Les cinq stades de l'effondrement (partie 2) | Par Dmitry Orlov

Publié le : 06/06/2016 11:32:38
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Ma spécialité est de réfléchir à — et malheureusement de prédire — l'effondrement. Ma méthode est basée sur la comparaison : j'ai vu l'Union soviétique s'effondrer et, puisque je suis aussi familiarisé avec les détails de la situation aux États-Unis, je peux faire des comparaisons entre ces deux superpuissances défaillantes...
- Dmitry Orlov

Lire la première partie vers les stades 1, 2 et 3 de l'effondrement.


Stade 4 : L'effondrement social
Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

En dehors des grands programmes gouvernementaux, peu de choses sont disponibles aux États-Unis pour aider ceux dans le besoin. Encore une fois, les Américains font un grand spectacle de leur philanthropie, mais comparée à d'autres pays développés, ils sont en fait très radins quand il s'agit d'aider ceux dans le besoin. Il y a même un trait de sadisme politique, qui, par exemple, apparaît dans l'attitude des gens vis-à-vis des allocataires de l'aide sociale. Ce sadisme peut être vu dans la prétendue réforme de l'aide sociale, qui a forcé les mères célibataires à prendre des boulots qui couvrent à peine les frais de la garderie, laquelle est souvent de qualité inférieure.

En dehors du gouvernement, il y a les organisations caritatives, dont nombre d'entre elles sont religieuses, et donc elles ont la motivation ultérieure de recruter des gens pour leur cause. Mais même quand une organisation caritative ne fait pas de demandes spécifiques, son but réel est de renforcer la supériorité de ceux qui sont charitables, aux dépends de ceux qui reçoivent. Il y a un flux de gratitude forcée du bénéficiaire au bienfaiteur. Plus grand est le besoin, plus la transaction est humiliante pour le bénéficiaire, et plus le bienfaiteur est satisfait. Il n'y a pas de motivation pour le bienfaiteur de fournir davantage de charité en réaction à un plus grand besoin, excepté dans des circonstances spéciales, telles qu'à la suite immédiate d'un désastre naturel. Là où le besoin est grand, constant, et croissant, nous devrions nous attendre à ce que les organisations caritatives comptent très peu quand il s'agit de le satisfaire.

Puisque ni les largesses du gouvernement ni la charité ne subviendront vraisemblablement à ceux qui ne peuvent se subvenir eux-mêmes, nous devrions chercher d'autres options. Une direction prometteuse est le renouveau des sociétés d'entraide mutuelle, qui reçoivent des cotisations puis les utilisent pour aider ceux dans le besoin. Au moins en théorie, de telles organisations sont largement meilleures que l'aide gouvernementale ou les organisations caritatives. Ceux qui sont aidés n'ont pas besoin d'abandonner leur dignité, et peuvent survivre aux périodes difficiles sans être stigmatisés.

Pour se sortir intact des périodes de grand besoin, la seul approche raisonnable, il me semble, est de former des communautés qui soient assez fortes et cohésives pour procurer le bien-être à tous ses membres, assez grandes pour être pleines de ressources, et cependant assez petites pour que les gens puissent avoir des relations directes, et pour prendre une responsabilité directe dans le bien-être de chacun.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Si cet effort échoue, alors la perspective devient en effet désespérée. J'aimerais souligner, une fois de plus, que nous devons faire tout ce que nous pouvons pour éviter ce stade d'effondrement. Nous pouvons laisser le système financier, le secteur commercial et la plupart des institutions gouvernementales s'effondrer, mais pas cela.

Ce qui rend cela particulièrement délicat est que l'existence de la finance et du crédit, de la société de consommation, et de la loi et de l'ordre imposés par le gouvernement ont permis à la société — dans le sens d'une aide mutuelle directe et d'une responsabilité librement acceptée pour le bien de chacun — de s'atrophier. Ce processus de déclin social est peut-être moins avancé dans des groupes qui ont survécu à une récente adversité : les groupes d'immigrants et les minorités, ou les gens qui ont servi ensemble dans les forces armées. Les instincts qui sous-tendent ce comportement sont forts, et ils sont ce qui nous a permis de survivre en tant qu'espèce, mais ils ont besoin d'être réactivés à temps pour créer des groupes assez cohésifs pour être viables.


Stade 5 : L'effondrement culturel
Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

La culture peut signifier un très grand nombre de choses pour les gens, mais ce que j'entends par là est un élément spécifique très important de la culture : comment les gens s'entendent face à face. Prenez l'honnêteté, par exemple : les gens l'exigent-ils d'eux-mêmes et des autres, ou ressentent-ils comme acceptable de mentir pour obtenir ce que l'on veut ? Tirent-ils de la fierté de ce qu'ils ont ou de ce qu'ils peuvent donner ? J'ai tiré cette liste de vertus de Colin Turnbull, qui a écrit un livre sur une tribu dans laquelle la plupart de ces vertus étaient à peu près entièrement absentes. L'idée de Turnbull était que ces vertus personnelles étaient aussi presque toutes détruites dans la société occidentale, mais que pour le moment leur absence étaient masquée par les institutions impersonnelles de la finance, du commerce et du gouvernement.

Je crois que Turnbull a raison. Notre monde est un monde froid, dans lequel les citoyens sont théoriquement tenus de se débrouiller par eux-mêmes, mais ne peuvent survivre en réalité que grâce aux services impersonnels de la finance, du commerce et du gouvernement. Cela ne nous laisse pratiquer ces vertus chaleureuses que parmi notre famille et nos amis. Mais c'est un début, et à partir de là nous pouvons étendre ce cercle de chaleur pour inclure de plus en plus de gens qui comptent pour nous et nous pour eux.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Dans son extraordinaire livre sur l'héritage du colonialisme européen, Exterminez toutes ces brutes, Sven Lindqvist18 fait l'observation stupéfiante que la violence rend méconnaissable. L'agresseur, qu'il soit actif ou passif, devient un étranger.

La violence n'a pas à être physique. Une forme subtile de violence mentale qui abonde dans notre monde est l'acte de refuser de reconnaître l'existence d'une personne. Nous pouvons croire que passer près des gens sans rencontrer leur regard nous met plus en sécurité. C'est certainement vrai si notre regard est vide ou indifférent, et il vaut mieux alors détourner le regard que de regarder, et dire en effet : « Je ne te reconnais pas ». Cela ne met certainement pas plus en sécurité. Mais si votre regard dit : « je te vois », «  ça va », ou même : « je te reconnais », alors l'effet est tout à fait opposé. Les chiens comprennent parfaitement bien ce principe, et les gens le devraient aussi.


Des raisons de se réjouir
Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Quand je faisais une tournée des radios pour promouvoir mon livre, nombre des jacasseurs des radios AM qui m'interrogeaient résumaient l'entretien avec quelque chose comme : «Alors noir c'est noir, il n'y a plus d'espoir, n'est-ce pas ?19 Et j'avais alors quinze secondes pour une réfutation. Donc, voici ma réfutation standard de quinze secondes : Non, mon message est en fait complètement optimiste. Je veux faire savoir aux gens qu'ils peuvent trouver des manières de mener une vie heureuse et épanouissante alors même que ce système condamné s'effrite tout autour d'eux. Ici, je peux vous donner une réponse plus longue.

Je crois que le système financier pyramidale et le consumérisme global sont finis. Mais je pense que ne pas avoir de gouvernement du tout n'est pas une option. Oubliez les subventions, oubliez les bases militaires sur le sol étranger, oubliez le cirque à trois rangs qui passe pour de la démocratie représentative ici, mais nous aurons toujours besoin d'agences pour imprimer les passeports, contrôler les réserves nucléaires, ainsi que tant d'autres services terre-à-terre mais essentiels que seul un gouvernement central peut fournir. Pour le plupart des autres besoins, l'auto-gouvernement local est peut-être le mieux que nous puissions faire, et cela pourrait ne pas être mal du tout.

L'effondrement commercial n'est pas nécessairement définitif. Il est tout à fait possible qu'une nouvelle économie émerge spontanément, sans toutes les fioritures et les déchets, mais capable de satisfaire la plupart des besoins de base. Dans les endroits qui sont socialement et culturellement intacts, c'est pratiquement inévitable, puisque les gens se prennent en charge et commencent à faire le nécessaire sans attendre d'autorisation officielle.

En ce qui concerne l'effondrement social et culturel, comme je l'ai déjà mentionné, il s'est déjà produit à un certain degré, mais il est masqué, pour l'instant, par la disponibilité des finances, du commerce et du gouvernement. Mais il peut être défait, pas partout bien sûr, mais dans pas mal d'endroits, parce que les instincts sont là, et une terrible épreuve commune peut être le catalyseur qui change la société, l'amenant plus près de la norme humaine.


Des attentes raisonnables
Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Savoir à quoi s'attendre peut nous procurer de la tranquillité d'esprit, même en plein milieu de l'effondrement. Se vautrer dans la nostalgie du bon vieux temps, ou nier que des changements radicaux sont devant nous : ces réactions sont absolument malsaines.

Si nous savons ce qui approche, nous pouvons commencer à ignorer les choses sur lesquels nous ne pourrons pas compter. Si nous faisons cela suffisamment, nous pouvons nous retrouver dans un monde différent, et très possiblement meilleur, plutôt rapidement. Voici un exemple personnel. Il y a quelques années, j'ai décidé d'abandonner la voiture, la trouvant tout à fait incommode, et j'ai commencé à aller en bicyclette à la place. Cela n'a pas été si facile au début, mais une fois que je m'y suis habitué, une chose étrange est arrivée à ma perception : j'ai commencé à voir les voitures très différemment. En route pour le travail le matin, je passais le long d'une section d'autoroute qui était toujours encombrée de voitures. Quand vous êtes un conducteur, vous voyez cela comme normal, parce que vous faites partie de ce troupeau d'insectes mécanisés. Mais ce que je voyais était des boites en tôle avec des gens emprisonnés à l'intérieur, attachés à un fauteuil dans une minuscule cellule capitonnée, et la plupart de ces pauvres fous n'étaient que l'image de la souffrance : une foule solitaire, furieuse et désespérée, condamnée à tourner en rond. Alors je m'éloignais en pédalant joyeusement, à travers un parc et autour d'une mare, et je laissais cet horrible monde mourant derrière moi.

Et c'est ainsi avec beaucoup de choses. Nous pouvons attendre jusqu'à ce que le style de vie qui est en train de tuer la planète et de nous rendre dingues et malades ne soit plus physiquement possible, ou nous pouvons l'abandonner avant son temps. Et ce par quoi nous le remplacerons peut-être difficile au départ, mais considérablement mieux pour nous à la fin.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Alors, résumons nos découvertes. L'effondrement financier est déjà bien engagé, et il est assuré de suivre son cours. Les renflouements peuvent faire paraître solvables les institutions insolvables pendant un moment en fournissant des liquidités, mais une chose qu'ils ne peuvent fournir est la solvabilité. Par exemple, peu importe à quel point nous renflouons les constructeurs d'automobiles, fabriquer davantage de voitures sera toujours une mauvaise idée. Similairement, peu importe combien d'argent nous donnons aux banques, leurs portefeuilles de prêts, surchargés de maisons construites dans des endroits inaccessibles sauf en voiture, finiront toujours par être sans valeur. En nationalisant continuellement les mauvaises dettes, le pays va se transformer en un débiteur risqué, et les prêteurs étrangers vont s'en aller. L'hyperinflation et la perte des importations suivront.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

L'effondrement commercial est assuré de se produire. L'une des importations clef est le pétrole, et ici la perte des importations causera l'arrêt d'une grande partie de l'économie, parce que dans ce pays rien ne bouge sans le pétrole. Mais il devrait être possible de trouver des manières nouvelles, beaucoup moins consommatrices d'énergie, de satisfaire les besoins de base.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

L'effondrement politique est également garanti. À mesure que les recettes fiscales s'amenuiseront, les municipalités et les États ne pourront plus répondre aux exigences minimales d'entretien des infrastructures existantes : routes, ponts, canalisations d'eau et d'égout, et ainsi de suite. Les services municipaux, y compris la police, les pompiers, le déneigement et le ramassage des ordures, seront restreints ou éliminés. Les communautés les mieux organisées pourront trouver des façons de compenser, mais beaucoup de communautés deviendront incirculables et inhabitables, générant une vague de réfugiés intérieurs.

Actuellement, la classe politique ne pourrait pas être plus éloignée de comprendre ce qui est sur le point d’arriver. J’ai prêté l’oreille à l’un des récents débats présidentiels (je n’ai pas de poste de télévision, mais j’en ai attrapé un bout sur NPR20). J’ai été frappé que les deux candidats passent la plupart du temps à discuter des façons de dépenser l’argent qu’ils n’ont pas. Pour moi, les écouter était perdre un temps que je n’avais pas. Je suppose que mon livre se vendrait mieux si McCain était élu ; néanmoins, j’ai choisi de rester altruistement apolitique. La politique nationale est une distraction et une perte de temps.

En fait, je devrais être satisfait. Il y a quelques temps, j’ai proposé un saugrenu Parti de l’effondrement. Le programme du Parti de l’effondrement comprenait des propositions telles que la libération des prisonniers pour dégraisser la population carcérale avant qu’une amnistie générale devienne nécessaire en raison du manque de fonds, un jubilé — l’effacement de toutes les dettes — pour effacer l’ardoise de tous ces mauvais prêts, et quelques autres. D’autre part, je suggérais qu’il serait une bonne idée de cesser de fabriquer de nouvelles voitures — usons simplement celles que nous avons déjà, et nous manquerons de voitures juste en même temps que nous manquerons d’essence. Je suis heureux de signaler que cette année a été une année faste pour le Parti de l’effondrement. Sans mettre sur le terrain un seul candidat, nous sommes parvenus à faire passer une grande partie de notre plan : de nombreux États sont en train de relâcher des prisonniers en raison de la crise fiscale, le gouvernement fédéral s’implique maintenant pour éviter les saisies, une énorme déduction des dettes de cartes de crédit est en préparation (pas tout à fait un jubilé, et pourtant…) et à présent les fabricants d’automobiles sont prêts à fusionner ou à se déclarer en faillite. L’année prochaine, peut-être que nous rapatrierons les troupes et fermerons nos bases militaires à l’étranger, en ligne aussi avec le programme du Parti de l’effondrement.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Poursuivant notre récapitulatif, je vois l’effondrement social comme évitable, mais pas partout. Dans beaucoup d’endroits, la tâche est de reconstituer la société avant que les trois premiers stades aient suivi leur cours, et il est peut-être déjà trop tard. Mais c’est là que nous avons besoin de résister, ne serait-ce que pour laisser le souvenir de plus que la somme totale de nos erreurs.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

Note amish & mennonites(21)

Enfin, l’effondrement culturel est quelque chose qui est presque trop horrible à envisager, sauf qu’à certains endroits il semble s’être déjà produit, et qu’il est masqué par les institutions variées qui existent encore, pour l’instant. Mais je crois que beaucoup de gens se réveilleront et se souviendront de leur humanité, la meilleure part de leur nature, quand des circonstances désespérées les forceront à se montrer à la hauteur.

Et aussi, il y a des poches de culture intactes ici et là qui peuvent être utilisées comme une sorte de réserve de graines de culture. Ce sont des communautés et des groupes qui ont connu une certaine adversité à des époques récentes, et ont gardé une certaine cohésion sociale de cette expérience. Ils peuvent être aussi ceux qui ont pris certaines décisions conscientes, pour simplifier leur mode de vie de façon à mener une vie plus saine, plus épanouissante. Nous devons faire tout ce que nous pouvons pour éviter ce stade final de l’effondrement, parce que ce qui est en jeu n’est rien de moins que notre humanité.

Les cinq stades de l'effondrement, par Dmitry Orlov

J’espère que, si vous avez suivi tout le long, à ce point la diapositive est explicite. L’effondrement n’est pas une chose monolithique. Chaque genre d’effondrement requiert une réaction, que ce soit l’esquiver à l’avance, ne pas y participer, ou s’y opposer avec tout ce que l’on a. À ce point, si quiconque dans cette salle se levait et essayait de nous dire que faire pour éviter l’effondrement financier, nous trouverions probablement cela très drôle. D’un autre côté, si nous attendons et que nous laissons l’effondrement social et culturel se dérouler, à quoi bon tout cela ?

Traduit et reproduit avec l’aimable autorisation de l’auteur. Les notes en marge sont du traducteur.

Source : Orbite.info


Notes :

17. Colin Macmillan Turnbull était un anthropologue, auteur d’un livre populaire et controversé (The Mountain People), consacré à la désocialisation d’une ethnie africaine chassée de son territoire par la création d’un parc national.
18. Sven Lindqvist est un écrivain suédois et un historien de la littérature dont les sujets de prédilections sont l’impérialisme, le colonialisme, le racisme, le génocide et la guerre. Le titre anglais de l’ouvrage cité est : Exterminate all the Brutes.

19. Dans le texte :So this is all doom and gloom, isn’t it?
20. La National Public Radio est une organisation à but non lucratif et à financement mixte qui produit des programmes à l’usage de ses stations de radio affiliées.
21. Les amish et les mennonites sont des groupes religieux chrétiens adhérant à un mode de vie communautaire, peu dépendant des technologies industrielles.

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