Évènement

L'équinoxe de septembre (H. de Montherlant)

Publié le : 04/11/2009 23:00:00
Catégories : Histoire

montherlant

« L’équinoxe de septembre » est un recueil de textes rédigés par Montherlant entre 1936 et 1938. C’est la chronique lucide de la chute de la III° République, de la réoccupation de la rive gauche du Rhin par les troupes allemandes à la signature des accords de Munich. Il y dresse le portrait sans complaisance d’une France exténuée, vidée de sa substance par le carnage de 14-18, et déjà prête à succomber à l’ennemi. Un classique à connaître…


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Montherlant, à partir de février 1936, conserve chez lui son équipement militaire prêt à l’usage – il est réserviste, ancien combattant de 1918, et se félicite de pouvoir « décamper » en dix minutes chrono, vers sa caserne. Mais cela ne l’empêche pas d’écrire – il y a, chez lui, un côté vieux cabot irrépressible, il faut qu’il fasse des phrases. Reconnaissons-lui cependant qu’il sait en faire de superbes – on ne peut pas le lire aujourd’hui sans éprouver un serrement de cœur : dire qu’il fut un temps où il était naturel d’écrire ainsi. Plus important : ce qu’il dit est, généralement, très juste.

Il dépeint une France où les pères enseignent à leurs fils l’intérêt pour les choses matérielles, et donc le refus du désintéressement. Une France où être noble, c'est-à-dire aspirer à la noblesse de cœur, passe pour une marque d’imbécilité. Une France inhibée, qui n’ose plus se dire à elle-même qu’elle peut être autre chose qu’une nation médiocre. Une France qui commence, pour tout dire, à se trouver confortable dans la médiocrité. Cette France n’est pas lâche. C’est pire. Elle a tellement souffert, pendant la Grande Guerre, qu’elle n’ose plus regarder en face la possibilité de la souffrance.

En face, il y a l’Allemagne de Hitler. Cette Allemagne nazie, Montherlant lui accorde une qualité que la France n’a plus : la lucidité. La capacité à regarder la guerre en face. Alors que les Français s’illusionnent sur la possibilité de maintenir la paix par la bonne compréhension mutuelle, les hitlériens, eux, savent que la guerre est une affaire d’intérêts bien compris, qui n’a rien à voir avec la juste connaissance de l’étranger. Montherlant n’a rien contre l’Allemagne. Mieux : il souhaite sincèrement que Français et Allemands apprennent à se connaître. Mais il est convaincu qu’ils vont combattre les uns contre les autres. Qu’ils le fassent en se connaissant, voilà tout. Telle est son souhait s’agissant de l’Allemagne.

La haine du Français pour l’Allemand, en 1938, fait à Montherlant l’effet d’une haine du futur vaincu contre son futur vainqueur. Il la déteste, non parce qu’elle est la haine, mais parce qu’elle la haine petite. Il voudrait que cette haine fût celle des forts, qui ne détestent que pour se dépasser. Il voudrait que les Français retrouvent, face à l’Allemagne, l’appétit du défi – au lieu d’une sordide morale pacifiste, qui n’est à ses yeux que le déguisement de la paralysie, le masque posé par les incapables sur leurs yeux, quand ils passent devant le miroir. Il décrit la France de 1938 comme le pays de la veulerie molle. C’est, dit-il, un pays où l’on se fait mal voir parce qu’on est viril – parce qu’on accoste les filles, parce qu’on n’a pas peur d’un coup, parce qu’on est fort. Et où, à l’inverse, on se fait bien voir si l’on est voûté, incolore, sans saveur. C’est le pays des hommes sans qualité, sans volonté de puissance, sans démesure. Un pays de petits bourgeois incurables. Montherlant n’aime pas que ce pays-là se permette de juger l’Allemagne nazie. Non qu’il apprécie Hitler (il le déteste). Mais parce que pour toiser un barbare, il faut au moins lui être supérieur.

Cette infériorisation de la France est, pour Montherlant, en grande partie le produit de la féminisation rampante de notre société. Une féminisation qui ne se confond d’ailleurs pas avec la féminité – contre laquelle l’auteur de « L’équinoxe de septembre » n’a rien, au contraire. Cette féminisation est à ses yeux le tout début de ce que, depuis quelques années, nous avons pris l’habitude d’appeler la « jeune-fillisation ». Le type humain français des années 30 est un être qui demande à la vie ce que demande une jeune fille : être comblé. Non pas avoir du courage, mais recevoir du plaisir. Il y a chez Montherlant cette idée que le courage et le plaisir sont les deux faces de la même pièce, courage-plaisir. Et que la part mâle, courage, est la substance secrète de la part femelle, plaisir. C’est la disparition de cette part mâle qui caractérise la France des années 30. Ne reste qu’une nation de jeunes filles vaguement hystériques.

Dans ces conditions, quand surviennent les accords de Munich, il n’est nullement surpris. Le lâchage éhonté de la Tchécoslovaquie lui paraît tout à fait dans l’ordre des choses. Il s’amuse que la volonté de résistance tchèque soit présentée, dans la presse française, comme une nervosité. En d’autres temps, rappelle-t-il, on eût appelé cela : du courage. Il est franchement hilare, et ne peut s’empêcher de le montrer, quand il constate que la « logique des petits sous », construite par le syndicalisme post-1936, continue à imprégner la France qui marche à l’abîme. Il faut se mettre à sa place : quand on a compris, en septembre 1938, à quoi vont ressembler les années 40, on doit être gai quand on lit dans le journal que les ouvriers demandent une augmentation de 3 %, et que les patrons leur proposent du 2 %. Gai et un peu honteux, aussi. Au moment de Munich, il aimerait bien porter un signe sur lui, pour dire aux étrangers de passage à Paris : je ne suis pas un Français comme ceux-là, ne pas confondre. Les pages où il évoque ce sentiment parleront certainement à un Français lucide de l’an 2009…

La mobilisation partielle de 1938, qui lui vaut un aller-retour vers la frontière allemande, lui permet de contempler des scènes révélatrices. Des soldats qui vont sans passion – ce qui, au final, lui plaît. Des bourgeois « serre-fessards », « toujours victimes », victimes de leur propre niaiserie surtout – « qu’ils disparaissent ! » Septembre 38 est, pour Montherlant, l’annonce du 1940 qu’il pressent. Et la conclusion de l’affaire, la signature des accords, lui inspire ces mots : « Ce soir, comme hier soir, c’est exact, il y aura le bifteck sur la table, et ensuite coucouche-mon-chéri. Mais vous m’en direz des nouvelles, demain. »

Deux mois plus tard, en novembre 1938, c’est donc un Montherlant parfaitement lucide qui prononce une conférence, sans doute son texte le plus intéressant : « La France et la morale de midinette ».


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Pour Montherlant, le lâchage de la Tchécoslovaquie à Munich n’est pas le fait des dirigeants. Elle est le fait des peuples anglais et français eux-mêmes. Les dirigeants, en fait, ne pouvaient pas ne pas lâcher. Il n’y avait plus, derrière eux, de peuples prêts à combattre. Pas en France, en tout cas.

L’homme français de 1938 n’a plus d’énergie. Il vit dans un pays en délitement, et le sait, et s’en accommode. Pourquoi ? Parce qu’il n’a plus de vitalité. L’inertie collective des Français, face à la montée du péril hitlérien, est d’abord faite de l’accumulation des inerties individuelles.

Mais, poursuit Montherlant, ce manque de vitalité individuelle résulte lui-même d’une dynamique collective. La France n’a plus d’énergie parce que les Français n’en ont plus, mais les Français n’en ont plus parce qu’on leur a ôté ce surplus de vigueur qui fait les organismes sains. La France, en réalité, crève de la morale de midinette.

Cette morale de midinette, explique Montherlant, c’est la morale de ceux pour qui le Bien, c’est le Bon. Le Beau n’existe plus. Le Vrai est ignoré, si le Faux est plus confortable que lui. Le Fort est tenu en suspicion, on craint qu’il ne pousse à ne pas être bon. Le christianisme est mort, mais de son cadavre sont sortis des perversions immondes : humanitarisme, pacifisme, sentimentalismes irréalistes déguisés en morales bienveillantes. L’échelle des valeurs a donc été inversée : au lieu que le bon soit tenu pour ce qu’il est naturellement, c'est-à-dire le privilège des forts, qui vivent dans la vérité et pour la beauté, on prétend voir en lui la source du Bien. On confond le luxe que peut s’offrir l’homme supérieur avec la source de toute supériorité. Et au final, on a fabriqué un type humain universel, où hommes et femmes se confondent : la midinette. Tiqun, avec sa « théorie de la jeune fille », n’a rien inventé, rien découvert. Soixante ans avant les travaux de ce groupe de réflexion, dans un autre contexte et avec d’autres mots, Montherlant décrivait, déjà, la dynamique de régression pré-oedipienne dont nous crevons.

Pourquoi cette régression ? Parce que, dit Montherlant, « c’est à coups de pied au derrière qu’on crée la moralité d’un peuple ». Encore faut-il, pour cela, que ceux chargés de donner les coups de pied assument l’impopularité qui va avec. Encore faut-il, également, qu’il se trouve une fraction du peuple prête à soutenir ces chefs prêts à assumer l’impopularité. Toute la question, écrit Montherlant en 1938, est de savoir si une telle fraction peut naître. A défaut de quoi, il ne reste plus qu’à tenir l’affaire pour pliée…

 

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