Évènement

Les guerres de l'eau (F. Lasserre)

Publié le : 10/03/2010 21:54:48
Catégories : Géopolitique

eauDirecteur de l’observatoire de recherche internationale sur l’eau de l’université de Laval au Québec, Frédéric Lasserre a consacré un petit livre très clair à la vulgarisation sur le problème. Note de lecture.


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98 % de l’eau sur terre est salée. Sur les 2 % restants, 99 % ne sont pas disponibles pour les besoins humains. L’humanité doit donc se contenter de 0,02 % de l’eau disponible sur la planète. Cela représente quand même 6 900 m3 par personne et par an. 7 fois ce qui serait théoriquement nécessaire.

Alors, il est où, le problème de l’eau ?

Le problème, c’est que cette manne est très inégalement répartie. Plus d’un milliard de personnes n’ont aucun service d’approvisionnement régulier en eau. 2,5 milliards ne disposent pas de service d’assainissement de l’eau dont ils disposent. Chaque année, environ 15 millions de personnes décèdent de maladies transmises par l’eau. 1,7 milliards de personnes vivent aujourd’hui sous le seuil de rareté admis par l’ONU (1000 m3 par an). Dans 15 ans, il y en aura 2,4 milliards.

L’Asie concentre 61 % de la population mondiale mais 36 % des ressources en eau. L’Europe : 12 % de la population et 8 % de l’eau (assez bien répartie sur l’ensemble du continent, cela dit). L’Amérique Latine est riche en eau : 6 % de l’humanité, 26 % des ressources hydrauliques mondiales.

Cette eau mal répartie n’est pas un luxe. La consommation planétaire de l’eau résulte à 70 % du secteur agricole. Dans les pays développés, le poids de l’agriculture est plus faible, car une personne vivant dans ces pays consomme, pour ses besoins personnels, 30 à 50 fois plus d’eau qu’une personne vivant dans les pays en voie de développement – une consommation hors agriculture qui entraîne une grande production d’eau recyclable. Il est à noter que dans ces conditions, un pays développé, qui s’organise bien et n’a pas une grande agriculture, peut très  bien vivre avec peu d’eau (Malte, par exemple), parce qu’il peut réduire sa consommation (recyclage), tandis qu’un pays peu développé doté d’une agriculture énorme peut souffrir même avec une situation de stress hydrique faible (l’Egypte, par exemple, qui ne peut pas réduire sa consommation facilement, parce que la consommation agricole ne génère pas beaucoup d’eau recyclable – elle se fait évaporation).

Là où l’eau manquait, les ressources ont souvent été surexploitées. Plusieurs grands fleuves de la planète sont tellement ponctionnés que leur niveau baisse. Le Colorado aux Etats-Unis, le Jourdain au Proche-Orient (le niveau de la Mer Morte baisse d’un mètre par an !). Au Texas, la diminution de la nappe phréatique entraîne une baisse des surfaces irriguées de 1 % par an, depuis plusieurs années. Des écosystèmes entiers sont détruits : la superficie du Lac Tchad a été divisée par dix. A la frontière en l’Iran et l’Afghanistan, le Lac Hamun est également en train de disparaître. Souvent, ce type de situation est porteur de risques géopolitiques : l’assèchement du Lac Hamun résulte d’une décision des Taliban (pomper au maximum le fleuve Helmand). Le nouveau pouvoir à Kaboul refuse de revenir sur cette décision, et en aval, sur la rive iranienne du lac, l’eau manque.

Il n’y a pas que l’agriculture irriguée qui provoque pénurie d’eau. L’hyper-urbanisation constitue également un risque majeur. Sous Pékin, le niveau de la nappe est tombé, en un demi-siècle, de moins 6 mètres à moins 61 mètres. Dans 100 villes de la Chine du Nord, récemment, des mesures de rationnement en eau ont dû être adoptée pendant l’été 2000. En la matière, la pollution aggrave la rareté : on estime que la pollution industrielle contamine l’eau de 270 villes chinoises. La question de l’eau risque d’être, plus encore que celle des hydrocarbures, le principal problème de la nouvelle hyperpuissance chinoise (d’où l’importance stratégique du Tibet, château d’eau de la Chine).

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Quels seront les « points chauds » des futures « guerres de l’eau » ?

Il y en aura peu en Amérique du Nord (au Mexique surtout, mais a priori rien  d’insoluble – tensions possibles aussi autour du bassin du Colorado – l’American Way of Life, piscine intégrée, est-il possible dans un désert ?) et pratiquement pas en Amérique Latine. En Europe, la Hongrie et la Roumanie peuvent avoir des problèmes, mais ces problèmes resteront marginaux. D’autres « petits » points chauds existent : en Asie Centrale (entre Chine, Kazakhstan et Russie, l’alliance russo-chinoise étant ici cruciale), en Afrique Occidentale, etc. Mais les « grands » points chauds vont concerner quatre zones qui ont en commun des ressources limitées et mal  réparties, une population en expansion et (le plus souvent) une industrialisation polluante : le Proche-Orient (super point chaud), le bassin du Nil, le bassin de l’Indus, l’Inde du Sud.

Super point chaud : le Proche-Orient

On admet que la situation de stress hydrique devient vraiment très problématique en dessous de 500 m3 par personne et par an, et que les problèmes sérieux commencent sous 1000 m3. Entre 1000 et 1500 m3, rien de grave.

En 2025, Israël devrait disposer de 270 m3 par personne et par an, la Jordanie 144, l’Arabie Saoudite (qui sera en train de perdre la manne pétrolière) 70 (!). L’Iran (916), la Turquie (1250) et la Syrie (1450) seront moins mal loties. Pratiquement, donc, tout le monde est en situation de stress hydrique, mais pas au même niveau. Facteur aggravant, tous les pays de la région sont obligés de consacrer au moins 40 % de leur ressource renouvelable en eau à l’agriculture. On considère que c’est caractéristique d’une situation de fragilité en cas de sécheresse.

Dans ces conditions, la politique étrangère de l’Etat hébreu s’explique en partie par la question de l’eau. L’alliance égypto-jordanienne qui devait entraîner la Guerre des Six Jours fut par exemple cimentée en 1964, après qu’Israël eut commencé à pomper l’eau du Jourdain, et la Syrie s’associa au projet au moment où elle décidait de son côté de détourner l’eau venant du Golan. En avril 1967, les bombardiers israéliens ont conduit une mission contre le barrage Yarmouk, en Jordanie, qui menaçait de capter une partie de l’eau dont l’Etat hébreu avait besoin.

Plus important peut-être encore : la question de l’eau est vitale pour un éventuel Etat palestinien. Les implantations israéliennes en Cisjordanie sont manifestement pensées en vue de réserver les approvisionnements en eau. Une longue chaîne de colonies a été implantée le long du Jourdain, donc au-delà des zones palestiniennes. Ce choix ne peut s’expliquer que par la volonté de garder la maîtrise du fleuve. Le reste des colonies est implanté pour l’essentiel sur les nappes phréatiques riches. 57 % des ressources en eau d’Israël proviennent aujourd’hui de territoires situés hors de ses frontières de 1967. Les lois sont ainsi faites qu’il faut une autorisation spéciale aux Palestiniens pour tout nouveau forage, même peu profond – alors que les colons israéliens, eux, percent fréquemment de nouveaux puits profonds. Israël se réserve en fait petit à petit l’eau profonde (forages de 300 mètres) et celle du Jourdain. En Cisjordanie, un colon israélien dispose de quatre fois plus d’eau qu’un Palestinien.

Sous cet angle, l’avenir de la Cisjordanie pourrait largement dépendre du niveau de performance que le programme israélien de dessalement peut escompter. En 2006, 13 % de l’eau israélienne était de l’eau dessalée. Le programme d’implantation d’usines de dessalement pourrait, à court terme, faire doubler cette proportion. La politique israélienne dans les territoires occupées n’est évidemment pas indépendante du succès (ou de l’échec) de ce programme, et de son prolongement. Les Palestiniens demandent 80 % de l’eau sur leur sol. Cette demande restera incompatible avec les besoins d’Israël si le programme de dessalement n’est pas accéléré et renforcé. Sinon, la paix dans la région deviendrait soudain plus envisageable. Un bon moyen d’anticiper sur la politique israélienne est donc de surveiller les investissements du pays dans le  dessalement : s’ils augmentent, c’est que Tel-Aviv prépare la paix. Sinon, ce sera la guerre.

Au Proche-Orient, un autre « point chaud de l’eau » existe : les sources du Tigre et de l’Euphrate, en Turquie. Ankara a de grands projets pour capter cette ressource hydraulique – des projets d’autant plus cruciaux qu’ils permettraient de développer le Kurdistan turc, et donc de stabiliser cette zone instable. Le problème est que cela implique une réduction du débit en aval, en Syrie et en Irak. En 1990, Damas et Ankara ont été très proches de la guerre, pour déterminer à qui appartenait l’eau de l’Euphrate.

Le niveau de l’Euphrate baissant, la Syrie est par ailleurs tentée d’augmenter ses prélèvements dans le Yarmouk, ce qui peut entraîner un conflit avec la Jordanie et Israël. Le Proche Orient cumule tous les facteurs belligènes : des fleuves qui traversent plusieurs pays, des ressources rares, une agriculture assoiffée et une population en croissance. La Turquie possède une carte géostratégique cruciale : elle est maîtresse du grand château d’eau régional, l’Anatolie orientale.

Point chaud : le Nil

Le partage des eaux du Nil peut provoquer un conflit entre l’Egypte, l’Ethiopie et le Soudan – l’Ouganda et le Kenya pouvant d’ailleurs être également partie prenante.

95 % des eaux de l’Egypte viennent de l’extérieur de ses frontières. En 2025, ce pays, qui possède une très grande agriculture (30 % de la population active) ne disposera plus, du fait de sa croissance démographique, que de 337 m3 d’eau par habitant et par an. L’Egypte est d’ores et déjà le quatrième importateur mondial de blé. Cela ne peut faire qu’empirer.

De son côté, l’Ethiopie, un des pays les plus pauvres de la planète, n’exploite actuellement presque pas les ressources hydrauliques du Nil. Si elle décide de s’en saisir, elle peut considérablement renforcer sa production agricole. Mais la conséquence sera, évidemment, une baisse du débit du Nil en aval. Donc en Egypte et au Soudan. Là où la situation devient très explosive, c’est que la population éthiopienne double tous les 25 ans. A l’horizon 2030, l’Ethiopie aura 120 millions d’habitants, et sera obligée de capter les eaux du Nil pour assurer sa survie. L’Ethiopie a d’ores et déjà annoncé un vaste programme de développement de l’irrigation. Ça promet.

Point chaud : l’Indus

L’Indus naît en Chine, où son cours est restreint. Il prend de l’ampleur en Inde, avant d’irriguer le Pakistan, dont il est l’artère vitale. Les relations entre les deux pays étant ce qu’elles sont, les barrages  ont été construits pour l’essentiel sans concertation. Depuis quelques années, cependant, une commission bilatérale, appuyée par la Banque Mondiale, a permis de réguler les débits de manière relativement concertée. La tension reste vive, et pour l’instant, le conflit est gelé par l’arbitrage permanent de la Banque Mondiale, dont les deux parties sont obligées de tenir compte, vu l’impossibilité où elles sont et de s’entendre, et de se faire la guerre (deux puissances nucléaires). Equilibre instable.

Point chaud : l’Inde du sud

Ici, un conflit latent oppose deux Etats au sein de la fédération indienne : le Tamil Nadu et le Karna Taka. Le haut débit du fleuve Cauvery est indispensable à la riziculture intensive du Tamil Nadu, qui s’inquiète des projets de barrage en amont, au Karna Taka. Des émeutes entre les deux populations ont déjà fait plusieurs dizaines de morts. Le fond du problème est évidemment la croissance démographique (l’Inde aura 1 milliard 700 millions d’habitants en 2040, au moment où, si tout va bien, sa population se stabilisera – cela implique, dans certaines zones rurales, des densités de populations supérieures à 1000 habitants au km2…).  La Cour Suprême de la fédération indienne tente depuis plusieurs années d’imposer un arbitrage, mais les tensions vont croissantes entre les deux Etats. Il se pourrait que ce soit l’unité même de la démocratie indienne qui soit, à termes, menacée par cette affaire.

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Pourra-t-on éviter les guerres de l’eau ?

Frédéric Lasserre estime que oui, à condition de réunir plusieurs atouts :

-          Favoriser la capacité d’adaptation sociale, économique et technologique des sociétés  concernées par le stress hydrique. Israël, par exemple, arrive à faire vivre une économie développée avec trois fois moins d’eau par habitant que l’Egypte. Le secret : l’avance technologique (irrigation de pointe, recyclage des  eaux usées). Il faut que ces technologies soient mises à la disposition des sociétés en stress hydrique, et qu’elles sachent les utiliser (ce qui paraît une gageure dans certains cas).

-          Développer les instances de concertation qui rendent plus difficile les gestes unilatéraux, et favorisent la planification coordonnée à long terme. En réalité, il y a assez d’eau sur terre, et même dans les régions pauvres en eau, rien d’insoluble. Mais parce qu’il va y avoir des situations qui peuvent devenir insolubles si on n’anticipe pas, il y a urgence à planifier.

-          Construire un droit international de l’eau. Un des problèmes de l’arbitrage en la matière est le défaut de normes. En fait, il n’existe aucun principe de régulation clair. A qui appartient l’eau d’un fleuve qui traverse deux pays ? Faut-il suivre le droit américain de la « souveraineté absolue sur le territoire », le principe de « l’intégrité territoriale absolue » (interdiction pour un Etat de modifier le débit d’un fleuve en aval de ses frontières), ou encore le principe mexicain du « droit d’usage » des  riverains (interdiction pour un Etat de réduire la disponibilité pour l’Etat aval – une position proche de la Déclaration de Stockholm, en 1972, reprise par la Convention des Nations Unies, admise par la Cour Internationale de Justice, mais relativement floue, ambiguë et contestée) ? Mystère. Un mystère qu’il est urgent de résoudre, avant que les armes ne le fassent.

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