Évènement

L'engrenage, mémoires d'un trader (J. Kerviel)

Publié le : 05/09/2010 23:00:00
Catégories : Economie

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L’édition grand public a ses figures imposées. L’une d’entre elles est la confession du marginal. Par exemple, « Moi, X, 16 ans, droguée, prostituée », ou encore « Moi, Y, 25 ans, caïd en prison », voire, quand l’éditeur a décidé de prendre des risques, « Moi, Z, j’ai infiltré les terroristes du Nawakistan ».

Grâce aux beautés ineffables du turbocapitalisme mondialisé, nous découvrons une nouvelle variante de cette figure : « Moi, Jérôme Kerviel, esclave mental de la Société Générale » – titre abrégé, sans doute par pudeur, en « L’engrenage, mémoire d’un trader ».

Kerviel commence par raconter la brutalité de sa chute. En décembre 2007, il se prend plus ou moins pour le roi des salles de marché : son « compteur » affiche un gain de un milliard et demi d’euros sur l’année écoulée – du jamais vu. Avec une bonne foi confondante, Kerviel nous explique que la pratique ordinaire des banques, en de tels  cas, est de « transférer » en partie les gains  sur l’exercice comptable ultérieur (on parle de « mise sous le tapis »), pour prévenir d’éventuels mécomptes (pour « l’image fidèle » dans les comptes de la Société Générale, vous repasserez).

Bref, en décembre 2007, que du bonheur.

Et soudain : tout s’écroule.

En quelques jours, Kerviel passe du statut de « bonne gagneuse » (sobriquet que les responsables de marché donnent à leurs meilleurs traders – ça ne s’invente pas) à celui de mouton noir, responsable de pertes abyssales.

Réveil brutal.

Et notre Kerviel, soudain, de se dire qu’il est temps de rembobiner le film, pour comprendre où ça a merdé.


*

L’erreur de Kerviel a été, sans doute, fondamentalement, de se préoccuper trop des marchés, et trop peu de ce qui se passait autour d’eux, dans l’économie réelle et productive, dans le monde politique et dans celui, étroitement lié à ce dernier, des grands patrons du capitalisme français.

En janvier 2008, il décide d’anticiper une hausse des marchés. Son calcul : lorsqu’une crise financière apparaît, la politique des banques centrales est d’inonder les marchés de liquidité, ce qui fait monter les cours. Pire ça va, mieux ça ira, parce que Ben « l’hélicoptère » Bernanke va faire pleuvoir les dollars : voilà le calcul. A cela s’ajoute des considérations techniques : les fonds d’investissement, en décembre 2007, ont beaucoup vendu pour « nettoyer leur bilan » – donc, pense Kerviel, ils vont bientôt racheter. Et il y croit d’autant plus que l’analyse vedette de la SG vient de pondre une note de conjoncture où il annonce que mais non, mais non, « nous ne sommes pas a priori à la veille d’un grand krach boursier » (la lecture des notes de conjoncture des grandes institutions bancaires en 2006 et 2007 est, a posteriori, tout simplement hilarante).

Kerviel maintient donc ses positions, et se retrouve, soudain, pris au piège.

D’une part, les services comptables sont embêtés par l’énorme « mise sous le tapis » de ses résultats 2007. Ou bien ils imputent ces résultats sur le bon exercice, et les conséquences fiscales seront dommageables pour la SG (eh oui, tout ça pour ça…). Ou bien ils procèdent à la « mise sous le tapis », mais ils vont alors se retrouver avec un ratio Cooke anormal début 2008. En fait, Kerviel a si bien « gagné », en « bonne gagneuse » qu’il est, que son succès ne peut plus être dissimulé. Problème.

D’autre part, le marché ne rebondit pas aussi vite que le petit génie le pensait (le marché rebondira, mais seulement dans le courant du mois de février). Et des positions « dans le rouge » se mettent donc à apparaître, pour des montants gigantesques, au titre de l’année 2008. Donc, nouveau problème : il n’est pas possible de faire passer les positions 2007 sur 2008 pour des raisons comptables, d’où fiscalité coûteuse en 2007 ; et pour 2008, il y a un risque de perte inquiétant.

Kerviel, au départ, ne s’inquiète pas outre mesure. Après tout, pour bien connaître le fonctionnement de sa « maison », il sait que dans ce genre de situations, on trouve toujours une solution « comptable ». Puis il prend conscience de quelque chose d’étonnant : pour des raisons qui lui échappent, on fait cette fois moins d’effort qu’à l’accoutumé. Brutalement, l’orthodoxie comptable semble reprendre ses droits. Et l’affaire se met à monter de plus en plus haut, jusqu’au sommet de la hiérarchie de la banque.

Ce que Kerviel ne découvre qu’au dernier moment, c’est que son « affaire » vient percuter un contexte très particulier. Particulier ? Le mot est faible. Le capitalisme de l’endettement est tout simplement en train d’imploser, et la panique gagne les hautes sphères. Fin janvier 2008, Noyer, le gouverneur de la Banque de France, vient brutalement de siffler la fin de la partie de Monopoly : toutes les banques françaises doivent fournir leur bilan, il s’agit de savoir qui risque de « sauter », en cas de krach majeur.

Kerviel se retrouve soudain sur le grill. Les plus hauts responsables de la banque l’interrogent. Et là, problème : doit-il leur avouer la dissimulation  de ses gains 2007 ? Ne risque-t-il pas de faire exploser une bombe à l’intérieur de la SG, provoquant une onde de choc qui pulvérisera toute sa hiérarchie intermédiaire ? Il louvoie.

Mais ça ne convainc personne, en haut lieu. Et le voilà sur le banc des accusés. Toute la hiérarchie de la banque, du PDG au patron de la salle de marché, va brutalement « découvrir » (disent-ils) les bidouilles du petit Kerviel – le mouton noir qui a truqué les comptes, tout seul, dans son coin, et porte donc la responsabilité de toutes les pertes.

En arrière-plan, évidemment, il y a les pertes de la SG sur les subprimes. En fait, les détails que donne Kerviel semblent démontrer que la hiérarchie de la banque est en pleine panique, et qu’elle cherche désespérément un moyen de s’exonérer de toute responsabilité dans une situation qui lui a totalement échappé. Il faut lire le passage où Kerviel raconte les responsables de la SG, s’interrogeant sur l’existence ou pas d’un gain caché de plus d’un milliard d’euros, avant de comprendre qu’il existe des pertes latentes encore plus grandes… passant de l’euphorie à l’anxiété en quelques heures. Il est évident que ces gens-là ne sont pas à la tête d’une maison qui fonctionne normalement, avec des procédures comptables sécurisées, un audit interne qui joue son rôle et un audit externe en situation de contrôler effectivement les comptes. On en vient même à se demander, en lisant Kerviel, si au fond, ils n’en sont pas à inventer purement et simplement l’essentiel de leur bilan, à la SocGen…

Suit l’épisode le plus sujet à controverse : le débouclage soudain des positions de Kerviel par la direction de la SG. Ce débouclage a été effectué, selon Kerviel, de façon « porcine », n’importe comment. D’où un fort coefficient d’amplification : quand de tels volumes sont débouclés d’un coup, le marché baisse du simple fait de leur débouclage. La baisse engendre la baisse, et donc, non seulement on constate la perte latente, mais on constate même plus !

Et ici, soudain, beaucoup de questions apparaissent, que Kerviel n’ose pas formuler trop directement…

Mais que, sur ce site résolument incorrect, nous allons poser en quelques mots.

Tout d’abord, force est de constater que les pertes imputées par la SG à Kerviel sont en partie liée à la décision de la SG de déboucler ses positions en catastrophe. Si le débouclage avait été effectué quelques semaines plus tard, les pertes auraient été beaucoup plus faibles. C'est-à-croire, en fait, que l’affaire Kerviel a été utilisée par la SG pour générer des pertes.

Absurde ?

Pas forcément.

Autour de Kerviel, fin 2007 début 2008, il se passe beaucoup de choses à la SG. La banque a encaissé des pertes considérables sur les subprimes. Elle a, aussi, à gérer la situation pour le moins atypique créée par l’affaire Sentier 2 (dont le procès s’ouvre en janvier 2008). Et voilà que soudainement, elle « découvre » une « fraude sans précédent », qui lui permet de justifier 5 milliards d’euros de « trou » dans ses comptes.

Hasard ? Peut-être…

Il ne faut pas perdre de vue non plus que les opérations débouclées en catastrophe en janvier 2008 sont des opérations sur les marchés à termes. Ceci implique que si, dans l’histoire, la SG a perdu 5 milliards, quelqu’un, quelque part, a gagné 5 milliards. Ce type d’opération comprend nécessairement un gagnant et un (ou des) perdant(s) – toujours. Nous ne savons rien sur l’identité de ce, ou ces gagnants. Rien, en particulier, sur leurs éventuels liens avec la SG.

Alors, n’est-ce pas, le débouclage en catastrophe des positions de Kerviel peut avoir deux explications. Soit c’est la panique intégrale au siège de la SG, et on fait absolument n’importe quoi, y compris une fantastique erreur de gestion bancaire. Soit on est au contraire très malin, et on va utiliser la situation particulière de Kerviel pour fabriquer une perte artificiellement majorée, afin de dissimuler, dans le grand trou, un certain nombre de « petits » trous qu’on aurait, sans cela, bien du mal à justifier. De sorte que la question de communication posée à la SG, à propos de l’affaire Kerviel et plus particulièrement du débouclage, pourrait être, au fond :

« Messieurs de la SocGen, vous préférez passer pour des infracons ou pour des supersalauds ? »

Bref, laissons la SocGen face à cette angoissante interrogation, et revenons au « terroriste des salles de marché ».

Kerviel ne croit pas un instant à la fable selon laquelle ses patrons ignoraient ce qu’il faisait. Trader warrant, il travaillait dans une petite équipe, à l’écart de la salle de marché principale. Là, dans une ambiance feutrée, à un mètre de ses deux collègues chargés de suivre les mêmes produits que lui, il passait une bonne partie de ses instructions par oral. Tout le monde entendait ses conversations. A commencer par son « N+1 », assis à deux mètres de lui, et son « N+2 », assis à cinq mètres de lui.

On en déduira ce qu’on voudra.

*

Cela étant, et sans blanchir une SocGen qui sort de l’histoire en piteux état, il ne faut pas minimiser la responsabilité de Kerviel. Il est indiscutable qu’il a suivi une stratégie tellement risquée qu’elle frôlait le suicide latent. Et la grande question, c’est : comment Kerviel a-t-il pu se laisser entraîner dans  cette stratégie suicidaire, totalement déconnectée des enjeux économiques réels ? Comment a-t-il pu jouer la hausse au moment où débutait l’implosion du capitalisme occidental financé par la dette ? Comment a-t-il pu ignorer le contexte général au sein duquel il évoluait ?

C’est ici que la « confession/plaidoyer » de Kerviel prend un véritable intérêt psychosociologique.

Les pratiques du petit monde des traders, telles que Kerviel nous les rapporte, feraient dresser les cheveux sur la tête à n’importe quel candidat au Diplôme d’Etudes Comptables et Financières (DECF, la formation des petits comptables qui croient au Mémento Lefebvre comme un musulman croit au Coran). Et que je te passe des opérations fictives pour dissimuler mes pertes latentes, et que je te  saute allègrement par-dessus les clôtures comptables pour arranger mon reporting, etc.

En fait, la règle d’or du métier semble être : pas vu, pas pris. Sous cette réserve, on fait à peu près tout ce qu’on veut. C’est probablement en parfaite connaissance de cause que la SG a ouvert à ses traders des systèmes d’information comptables dans lesquels rien ne les empêche d’insérer des opérations fictives. L’idée générale, du moins on peut le supposer, c’est qu’on laisse aux petits soldats les moyens de truquer les comptes, en sachant qu’ils vont le faire, mais sans leur donner d’instructions en ce sens. Tant que ça marche, on en profite. Si ça ne marche plus, on tombe sur le dos des petits soldats. Les banques s’organisent pour ne pas s’autocontrôler correctement, voilà le fond de l’affaire.

Et tout le monde est plus ou moins complice…

A croire que les auditeurs internes des grandes banques ne mettent jamais les pieds dans les salles de marché – on voit ça d’ici : ils doivent pister un responsable d’agence en banque de dépôt parce qu’il y a une erreur de 10.000 euros dans son calcul de provisions pour créances irrécouvrables, mais ferment les yeux avec indulgence sur une opération de 100.000.000 d’euros mise sous le tapis par le back-office.

Deux poids, deux mesures : d’un côté le monde de l’économie productive, où les règles s’appliquent parce que ce monde-là, c’est celui du bétail qu’il faut tondre ; de l’autre le monde de l’économie spéculative, où les règles ne s’appliquent plus, parce que ce monde-là, c’est celui des spécialistes de la tonte – ainsi va le capitalisme.

Kerviel avait-il conscience de ce « deux poids, deux mesures », pendant sa période Wall St. ? S’est-il rendu compte qu’il évoluait dans une bulle complètement déconnectée de l’économie réelle, celle où un million d’euros, c’est une somme énorme, et une comptabilité fictive, c’est la prison ferme ?

Probablement pas. Quand il raconte son quotidien de trader, il nous décrit un petit monde clos, qui fonctionne au fond presque comme une secte.

La journée de travail commence très tôt, vers 7 heures. On passe deux heures à analyser l’évolution des marchés asiatiques pendant la nuit, et puis c’est l’ouverture, à Paris. On reste à son pupitre non stop, jusque vers 17 h 30, pour suivre la séance. Puis on embraye, après, allez, une pause cigarette, jusqu’à 22 heures, pour suivre Wall St., parce que le marché des produits dérivés vit au rythme new-yorkais (et pour cause, il est piloté par Goldman Sachs). Et ce n’est pas fini : il y a « l’after-market », la cotation après le marché. L’écran d’ordinateur n’est pas éteint avant 22 heures, vraiment.

15 heures de travail non-stop ! Pas de pause, même pas pour manger. C’est un peu l’ambiance des cybercafés où les « no life » jouent à des jeux débiles en réseau – sauf que là, on joue des milliards d’euros…

Et à 22 heures, ce n’est pas fini. La norme du milieu veut qu’un trader, quand il a fini de suivre les cours, prenne un verre et dîne quelque part avec d’autres  traders, pour parler… des cours. Vraiment, c’est une secte : chaque individu doit être totalement immergé dans un groupe fonctionnant en vase clos, parlant un langage hermétique. La Société Générale colonise ainsi mentalement ses traders (les autres banques aussi, d’ailleurs, probablement), exactement comme, disons, l’Eglise de Scientologie peut envahir l’espace mental de ses adeptes. Les symptômes de rupture avec le « monde extérieur » propres au milieu, tels  que les décrit Kerviel, sont exactement ceux dénoncés dans le cas des dérives sectaires : plus le temps de s’occuper de sa famille, plus le temps d’entretenir des amitiés, etc.

Le trader rentre chez lui vers  minuit ou 1 heure. S’effondre sur son lit, dans son appartement proche de la Défense (Neuilly, dans le cas de Kerviel). Un appartement où il ne mange pas (même pas le petit-déjeuner), où il ne lit pas (où voudriez-vous qu’il trouve le temps de lire ?), et où on peut légitimement se demander s’il trouve le temps de… enfin, vous voyez ce que je veux dire.

Bref.

Ce n’est pas une vie.

Un trader comme Kerviel est un homme qui a tout simplement oublié l’existence d’une réalité sociale, donc économique, hors de sa « secte ». Son monde, c’est l’écran de son ordinateur, sa salle de marché. Ce qui est vrai, c’est ce qui rapporte de l’argent, donc le « consensus des marchés ». L’univers d’un Kerviel n’est plus régi par les règles normales du monde réel, c’est une reconstruction mathématique à base de courbes, dont le sens est entièrement créé par les innombrables regards humains posés sur le champ des possibles. Vraiment, on peut parler de paraphrénie institutionnelle. Techniquement, les salles de marché sont des asiles de fous – si l’on veut bien admettre qu’un fou est quelqu’un qui ne fait plus la différence entre le Vrai et le Faux, alors on y est en plein !

Le tort du petit soldat Kerviel aura été de succomber à cette folie.

On nous permettra de penser qu’il est infiniment moins coupable que ceux qui l’ont organisée.


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