D'autres pourraient trouver comique que le perdant puisse avoir des conseils à donner au gagnant dans ce qu'ils pourraient voir comme un conflit idéologique. Puisque les différences entre les deux semblent criantes pour la plupart, laissez-moi juste indiquer quelques similitudes, dont j'espère que vous ne les trouverez pas moins évidentes.

L'Union soviétique et les États-Unis sont chacun soit le gagnant, soit le second dans l'une des catégories suivantes : la course à l'espace, la course aux armements, la course à l'emprisonnement, la course au titre d'Empire-haï-du-mal, la course au gaspillage des ressources naturelles et la course à la faillite. Dans certaines de ces catégories, les États-Unis ont fait, dirons-nous, une floraison tardive, établissant de nouveaux records même après que son rival a été forcé de déclarer forfait. Tous deux croyaient, avec un zèle étourdissant, à la science, à la technologie et au progrès, jusqu'à ce que le désastre de Tchernobyl se produise. Après cela, il n'est plus resté qu'un seul vrai croyant.

Ils sont les deux empires industriels de l'après Seconde Guerre mondiale qui ont tenté d'imposer leur idéologie au reste du monde : la démocratie et le capitalisme contre le socialisme et la planification centralisée. Tous deux ont connu certains succès : tandis que les États-Unis jouissaient de la croissance et de la prospérité, l'Union soviétique parvenait à l'alphabétisation universelle, les soins médicaux universels, beaucoup moins d'inégalité sociale et un niveau de vie garanti — quoique inférieur — pour tous ses citoyens. Les médias contrôlés par l'État se donnaient beaucoup de mal pour s'assurer que la plupart des gens ne réalisent pas à quel point il était plus bas : Ces Russes heureux ne savent pas à quel point ils vivent mal, a dit Simone Signoret après une visite.

Les deux empires ont saccagé un bon nombre d'autres pays, chacun finançant et prenant part directement dans des conflits sanglants autour du monde afin d'imposer son idéologie et de contrecarrer l'autre. Tous deux ont fait un très grand carnage de leur propre pays, établissant des records mondiaux pour le pourcentage de la population retenu en prison (l'Afrique du Sud fut un rival à un moment). Dans cette dernière catégorie, les États-Unis sont maintenant un succès irrattrapable, soutenant le bourgeonnement d'un complexe carcéro-industriel semi-privatisé (une grande source de travail à salaire de quasi-esclave).

Alors que les États-Unis montraient autrefois bien plus de bonne volonté dans le monde que l'Union soviétique, l'écart entre empires du mal s'est réduit depuis que l'Union soviétique a disparu de la scène. Maintenant, dans de nombreux pays autour du monde, y compris des pays occidentaux comme la Suède, les États-Unis sont classés comme une plus grande menace pour la paix que l'Iran ou la Corée du Nord. Dans la course au titre d'Empire-haï-du-mal, les États-Unis commencent maintenant à ressembler au champion. Personne n'aime un perdant, particulièrement si le perdant est une superpuissance ratée. Personne n'a eu la moindre pitié pour la pauvre Union soviétique défunte ; et personne n'aura de pitié pour la pauvre Amérique défunte non plus.

La course à la faillite est particulièrement intéressante. Avant son effondrement, l'Union soviétique accumulait de l'endettement auprès de l'étranger à un rythme qui ne pouvait être maintenu. La combinaison de prix du pétrole mondialement bas et un pic dans la production de pétrole soviétique ont scellé son destin. Plus tard, la Fédération de Russie, qui a hérité de l'endettement extérieur soviétique, a été forcée de faire défaut à ses obligations, précipitant une crise financière. Les finances russes se sont améliorées plus tard, principalement en raison de l'augmentation des prix du pétrole, ainsi que de l'augmentation des exportations de pétrole. À ce point, la Russie est désireuse d'effacer la dette soviétique le plus vite possible, et au cours de ces dernières années le rouble russe a fait juste un peu mieux que le dollar américain.

Les États-Unis font à présent face à un déficit de la balance courante qui ne peut être maintenu, une monnaie en chute et une crise énergétique, tout à la fois. C'est maintenant le plus grand pays débiteur du monde, et la plupart des gens ne voient pas comment il pourrait éviter de faire défaut sur sa dette. D'après de nombreux analystes, il est techniquement en faillite, et il est étayé par les banques de réserve étrangères, qui détiennent beaucoup d'actifs libellés en dollars, et, pour l'instant, veulent protéger la valeur de leurs réserves. Ce jeu ne peut pas trop durer. Donc, bien que l'Union soviétique mérite une mention honorable pour avoir fait faillite la première, l'or dans cette catégorie (jeu de mot intentionnel) ira indubitablement aux États-Unis, pour la plus grande cessation de paiement jamais survenue.

Il y a beaucoup d'autres similitudes aussi. Les femmes ont reçu le droit à l'éducation et à une carrière en Russie plus tôt qu'aux États-Unis. Les familles russes et américaines sont semblablement en mauvaise forme, avec des taux de divorce élevés et beaucoup de naissance hors mariage, bien que la pénurie chronique de logement en Russie ait forcé de nombreuses familles à s'endurer, avec des résultats mitigés. Les deux pays connaissent une dépopulation chronique des régions rurales. En Russie, les fermes familiales ont été anéanties18 durant la collectivisation, ainsi que la production agricole ; aux États-Unis, une variété d'autres forces ont produit un résultat similaire en ce qui concerne la population rurale, mais sans aucune perte de production. Les deux pays ont remplacé les fermes familiales par une industrie agro-alimentaire insoutenable, écologiquement désastreuse, dépendante des carburants fossiles. L'industrie américaine fonctionne mieux, aussi longtemps que l'énergie est peu chère, et, après cela, probablement plus du tout.

Les similitudes sont trop nombreuses pour être mentionnées. J'espère que ce que j'ai souligné ci-dessus est suffisant pour signaler un fait clef : que ceci est, ou était, les antipodes de la même civilisation industrielle et technologique.

Les différences entre les superpuissances : l'ethnicité


Notre croquis miniature des deux superpuissances ne serait pas complet sans une comparaison de certaines des différences, qui ne sont pas moins criantes que les similitudes.

Les États-Unis sont traditionnellement un pays très raciste, avec de nombreuses catégories de personnes dont on ne voudrait pas qu'elles épousent sa fille ou sa sœur, qui que l'on se trouve être. Il a été fondé sur l'exploitation des esclaves africains et sur l'extermination des autochtones. Au cours de ses années de formation, il n'y a pas eu de mariage formel entre des Européens et des Africains, ou entre des Européens et des Indiens. Cela contraste violemment avec d'autres pays du continent américain tels que le Brésil. Jusqu'à ce jour, aux États-Unis, il reste une attitude dédaigneuse envers n'importe quelle tribu autre que les Anglo-Saxon. Vernis d'une couche de correction politique, au moins en courtoise compagnie, cela ressort quand on observe avec qui ces Anglo-Saxons choisissent effectivement de se marier, ou d'avoir une relation.

La Russie est un pays dont le profil ethnique glisse graduellement de principalement européen à l'ouest vers asiatique à l'est. La colonisation par la Russie de son vaste territoire s'est accompagnée de mariages avec chaque tribu que les Russes rencontraient dans leur poussée vers l'est. L'un des épisodes formateurs de l'histoire russe fut l'invasion mongole, qui a résulté en une large injection de sang asiatique dans la généalogie russe. D'un autre côté, la Russie a reçu un bon nombre d'immigrants d'Europe occidentale. En ce moment, les difficultés ethniques de la Russie sont limitées à combattre les mafias ethniques, et aux nombreux petits mais humiliants épisodes d'antisémitisme, ce qui est une caractéristique de la société russe depuis des siècles, et malgré laquelle les Juifs, ma famille incluse, se sont très bien portés là-bas. Les Juifs ont été exclus de certains des instituts et des universités les plus prestigieux, et ont été bridés d'autres manières.

Les États-Unis demeurent un baril de poudre de tension ethnique, où les citadins Noirs se sentent opprimés par les banlieusards Blancs19, qui à leur tour craignent de s'aventurer dans des portions majeures des grandes villes. En un temps de crise permanente, les citadins Noirs pourraient se soulever en émeute et piller les villes, parce qu'ils ne les possèdent pas, et les banlieusards Blancs seront probablement dépossédés de leurs petites cabanes dans les bois, comme James Kunstler20 les a joliment appelées, et décamperont vers un parc de caravanes. Ajoutez à ce mélange déjà volatil le fait que les armes à feu soient largement disponibles, et le fait que la violence imprègne la société américaine, particulièrement le sud, l'ouest et les villes industrielles mortes comme Detroit.

Bref, l'atmosphère sociale de l'Amérique post-effondrement sera peu probablement aussi placide et amicale que celle de la Russie post-effondrement. Au moins en partie, elle ressemblera plus probablement à d'autres parties de l'ex-Union soviétique, plus mélangées ethniquement, et par conséquent moins chanceuses, telles que la vallée de Ferghana21 et, bien sûr, ce phare de la liberté dans le Caucase, la Géorgie (ou du moins c'est ce que dit le président des États-Unis).

Aucune partie des États-Unis n'est un choix évident pour qui est préoccupé de survie, mais certaines sont à l'évidence plus risquées que d'autres. N'importe quel lieu avec un passé de tension raciale ou ethnique est probablement dangereux. Cela exclut le sud, le sud-ouest, et de nombreuses grandes villes ailleurs. Certaines personnes pourraient trouver un havre sûr dans une enclave ethniquement homogène de leur propre genre, tandis que le reste serait bien avisé de chercher les quelques communautés où les relations inter-ethniques ont été cimentées par un mode de vie intégré et le mariage mixte, et où l'étrange et fragile entité qu'est une société multi-ethnique pourrait avoir une chance de résister.

Les différences entre superpuissances : la propriété


Une autre différence clef : en Union soviétique, personne ne possédait son lieu de résidence. Ce que cela signifie est que l'économie pouvait s'effondrer sans engendrer des sans-abri : presque tout le monde a continué de vivre au même endroit qu'avant. Il n'y a eu ni expulsion, ni saisie. Tout le monde est resté à sa place, et cela a empêché la société de se désintégrer.

Encore une différence : le lieu où ils sont restés était généralement accessible par les transports publics, qui ont continué de fonctionner pendant les pires moments. La plupart des projets immobiliers de l'ère soviétique étaient centralement planifiés, et les planificateurs centraux n'aimaient pas l'expansion : c'est trop difficile et coûteux à entretenir. Peu de gens possédaient une voiture, et encore moins en dépendaient pour se déplacer. Même les pires pénuries d'essence n'ont résulté qu'en dérangements mineurs pour la plupart des gens : au printemps, elles rendaient difficile le transport des pousses de la ville à la datcha22, pour planter ; à l'automne, elles rendaient difficile de rapporter la récolte en ville.

Des champs à la sortie d'une ville en Union soviétique

Des champs à la sortie d'une ville en Union soviétique
J'étais étonné que, dès qu'on quittait le bord de la ville, avec des barres d'immeubles d'habitation, il n'y avait pas d'étalement périurbain. La campagne arrivait jusqu'au bord de la ville. Cette terre était principalement des fermes d'État, et les gens n'avaient pas le droit d'avoir des parcelles de jardin ici, mais devaient se déplacer plus loin. Dans certains cas, pour avoir une parcelle de jardin abordable, vous deviez prendre le train sur des centaines de kilomètres, mais les trains étaient économiques et fréquents.
Albert Bates

Un terrain agricole loué à des citadins en Union soviétique
Un terrain agricole loué à des citadins en Union soviétique

Le fermier qui vivait dans la maison au fond louait sa terre pour des datchas. Cela procurait de la sécurité aux citadins qui venaient à la campagne en fin de semaine.Albert Bates

Les différences entre les superpuissances : le profil du travail


L'Union soviétique était entièrement autosuffisante quand il s'agissait de travail. Aussi bien avant qu'après l'effondrement, le travail qualifié était l'une de ses principales exportations, avec le pétrole, l'armement et la machinerie industrielle. Il n'en est pas ainsi avec les États-Unis, où non seulement la plus grande part de la manufacture est effectuée à l'étranger, mais un grand nombre de services domestiques sont aussi fournis par les immigrants. Cela joue sur toute la gamme depuis le travail agricole, l'entretien du paysage et le nettoyage des bureaux jusqu'aux professions intellectuelles telles que l'ingénierie et la médecine, sans lesquelles la société se déliterait. La plupart de ces gens viennent aux États-Unis pour profiter du niveau de vie supérieur — pour aussi longtemps qu'il restera supérieur. Nombre d'entre eux retourneront finalement chez eux, laissant un trou béant dans le tissu social.

J'ai eu la chance d'observer un bon nombre d'entreprises aux États-Unis depuis l'intérieur, et j'ai remarqué une certaine constance dans le profil du personnel. Au sommet, il y a un groupe de supérieurs déjeuneurs hautement rémunérés. Ils tendent à passer tout leur temps à se rendre agréables les uns aux autres de diverses manières, grandes et petites. Ils détiennent souvent des diplômes élevés dans des disciplines telles que le papotage technique et le comptage de haricots relativiste. Ils sont obsédés au sujet de l'argent, et cultivent une atmosphère de propriétaires terriens huppés, même s'ils ne sont qu'à une génération de la mine de charbon. Demandez-leur de résoudre un problème technique — et ils objecteront poliment, saisissant souvent l'occasion d'étaler leur esprit par une ou deux plaisanteries d'auto-dénigrement.

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