Évènement

L'empire du moindre mal (Jean-Claude Michéa)

Publié le : 13/02/2009 00:00:00
Catégories : Philosophie

michea

Existe-t-il une unicité du libéralisme, ou bien faut-il considérer qu’il y a plusieurs libéralismes ? A cette question qu’il juge centrale, Jean-Claude Michéa répond sans hésiter : le libéralisme est un. A ses yeux, il n’y a pas lieu d’opposer un « bon » libéralisme politique et un « mauvais » libéralisme économique. Pas lieu non plus d’opposer la pensée libérale d’Adam Smith et de Benjamin Constant, pensée qui s’est formée alors que le capitalisme en était encore pour l’essentiel au stade familial, avec ses prolongements contemporains dans le capitalisme oligopolistique mondialisé. Pas lieu, enfin, de réduire le libéralisme à une posture défensive (le libéralisme comme défense des libertés), alors qu’il recouvre, en pratique, un projet de société offensif et prédéterminé. Pour Michéa, ce que nous vivons aujourd’hui est l’accomplissement logique du projet libéral – le « monde sans âme » du turbocapitalisme contemporain est ce que le libéralisme historique ne pouvait pas ne pas donner.

Cette thèse repose sur les arguments suivants :

a) Il faut bien séparer les intentions des penseurs libéraux des conséquences de leur pensée. Ainsi, Adam Smith n’a pas voulu le néolibéralisme oligopolistique contemporain (qui, à bien des égards, inverse et retourne le discours libéral classique). Mais s’il ne l’a pas voulu, ce retournement était inéluctable au vu des caractéristiques de la philosophie libérale – et c’est précisément à cet aspect des choses qu’il faut s’intéresser : pas à ce que les libéraux ont voulu, mais à ce que leur discours a concrètement rendu possible, et même nécessaire.

b) Il faut se représenter le libéralisme comme la construction progressive d’une convergence spontanée, induite par les tropismes respectifs des diverses écoles libérales, qui devaient se retrouver, pour finir, dans le monde où nous vivons aujourd’hui. C'est-à-dire qu’il faut percevoir le mouvement général des libéralismes initiaux comme la recherche largement inconscientes d’une unicité de la pensée libérale, unicité réelle dès l’origine, mais longtemps restée invisible aux libéraux eux-mêmes.

c) Le libéralisme ne devient possible qu’à la fin du XVII° siècle, lorsque la science expérimentale rend pensable le projet de l’homme « maître et possesseur de la nature ». Or, le traumatisme des guerres de religion, guerres civiles idéologiques absolument destructrices, pousse alors à la recherche de solutions mécanistes, solutions qui permettent de reconstruire le politique en l’absence de sens transcendant commun. La collision entre la possibilité d’une pensée mécaniste et la nécessité de son avènement va donc donner naissance au projet d’une société capable de maintenir entre ses membres la paix, même si :

- les individus sont réputés devoir se conserver eux-mêmes, et non se préparer au sacrifice suprême fondateur, dans les sociétés traditionnelles, de toute vertu civique ;

- par conséquent, plus rien ne construit le sens commun, en dehors de la renégociation permanente entre des intérêts opposés.

Ainsi, le libéralisme, pour Jean-Claude Michéa, n’est pas le produit de l’infrastructure économique – qui n’a déterminé que la forme prise dans l’économie (bourgeoise) par un phénomène issu d’un paradigme plus vaste que l’économie. Michéa, sur ce point, est en rupture avec le marxisme dit orthodoxe (et il assume d’ailleurs très clairement cette rupture, en disciple de George Orwell).

d) A partir de son fait constitutif, la société libérale ne peut que renverser les prédicats des sociétés traditionnelles. Elle doit, pour fonctionner, être capable de fédérer les hommes non autour d’une définition du Bien et de la Vérité, mais autour du renoncement à toute définition du Bien et de la Vérité . D ’où la démolition méthodique de la figure héroïque et l’affirmation d’un relativisme culturel devenu, paradoxalement, le seul référent non relatif.

e) A partir de là, le libéralisme apparaît comme un système de collision renégociant en permanence l’articulation de deux termes constitutifs : le libéralisme politique (relativisme tous azimuts) et le libéralisme économique (destruction du héros et réduction parallèle de l’honnête homme à la figure du bourgeois, c'est-à-dire de l’homme qui cherche son intérêt). Le libéralisme n’est donc ni réductible à son versant politique, ni réductible à son versant économique, mais constitué par la rencontre nécessaire de ces deux versants.

f) Dans ces conditions, la collision entre le relativisme et la reconnaissance de l’intérêt comme fondement du comportement naturel (vice privé, vertu publique) doit, dans une société libérale, être organisée par le Droit, qui traduit l’exigence nouvelle du pouvoir : être juste (au sens de l’ajustement permanent de la société à la concurrence des intérêts, pas au sens de la justice stricto sensu), et non bonmodus vivendi. Le « projet d’organisation scientifique de l’humanité » défini par le libéralisme est d’abord un projet d’organisation scientifique d’une certaine médiocrité heureuse. (au sens moral du terme). Dès lors, toute société libérale ne poursuivra plus comme objectif la recherche de la meilleure manière de vivre, mais elle visera à redéfinir constamment un simple

g) Ce renoncement au Bien, pour le libéralisme prix de la paix civile, est lourd d’effets secondaires néfastes. En particulier, il rend possible le fonctionnement de la société même si le niveau moral des individus s’effondre. A la limite, écrit Michéa, le libéralisme rend possible le maintien de la paix civile dans un peuple de démons. Or, et c’est là que le libéralisme entre en contradiction avec lui-même, la possibilité de cet effondrement moral le rend inéluctable, parce que si rien ne vient contrarier la tendance naturelle à l’expansion indéfinie du désir mimétique, cette expansion ne trouve comme limite que l’affrontement de plus en plus tendu des désirs rivaux. Donc, le libéralisme, machine à rendre la guerre civile impossible, débouche paradoxalement sur la possibilité de la guerre de tous contre tous, dans le cadre d’un oubli général des vertus humaines de base – vertus du don et du partage, vertus qui préexistent à tout constructivisme idéologique, et qui forment l’armature de ce que George Orwell appelait la « common decency ».

h) Ainsi, la judiciarisation délirante de la société américaine n’est que la conséquence de ce paradoxe mortifère. Puisque dans le monde libéral, la guerre est impossible, et puisqu’elle est cependant nécessaire, elle se transforme en guerre de tous contre tous sur le plan judiciaire uniquement. Ainsi, le libéralisme finit par se retourner en sa propre négation, le droit de chacun à défendre son intérêt privé seul se muant en droit de tous à fliquer constamment les intérêts privés de chacun.

i) Confronté à cette contradiction interne insurmontable, le libéralisme, au départ doctrine rationaliste, dégénère spontanément en croyance irrationnelle dans la capacité du Marché (le Divin Marché) à secréter la croissance (ou en tout cas la croissance quantitative de ce qui est mesurable), seul moyen de mettre en cohérence les intérêts privés concurrents à travers l’accroissement permanent du « gâteau » qu’ils doivent se partager. La double dimension irrationnelle du libéralisme (la croissance comme objectif incontestable ; le marché comme outil de la croissance) résulte spontanément de l’échec du libéralisme dans sa dimension rationnelle.

j) Le problème du libéralisme est que tôt ou tard, cette mythologie explose au contact du réel. Le capitalisme peut secréter au départ un type d’hommes relativement intéressant (l’entrepreneur schumpéterien), et une institution relativement dynamique (l’entreprise productive) – et il peut aussi, et surtout, utiliser des types humains qu’il n’a pas fabriqués, mais dont il hérite, et qui sont issus de la « common decency » préexistante (le fonctionnaire intègre, l’ouvrier consciencieux). Mais comme le libéralisme met ces hommes et ces institutions au service d’un mythe infondé (croissance et marché), il finit par dévorer mécaniquement les piliers sur lequel repose une économie capitaliste dont il se veut le meilleur cadre politique.

Seuls des individus névrosés ou psychotiques peuvent se sentir adaptés à un système incohérent et absurde, et c’est pourquoi un tel système fabrique mécaniquement des névrosés et des psychotiques en série. Quand on s’aperçoit que le marché ne crée par réellement de la croissance saine (pas toujours en tout cas), on fabrique une bureaucratie peuplée par des types humains très médiocres (et le fait qu’on déguise cette bureaucratie en faux milieu entrepreneurial n’enlève rien à son caractère bureaucratique). Quand on réalise que la croissance réelle n’est pas au rendez-vous, on remplit le PIB avec le coût de la bureaucratie pour maintenir une croissance optique totalement artificielle… Dans un système aussi absurde, les types humains valables, qui ont fait le capitalisme libéral des débuts, disparaissent progressivement, et le libéralisme se retrouve peuplé d’individus médiocres, narcissiques, radicalement infantilisés, enfermés dans le désir de régression fusionnelle vers la figure maternelle, et donc bien incapables de maintenir la fiction de la croissance indéfinie par le jeu du marché (pour pouvoir consommer et/ou accumuler du capital, il faut d’abord savoir produire, et pour cela, il faut pouvoir assumer la réalité de la production).

k) La transformation progressive du libéralisme en totalitarisme néolibéral (virtualisation croissante, bureaucratisation, infantilisation des citoyens consommateurs, et pour finir fuite en avant technologique, voire biotechnologique, dans un constructivisme de plus en plus nettement criminel) est donc, pour Michéa, l’aboutissement logique du libéralisme classique. Le système crétin dans lequel nous vivons, et qu’on pourrait résumer comme le développement parallèle de schizophrénies socialement connotées (l’argent pour l’argent en haut de la structure, la consommation pour la consommation en bas de la structure), système dont l’aboutissement logique est la négation pure et simple de l’homme, lui apparaît comme le produit mécanique de l’implosion du libéralisme, implosion inscrite dans ses gènes. Les excès contemporain du néolibéralisme déchaîné ne résultent pas d’une dérive perverse ou d’un détournement du libéralisme, mais bien de sa dynamique spontanée, endogène et inéluctable. Pour Jean-Claude Michéa, le libéralisme politique ne peut pas ne pas dégénérer en « dogmatisme arrogant de l’économie » - et c’est pourquoi le libéralisme politique et le libéralisme économique ne font qu’un.


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La thèse de Jean-Claude Michéa ne m’a pas entièrement convaincu. Notez bien que je ne dis pas qu’elle est entièrement fausse. Il est certain qu’elle contient du vrai, et sans doute contient-elle principalement du vrai, et même une très large part du vrai. Mais je pense malgré tout qu’elle ne contient pas tout le vrai sur la question qu’elle aborde, et qu’elle héberge aussi, peut-être, une infime partie du faux.

A mon avis, la grande critique qu’on peut faire à Michéa, c’est qu’au fond, le constat qu’il formule sur l’unicité du libéralisme vaut terme à terme pour le dirigisme économique soviétiforme – et d’une manière plus générale, pour touteselle-même – dans toutes ses variantes, y compris le socialisme. En toute bonne foi, appliquant la méthode de Michéa qui dit que ce qui compte, ce sont les conséquences d’une pensée et pas les intentions de ceux qui l’ont formulée, l’Union Soviétique, passée la phase révolutionnaire initiale, se transforma en un « Empire du moindre mal » tout à fait comme les autres. Tous les témoins de l’expérience soviétique finissante racontent la même chose : une société du mensonge, et des niches individuelles discrètement tolérées par un pouvoir qui, secrètement, avait totalement renoncé à imposer une Vérité et un Bien auxquels plus personne ne croyait – et auxquels d’ailleurs, les dirigeants eux-mêmes croyaient encore moins que les autres. Alors où est la différence avec la société produite, en Occident, par le néolibéralisme contemporain ? les expériences issues de la modernité. On peut se demander si l’unité que Michéa perçoit dans le libéralisme n’est pas, tout bonnement, l’unité de la modernité

Et au-delà même du communisme finissant, le communisme triomphant fut-il autre chose qu’un libéralisme (au sens de Michéa) déguisé ? L’affirmation antireligieuse des régimes communistes recouvrait-elle, en réalité, autre chose que la volonté d’anéantir la possibilité d’une transcendance en vue de fédérer les hommes sur l’absence de transcendance ? Le projet d’une humanité totale, c'est-à-dire totalement libérée de l’aliénation, fut-il jamais autre chose qu’un travestissement de l’aliénation qu’on savait nécessaire ? Le matérialisme n’est-il pas, par essence, le système de pensée qui rend possible la collision fondatrice du libéralisme, telle que Michéa la définit, entre pensée mécaniste et recherche de la paix dans la médiocrité ?

Autant de questions que tournent et retournent depuis des décennies tous ceux qui ont tenté de réfléchir sérieusement à l’expérience soviétique – tous ceux aussi qui ont osé tiré les leçons de son échec. Je n’ai pas la prétention de répondre à ces questions, mais ce que je dis, en revanche, c’est ceci : en quoi la thèse de Michéa y répond-elle ? En quoi le discours de Michéa sur le libéralisme nous donne-t-il, dans sa formulation présente, la preuve qu’il ne peut s’appliquer aussi à ce qui n’est pas le libéralisme, mais qui s’inscrit comme le libéralisme dans le champ de la modernité ?

J’ai l’intuition, que je n’ai pas la place de développer dans cette courte note de lecture, qu’on pourrait reprendre terme à terme tous les arguments de Michéa, et les appliquer presque tels quels au socialisme réellement existants – ce qui indiquerait que ce que Michéa impute au libéralisme, cette cohérence manifeste entre vision mécaniste et renonciation au Bien, n’est pas en réalité une caractéristique du seul libéralisme, mais plutôt une caractéristique de toutes les sociétés issues de la modernité.

Au fond, je crois que la disparition de la « common decency » chère à George Orwell, disparition que Michéa répute fille du libéralisme, est induite mécaniquement par l’industrialisation et le développement de la consommation de masse. Je crois, sans avoir le temps ni la place de développer ici l’argumentaire adéquat, que la disparition des « vertus humaines de base » est le résultat spontané d’un certain rapport aux choses, qui conditionne de manière invisible tout notre rapport aux êtres (il faudrait reprendre les notes de lecture sur Baudrillard, « l’économie politique du signe » et « l’échange symbolique et la mort », pour commencer). Mais sans entrer dans les détails, pour dire les choses de manière très synthétique, je crois qu’il est impossible de rester humain dans un monde inhumain – et le libéralisme contemporain, à cette aune, ne m’apparaît que comme une certaine forme de déshumanisation.

C’est aussi pourquoi je ne suis pas convaincu par l’argumentaire de Michéa, lorsqu’il établit un lien de causalité simple, direct et univoque entre le libéralisme du XVIII° siècle et ses prolongements contemporains dans le néolibéralisme du capital spéculatif mondialisé. Je ne dis pas que ce lien n’existe pas : il existe, c’est évident. Mais je crois que ce lien n’unit qu’une certaine forme du relativisme issu de l’hégémonie nominaliste sur la pensée avec une certaine forme de l’aliénation caractéristique des sociétés industrielles. Ainsi, je veux bien suivre Michéa quand il nous dit que si nous sommes radicalement aliénés de la manière dont nous sommes radicalement aliénés, c’est parce que notre aliénation contemporaine est fille du libéralisme historique. Mais je ne le suivrais pas s’il fallait lire son propos différemment, si par exemple il s’agissait de dire que si nous sommes radicalement aliénés, dans l’absolu, c’est parce que notre société est fille du libéralisme historique. Je pense que le champ de la réflexion devrait alors être élargi au-delà du paradigme libéral.

Là, sans doute, réside l’ambiguïté de « L’empire du moindre mal » – un bouquin par ailleurs tout à fait remarquable.

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