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Les déracinés (M. Barrès)

Publié le : 25/04/2010 10:46:49
Catégories : Littérature

barres« Ces trop jeunes destructeurs de soi-même aspirent à se délivrer de leur vraie nature, à se déraciner. »

Ouvrant le cycle barrésien du « Roman de l'énergie nationale » (suivi de L'Appel au Soldat puis de Leurs Figures), Les Déracinés, oeuvre en deux tomes, est un roman éminemment social. Ecrit par l'un de nos premiers penseurs nationalistes, Académicien de surcroît – à l'ère permienne antégiscardienne où ce titre avait encore une quelconque légitimité, – il est aussi et surtout un portrait, ou plutôt une critique acerbe, contre la République, ses vices, ses excès, ses fondements et un requiem pour les destins qui viennent s'y briser.

L'intrigue : des élèves d'une classe de terminale dans un lycée lorrain, en 1879. Turbulents dans les autres cours, ils sont cependant séduits par le charisme de leur professeur de philosophie, Bouteiller, proche de Gambetta. La fin de l'année scolaire advenue, Bouteiller incite les futurs bacheliers à poursuivre leurs études à Paris. Galvanisés, les jeunes hommes cèdent à la tentation et à l'avenir brillant promis par la capitale. Pour certains, ascension sociale et carrière prometteuse seront à portée de main ; pour d'autres, le décalage entre le rêve et la réalité tournera d'abord au cauchemar, puis au tragique.

Plusieurs thèmes majeurs ressortent de cette œuvre.

Le républicanisme jacobin. Incarné par Bouteiller, il est la première cible de Maurice Barrès. Pour l'auteur l'épanouissement de l'homme se fait au sein de sa patrie charnelle ; l'amour pour cette dernière n'est pas exclusif ni opposé à la Nation, car pour lui « tout Lorrain est Français sans restriction » (p.51, t.I). Pour le dogmatique professeur, républicain zélé et prosélyte, ses élèves sont « des instruments à utiliser, jamais des individus à développerA bas Nancy ! Vive Paris ! » L'être est remplacé par l'« uniforme d'âme ». Indistincts, les jeunes hommes deviennent des individus. » (p.30, t.I), un outil exclusivement au service de l'Etat et de la République. Comme l'on vendait encore récemment le rêve américain, c'est ici le rêve parisien qui est promu comme l'accès certain à un futur prospère – l'envers du décor étant occulté. Plutôt que de les inciter à rester en Lorraine pour y apporter leur concours et s'assurer un avenir, Bouteiller les entraîne vers le déracinement, et les jeunes hommes arrivent à quai au cri de « A bas Nancy ! Vive Paris ! » L'être est remplacé par l'« uniforme d'âme ». Indistincts, les jeunes hommes deviennent des individus.

La critique du cosmopolitisme. Bouteiller est un disciple intellectuel de Kant, qu'il enseigne à ses élèves, et contribue par cette vision à pérenniser le passage « des certitudes à la négation », succédant au passage de l'absolu au relatif. Progressivement, le Français de la fin du 19ème siècle se défait donc de son patrimoine national en général et philosophique en particulier, subissant les influences extérieures favorisées par la cinquième colonne : « On met le désordre dans notre pays par des importations de vérités exotiques, quand il n'y a pour nous de vérités utiles que tirées de notre fonds » (p.36, t.I). Mais si cette influence est intellectuelle (ici l'esprit germain, ennemi héréditaire), elle peut aussi s'affirmer par le piège du nomadisme et les formes qu'il prend. Son attrait psychologique crée l'incertitude, comme le ressent l'un des protagonistes qui rencontre une cosmopolite : « Les vagues sentiments qui l'envahissent […] ne valent que pour le détourner de toutes réalités ou du moins des intérêts de la vie française ». C'est aussi dans ce sens que Barrès critique le quartier latin, paradigme du « quartier artificiel », où baigne « une atmosphère faite de toutes les races et de tous les pays » (p.133, t.I).

Ce cosmopolitisme est aussi matérialisé par le capitalisme financier, qui « agiote, détruit » et s'internationalise à mesure qu'il se dénue de vertu patriotique. C'est d'ailleurs cette logique de l'argent qui organise la vie politique. Souhaitant devenir député, Bouteiller se retrouve à un dîner mondain. Barrès en profite pour y exposer les conflits et collusions d'intérêts, dans ce lieu où se fréquentent journalistes, industriels et politiques, où donc la finance régit les autres secteurs : elle subventionne des journaux – qu'elle oriente selon ses intérêts particuliers – et les hommes politiques, qui de ce fait peuvent mettre en place leurs pratiques clientélistes. Ces capitalistes sont ce que Barrès appelle des « déracinés supérieurs » : « sans famille et sans patrie » (p.52, t.II).

Le rapport à l'argent est un des thèmes majeurs des Déracinés. Loin d'être d'obédience marxiste, Barrès dresse néanmoins le constat de la division sociale créée par le capital. Les ressources financières des uns les éloignent progressivement de leurs camarades démunis. Plutôt que de privilégier l'entraide, les étudiants nantis délaissent leurs compatriotes et un mépris progressif s'installe à l'encontre de ces derniers, qui en outre malgré leur échec « s'obstinent à être des étudiants » (p.142, t.I). Et si les riches restent amis entre eux en dépit de leurs divergences philosophiques, c'est parce que le fossé entre les jeunes Lorrains est financier, pas affinitaire. Une division parallèle porte sur l'appréhension des réalités de la vie : tandis que les riches étudiants ont le loisir de s'adonner aux plaisirs intellectuels et à leurs études, les miséreux, terre à terre, n'ont pour seule préoccupation que d'avoir l'argent nécessaire pour ne pas mourir affamés, quel qu'en soit le moyen.

Résumons. Chez l'auteur, patriotisme et nationalisme sont des valeurs essentielles. Cependant, la République ne fait pas qu'accorder le primat du national au local tout en respectant les diversités de la race française ; elle uniformise au contraire pour détruire tout particularisme régional. Pour Barrès, l'attachement à sa terre reste primordial, et s'il faut conserver ses racines, il est tout aussi impératif de se défier du cosmopolitisme (tant culturel qu'économique) et de ses tentations destructrices de vies. Il prend position contre la conception républicaine et capitaliste-matérialiste, lui opposant l'épanouissement par la réalisation de l'être sur sa terre, par les vertus patriotiques et la solidarité. Ce qu'il faut conserver, c'est la « substance française » : «Le véritable fonds du Français est une nature commune, un produit social et historique, possédé en participation par chacun de nous ; c'est la somme des natures constituées dans chaque ordre, dans la classe des ruraux, dans la banque et l'industrie, dans les associations ouvrières, ou encore par les idéals religieux, et elle évolue lentement et continuellement » (p.260, t.I)

Quant à l’actualité de cette œuvre, comment ne pas voir qu’à l'heure où la tentative d'uniformisation se globalise pour répondre aux besoins du Marché, où l'aliénation a transformé les Français en abrutis déracinés jouisseurs et viciés, la description du processus déjà à l'œuvre en 1897 était prémonitoire ? Rien ne le résume mieux que cette citation clôturant le tome second, où Bouteiller, devenu député, s'adresse à un de ses anciens élèves devenu son porte-parole : « Tout à l'heure, mon cher ami, quand vous me traitiez si généreusement, j'admirais votre talent, que j'ai prédit, vous vous en souvenez, dès 1880 ; mais ce que j'admirais surtout, c'est que vous vous soyez à ce point affranchi de toute intonation et, plus généralement, de toute particularité lorraine » (p.259, t.II).

Citations :

« On élève les jeunes Français comme s'ils devaient un jour se passer de la patrie. On craint qu'elle leur soit indispensable. Tout jeunes, on brise leurs attaches locales. » (p. 35, t.I).

« Quand une société reconnaît ses vérités vitales à ce signe qu'elles obtiennent la majorité des suffrages exprimés, l'art du polémiste ou de l'avocat – c'est tout un – tient le premier rang » (p.189, t.I).

« Que les pauvres aient le sentiment de leur impuissance, voilà une condition première de la paix sociale » (p.201, t.I).

« Car, je le reconnais, s'il a tant souffert et s'est ainsi dégradé, c'est par le milieu individualiste et libéral où il a été jeté, quand il était encore tout confiant dans les déclarations sociales du lycée » (p.244, t.II)

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