Les échecs, et non la bataille navale, seront-ils le grand jeu du futur en Eurasie ? | Par Pepe Escobar

Publié le : 29/11/2015 17:26:57
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Les échecs, et non la bataille navale, seront-ils le grand jeu du futur en Eurasie ?


Les États-Unis sont ankylosés par leur cirque électoral à plusieurs milliards de dollars. L'Union européenne est paralysée par l'austérité, la peur des réfugiés et, à présent, par le djihad tous azimuts dans les rues de Paris. On peut donc excuser l'Occident d'avoir à peine capté les échos d'une version chinoise de la fameuse chanson de Roy Orbison « All I Have To Do Is Dream ». Et, ce nouveau rêve est même assorti d'une feuille de route.

Le crooner est le Président Xi Jinping, et cette feuille de route est l'ambitieux 13éme plan quinquennal récemment dévoilé ou, dans sa version vidéo pop, le Shisanwu. Après des années d'expansion économique explosive, celui-ci sanctifie le produit intérieur brut du pays, dont la « nouvelle norme » de croissance est fixée à 6,5%, au moins jusqu'en 2020.

Il sanctifie également une formule économique actualisée pour le pays : abandon du modèle basé sur la fabrication à bas salaires de biens d'exportation et bienvenue au choc du nouveau, c'est-à-dire à une version chinoise de la troisième révolution industrielle. Et tandis que les dirigeants chinois sont focalisés sur la création d'un futur centré sur la classe-moyenne et propulsé par une économie de consommation, leur Président répète à qui veut l'entendre que, malgré les craintes de l'administration Obama et de quelques voisins de son pays, il n'y a absolument aucune raison qu'une guerre soit au programme entre les États-Unis et la Chine. Vu l'inquiétude qui règne à Washington sur ce qui est décrié comme la discrète poursuite par Pékin de son expansionnisme en mer de Chine méridionale, Xi Jinping a été remarquablement franc ces derniers temps sur le sujet. Ni Pékin ni Washington, insiste-t-il, ne devraient se faire prendre au piège de Thucydide[1], cette croyance selon laquelle une puissance montante et la puissance impériale aux commandes de la planète sont condamnées, tôt ou tard, à se faire la guerre. 

Il y a seulement deux mois de cela, à Seattle, le Président chinois disait ceci à un groupe de poids-lourds de l'économie numérique :

« Il n'y a pas de chose telle que ce qu'on appelle le piège de Thucydide dans le monde. Mais si les pays d'importance font de manière répétée des erreurs d'appréciation stratégiques, ils peuvent créer de tels pièges qui se retournent contre eux-mêmes ».[2]

On peut présenter l'argument suivant (que Xi est prêt à défendre) selon lequel Washington, qui, de l'Afghanistan à l'Irak et de la Libye à la Syrie, s'est construit une certaine réputation pour ses « mauvais calculs stratégiques » au 21ème siècle, pourrait les répéter. Après tout, les documents étasuniens de stratégie militaire et les plus hauts responsables du Pentagone ont commencé, assez publiquement, à étiqueter la Chine (comme la Russie) de « menace » officielle. 

Afin de saisir pourquoi Washington commence à penser de cette façon vis-à-vis de la Chine, il est nécessaire de détourner un instant son regard de la mer de Chine méridionale, cesser d'écouter Donald Trump, Ben Carson et le reste de la clique, et prendre en considération ce qui change vraiment tout, à savoir cette « menace » qui ébranle les nerfs de la classe politique à Washington dès lors qu'elle s'intéresse au nouveau Grand Jeu en Eurasie.

Le livre de chevet de Xi Jinping

Les hordes de touristes chinois, iPhone en main et achetant tout ce qu'ils voient dans les principales capitales occidentales, préfigurent déjà un futur eurasiatique lié et ancré à une économie chinoise propulsée à grande vitesse vers cette troisième révolution industrielle. Si tout se passe selon le plan, cette révolution exploitera tout, depuis la connectivité totale et les efficaces infrastructures de haute-technologie jusqu'à l'expansion de centres d'énergie verte et propre. Des centrales solaires dans le désert de Gobi, vous pariez ? 

Oui, Xi est un lecteur du théoricien économique et social Jeremy Rifkin, qui a été le premier à concevoir une possible troisième révolution industrielle propulsée à la fois par Internet et les sources d'énergie renouvelable. 

Il s'avère que les dirigeants chinois n'ont aucun problème avec l'idée d'exploiter pour leur compte le soft power[3] occidental. En fait, ils semblent convaincus qu'aucun outil que ce soit ne devrait être négligé pour amener le pays dans la nouvelle étape de ce processus, que le Petit Timonier chinois, l'ancien dirigeant Deng Xiaoping désignait, il y a des dizaines d'années, comme l'ère dans laquelle « devenir riche est magnifique ». 

Ça aide d'avoir 4.000 milliards de dollars dans ses réserves de change et de colossaux excédents d'acier et de ciment ! C'est le genre de chose qui permet de s'engager dans la « construction de la nation » sur une échelle pan-eurasiatique. D'où l'idée du Président chinois de créer le type d'infrastructures qui pourraient finir par relier la Chine à l'Asie Centrale, au Moyen-Orient et à l'Europe occidentale. C'est ce que les Chinois appellent « Une Ceinture, Une Route » : c'est-à-dire la jonction entre la Ceinture économique de la Route de la Soie et la Route de la Soie maritime du 21ème siècle. 

Depuis que Xi Jinping a annoncé en 2013, au Kazakhstan, sa politique « Une Ceinture, Une Route », la filiale de Hong Kong [du géant mondial de la comptabilité et de l'audit financier] PricewaterhouseCoopers estime que l'État [chinois] a investi plus de 250 milliards de dollars dans des projets orientés vers la Route de la Soie, s'étageant des lignes de chemins de fer aux centrales d'énergie. En attendant, tous les acteurs chinois importants du monde des affaires sont au diapason, de l'équipementier géant des télécoms Huawei au monstre du commerce en ligne Alibaba (frais émoulu de son énorme succès commercial sur Internet « Singles Day »[4]). La Banque de Chine a déjà fourni une ligne de crédit de 50 milliards de dollars à une myriade de projets orientés vers la Route de la Soie. Le plus gros fabricant chinois de ciment, Anhui Conch, construit en ce moment même au moins six usines de ciment en Indonésie, au Vietnam et au Laos. Les travaux destinés à relier la partie asiatique de l'Eurasie avancent à un rythme impressionnant. Par exemple, les lignes de chemin de fer Chine-Laos, Chine-Thaïlande et Djakarta-Bandung — des contrats valant plus de 20 milliards de dollars — doivent être achevées par les entreprises chinoises avant 2020. 

Avec les affaires en plein essor, la troisième révolution industrielle en Chine ressemble en ce moment même à une course toujours plus folle vers une nouvelle forme de modernité.

Une « Guerre contre la terreur » à la mode eurasiatique

Le plan « Une Ceinture, Une Route » pour l'Eurasie a une portée bien plus vaste que la fameuse locution formulée au 19ème siècle par Rudyard Kipling, « Le Grand Jeu ». À l'époque, ce Grand Jeu décrivait le tournoi que se livraient dans l'ombre les Britanniques et les Russes pour le contrôle de l'Asie Centrale. Au cœur du Grand Jeu du 21ème siècle se trouve la monnaie chinoise, le yuan, qui pourrait, dès le 30 novembre 2015, rejoindre le panier de devises de réserve du FMI, les fameux DTT (Droits de Tirage Spéciaux). Si cela se produit, ça signera en pratique l'intégration totale du yuan, et donc de Pékin, aux marchés financiers mondiaux. Évidemment, un ensemble supplémentaire de pays l'ajouteront alors à leurs réserves de changes, et les mouvements de devises qui suivront pourraient s'élever à l'équivalent de plusieurs billions de dollars. 

Associez le projet « Une Périphérie, Une Route » à la Banque asiatique pour les investissements d'infrastructures [Asian Infrastructure Investment Bank], dirigée par la Chine, et au Fonds de la Route de la Soie pour les infrastructures [Silk Road Infrastructure Fund], de Pékin ($40 milliards y sont engagés jusqu'à présent). Mélangez-y un yuan internationalisé et vous obtenez les fondations pour que les sociétés chinoises passent à la vitesse turbo dans une débauche de construction de routes, lignes à grande vitesse, réseaux de fibres optiques, ports, pipelines et quadrillage énergétique pan-eurasiatiques (et même africains). 

Selon la Banque asiatique de développement (ADB), dominée par Washington, il y a actuellement un écart monstrueux de 800 milliards de dollars dans le financement, jusqu'en 2020, du développement des infrastructures asiatiques, et celui-ci aspire ardemment à être comblé. Pékin intervient maintenant en plein dans ce qui promet d'être une débauche de développement économique remettant en cause tous les paradigmes. 

Et n'oubliez pas les bonus qui suivront vraisemblablement de tels développement. Après tout, du moins selon les plans étonnamment ambitieux de la Chine, son projet eurasiatique finira par couvrir pas moins de 65 pays sur trois continents, affectant potentiellement 4,4 milliards de personnes. S'il réussit, ne serait-ce qu'en partie, il pourrait ôter de son attrait au djihadisme d'influence wahhabite à la sauce al-Qaïda et Daech, non seulement dans la province chinoise du Xinjiang, mais aussi au Pakistan, en Afghanistan et en Asie Centrale. Imaginez cela comme une nouvelle forme eurasiatique de guerre contre la terreur, dont les « armes » seraient le commerce et le développement. Après tout, les planificateurs pékinois espèrent que le volume commercial annuel de la Chine avec les partenaires de ce plan dépassera les 2.500 milliards de dollars dès 2025. 

En même temps, un autre type de géographie incontournable (celle que j'appelle depuis longtemps le « Pipelineistan », ce vaste réseau de pipelines qui quadrille la région, acheminant le pétrole et le gaz naturel vers la Chine) est en train de voir le jour. Elle s'étend déjà au Pakistan et Myanmar, et la Chine prévoit de doubler la mise sur cette tentative de renforcer sa stratégie visant à échapper au détroit de Malacca. (Ce goulot d'étranglement est toujours un point de transit pour 75% des importations chinoises de pétrole.) Pékin préfère un monde dans lequel la plus grande partie de ses importations d'énergie ne se font pas par voie maritime, et qu'elles ne soient donc pas à la merci de la marine étasunienne. Plus de 50% du gaz naturel chinois sont acheminés par voie terrestre, depuis deux « stans » d'Asie Centrale (le Kazakhstan et le Turkménistan), et ce pourcentage ne pourra que croître une fois que les pipelines pour acheminer en Chine le gaz naturel depuis la Sibérie seront opérationnels, avant la fin de cette décennie. 

Bien sûr, le concept derrière tout ça, qui pourrait être frappé du slogan « Aller vers l'Ouest (et le Sud) est magnifique », pourrait induire un déplacement tectonique à tous les niveaux dans les relations eurasiatiques, mais cela dépendra de la manière dont les nations impliquées et Washington le percevront. 

Si on laisse pour l'instant l'économie de côté, la réussite de toute cette entreprise nécessitera de la part de Pékin de déployer des capacités surhumaines en matière de relations publiques, ce qui n'est pas toujours évident. Et de nombreux autres problèmes devront être affrontés (ou esquivés) : entre autres, le complexe de supériorité Han de Pékin (qui ne fait pas exactement un tabac auprès des minorités ethniques chinoises et des États voisins), de même que l'effort économique qui est souvent perçu par les minorités ethniques comme bénéficiant uniquement aux Chinois Han. Mélangez à tout ça une déferlante de sentiments nationalistes, l'expansion de l'armée chinoise (y compris sa marine), le conflit dans ses eaux méridionales et une obsession grandissante de sécurité à Pékin. Ajoutez à ce mélange les chausse-trappes de la politique étrangère, qui travailleront contre le maintien d'un respect minutieusement calibré pour la souveraineté des voisins. Incorporez le « pivot » vers l'Asie de l'Administration Obama et son empressement à former des alliances anti-chinoises d'« endiguement » et à étoffer sa propre puissance navale et aérienne dans les eaux proches de la Chine. Et, enfin, n'oubliez pas de saupoudrer le tout d'une bonne rasade de paperasserie et de bureaucratie, les ingrédients incontournables en Asie Centrale. Vous obtenez ainsi la recette composant les formidables obstacles au rêve chinois de Xi Jinping d'une nouvelle Eurasie.

Tous à bord du train de nuit

Le renouveau de la Route de la Soie a débuté comme une modeste idée au Ministère du commerce chinois. L'objectif initial n'était rien d'autre que d'obtenir des « contrats [additionnels] à l'étranger pour les entreprises chinoises de construction ». Quel chemin parcouru depuis par ce pays ! Partant de zéro en 2003, la Chine a fini par construire pas moins de 16.000 km de lignes ferrées à grande vitesse au cours de ces années — plus que le reste de la planète combiné. 

Et ce n'est que le début. Pékin négocie maintenant avec 30 pays pour construire 5.000 kilomètres supplémentaires de voies ferrées à grande vitesse, pour un investissement total de 157 milliards de dollars. Évidemment, le coût est roi : un réseau à grande vitesse chinois (vitesse maximum = 350 km/h) coûte aux alentours de 17 à 21 millions de dollars par kilomètre. Les coûts européens comparables : 25 à 39 millions de dollars par kilomètre. Il ne faut donc pas s'étonner si les Chinois répondent à un appel d'offre pour un projet à 18 milliards de dollars reliant Londres au nord de l'Angleterre, et à un autre reliant Los Angeles à Las Vegas, tout en surenchérissant sur les entreprises allemandes pour poser des voies en Russie. 

Sur un autre front, même si cela ne fait pas directement partie du plan chinois de nouvelle Route de la Soie, n'oubliez pas l'Accord Iran/Inde/Afghanistan de coopération sur le transit et le transport international. Ce projet indo-iranien pour développer des routes, des voies ferrées et des ports se concentre tout particulièrement sur le port iranien de Chabahar, qui doit être relié par de nouvelles routes et de nouvelles voies ferrées à Kaboul, la capitale afghane, et ensuite à d'autres parties de l'Asie Centrale. 

Pourquoi Chabahar ? Parce que c'est le couloir de transit préféré de l'Inde vers l'Asie centrale et la Russie, alors que la Passe de Khyber dans les régions frontalières afghano-pakistanaises, le point de liaison traditionnel pour ce transit, reste trop volatile. Construit par l'Iran, le couloir de transit qui mène de Chabahar à Milak, à la frontière irano-afghane, est désormais prêt. Par chemin de fer, Chabahar sera ensuite relié à la frontière ouzbek à Termez, ce qui permettra aux produits indiens d'atteindre l'Asie centrale et la Russie. 

Pensez à cela comme de la Route de la Soie méridionale, reliant l'Asie du Sud à l'Asie centrale et, finalement, si tout se déroule selon le plan, à l'Asie occidentale et à la Chine. Cela fait partie d'un plan extrêmement ambitieux pour un Corridor de transport Nord-Sud, un projet conjoint Inde-Iran-Russie lancé en 2002 et focalisé sur le développement du commerce inter-asiatique. 

Bien sûr, vous ne serez pas surpris d'apprendre que, même ici, la Chine est profondément impliquée. Les entreprises chinoises ont déjà construit une ligne à grande vitesse reliant Téhéran à Mashhad, près de la frontière afghane. La Chine a également financé une ligne de métro reliant l'aéroport Imam Khomeyni au centre-ville de Téhéran. Et elle veut utiliser Chabahar en tant que partie de ladite « Route de la Soie du Fer », qui devrait, un jour ou l'autre, traverser l'Iran et s'étendre jusqu'en Turquie. Pour couronner le tout, la Chine investit déjà dans la mise à niveau de ports turcs. 

Qui a perdu l'Eurasie ?

Pour les dirigeants chinois, le plan « Une Ceinture, Une Route » (une « carte de partenariats avec des cercles multiples reliés les uns aux autres ») est vu comme un moyen d'échapper au Consensus de Washington et au système financier mondial centré sur le dollar qui va avec. Et tandis que les « fusils » sont sortis, le « champ de bataille » du futur, ainsi que les Chinois le voient, sera essentiellement économique.

D'un côté, il y a les énormes pactes économiques vantés par Washington — les TPP et TTIP (le Partenariat trans-pacifique et le Partenariat transatlantique de commerce et d'investissement) — qui couperaient l'Eurasie en deux. De l'autre, il y a la forte envie de faire avancer un nouveau programme d'intégration pan-eurasiatique qui se concentrerait sur la Chine et comprendrait la Russie, le Kazakhstan, l'Iran et l'Inde, en tant qu'acteurs majeurs. En mai dernier, la Russie et la Chine ont finalisé un accord pour coordonner l'Union économique eurasiatique (UEE), conduite par la Russie, avec les projets de nouvelle Route de la Soie. Dans le cadre de leur partenariat stratégique en cours de développement, la Russie est déjà le premier fournisseur de pétrole de la Chine. 

Avec le sort de l'Ukraine qui est toujours en jeu, il y a actuellement peu d'espace pour la sorte de dialogue commercial sérieux entre l'Union Européenne et l'UEE, lequel pourrait un jour ou l'autre fondre l'Europe et la Russie dans la vision chinoise d'une intégration eurasiatique de grande envergure sur l'ensemble du continent. Néanmoins, les archétypes d'entreprises allemandes, en particulier, restent focalisés sur les possibilités illimitées, qui les fascinent, de ce concept de nouvelle Route de la Soie et la façon dont elle pourrait relier profitablement le continent. 

Si vous cherchez un premier signe de future détente à ce sujet, gardez un œil sur toute initiative européenne visant à s'engager économiquement avec l'Organisation de la Coopération de Shanghai. Ses membres actuels sont la Chine, la Russie, et quatre « stans » (Kazakhstan, Ouzbékistan, Kirghizstan et Tadjikistan). L'Inde et le Pakistan doivent en devenir membre en 2016, ainsi que l'Iran, une fois les sanctions de l'Onu entièrement levées. Une deuxième étape gigantesque (pas pour demain) serait que ce dialogue devienne le tremplin pour construire une zone « Une Ceinture » trans-européenne. Cela ne pourrait se produire qu'après un véritablement règlement en Ukraine et après que les sanctions européennes contre la Russie auront été levées. Pensez-y comme à la longue route sinueuse vers ce que le Président Vladimir Poutine a essayé de vendre aux Allemands en 2010 : une zone de libre-échange eurasiatique d'étendant de Vladivostok à Lisbonne. 

Tout mouvement de ce type ne pourra bien sûr se produire que sur le cadavre de Washington. Pour le moment, chez les élites de Washington, les sentiments vont de la jubilation quant à la « mort » économique des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), pays confrontés pour la plupart à d'affolantes perturbations économiques, alors même que leur intégration politique, diplomatique et stratégique se poursuit à rythme soutenu, à la peur, voire même la franche anticipation, de la Troisième Guerre mondiale et de la « menace » russe. 

Personne à Washington ne veut « perdre » l'Eurasie au profit de la Chine et de ses nouvelles Routes de la Soie. Sur ce que l'ancien conseiller à la Sécurité nationale, Zbigniew Brzezinski, appelle « le grand échiquier », les élites washingtoniennes et le petit cercle d'experts qui les suivent ne se résigneront jamais à voir les Etats-Unis relégués au rôle « d'équilibreur extraterritorial », pendant que la Chine domine une Eurasie en cours d'intégration. D'où ces deux pactes commerciaux et ce « pivot », la présence navale étasunienne accrue dans les eaux asiatiques, la nouvelle urgence à « endiguer » la Chine et la diabolisation à la fois de la Russie de Poutine et de la menace militaire chinoise.

Thucydide n'a plus qu'à manger son chapeau !

Ce qui nous ramène au point de départ du béguin de Xi pour Jeremy Rifkin. Mais ne vous y trompez pas : peu importe ce que veut Washington, la Chine est vraiment la puissance montante en Eurasie et constitue un monumental aimant économique. De Londres à Berlin, et malgré tant de décennies d'allégeance transatlantique, l'UE montre des signes qu'il y a également quelque chose de trop attirant pour ignorer ce que la Chine a à offrir. Il y a déjà un effort vers la configuration d'une économie numérique à l'échelle européenne étroitement liée à la Chine. L'objectif serait un espace économique numériquement intégré, selon l'esprit de Rifkin, couvrant l'Eurasie, lequel formerait à son tour un bloc de construction essentiel pour cette révolution industrielle post-carbone. 

Le G-20 de cette année a eu lieu à Antalya, en Turquie, et fut une affaire turbulente dominée par le djihadisme de l'État Islamique dans les rues de Paris. Le G-20 se tiendra en 2016 à Hangzhou, en Chine, qui se trouve être également la ville natale de Jack Ma et le siège d'Alibaba. On ne peut faire plus troisième révolution industrielle que cela. 

Une année est une éternité en matière de géopolitique. Mais que se passera-t-il en 2016 si Hangzhou propose vraiment une vision du futur, faite d'une abondance de routes de la soie et de trains de nuit, de l'Asie centrale à Duisburg, en Allemagne, un futur qui serait dominé par la vision de Xi Jinping. Le Président chinois est au minimum très désireux de voir la consécration de ce G-20 en tant que mécanisme multipolaire pour coordonner une structure commune de développement. Dans cette structure, Washington et Pékin pourraient de temps en temps travailler réellement ensemble dans un monde dans lequel les échecs, et non la bataille navale, seraient le jeu du siècle. 

Thucydide n'a plus qu'à manger son chapeau !

Pepe Escobar
Tom Dispatch, le 28 novembre 2015
Article original : "Will Chess, Not Battleship, Be the Game of the Future in Eurasia?"
Copyright 2015 Pepe Escobar/[JFG-QuestionsCritiques]

Notes du traducteur : 
__________________

[1] Pour rappel, Thucydide, homme politique et historien athénien, né vers 460 av. J.-C. et mort entre 400 et 395 av. J.-C., est notamment l'auteur de La Guerre du Péloponnèse, récit d'un conflit entre Athènes et Sparte qui se déroula entre 431 av. J.C. et 404 av. J.C. La guerre du Péloponnèse oppose la ligue du Péloponnèse, dirigée par Sparte, à la ligue de Délos, menée par Athènes. 

[2] Voir : Le discours de Xi à Seattle dessine les contours des relations sino-américaines.

[3] À l'origine du concept popularisé pour la première fois au temps de la guerre froide par Joseph Nye, alors membre du camp des « chouettes », oiseaux de la sage Minerve s'opposant à la fois aux « faucons » et aux « colombes », le pouvoir est entendu comme les ressources dont use une unité politique pour faire « plier » les autres dans des situations où n'existe en principe aucun organe supranational prétendant au monopole de la contrainte physique légitime ni aucun système juridictionnel réglant les conflits de manière autorisée sans avoir reçu au préalable le consentement des parties en litige. Ces ressources permettent à chaque unité de promouvoir ses buts « de possession » (un gain tangible au détriment de l'autre partie) ou « de milieu » (la modification du contexte de la lutte pour le rendre plus favorable à la partie intéressée) (Wolfers 1962), que ceux-ci consistent en un avantage décisif ou en l'assurance que « l'autre » ou « les autres » n'obtiendront pas cet avantage au détriment de la partie intéressée. Le soft power mobilise toutes les ressources disponibles : prêts conditionnés, menaces de sanctions économiques internationales (dont les États-Unis firent largement usage à partir de 1945 puisque 70 % d'entre elles furent prises à leur initiative), boycott, gel des avoirs, saisie des biens des gouvernants individuels, gel des négociations (ces deux derniers moyens ont été envisagés par l'Union européenne (UE) en 2013 vis-à-vis de l'Ukraine pour inciter cet État à libérer les membres de l'opposition), gel des relations diplomatiques (avec toutefois le maintien d'une ligne de communication minimale), etc. La panoplie est large mais exclut toute action militaire ou menace d'une telle action. Relevant du hard power, celle-ci ne peut être conçue que comme une ultima ratio face à une agression directe contre l'unité politique intéressée et ses alliés, la question de la réaction à ce dernier type d'attaque étant cause d'incertitudes dans les relations de la puissance dominante de l'alliance à ses alliés qui craignent d'être sacrifiés aux intérêts de celle-ci. Ces deux concepts, apparemment aux antipodes (ce qui reste à voir), sont donc à la fois « descriptifs » et « prescriptifs » d'actions. (source : Sciences Po)

[4] Pour ceux qui auraient manqué cette gigantesque opération commerciale, le site chinois de ventes en ligne, Alibaba, vient de battre son record de ventes lors de sa dernière opération promotionnelle, en réalisant plus 5 milliards de dollars de chiffre d'affaire en 90 minutes. Voir : Le furet du détail.

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