Les harkis du mondialisme

Publié le : 10/05/2008 00:00:00
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souchien

« Les indigènes de la république », et la marche décoloniale, donc.

C’est intéressant, cette histoire d’indigènes. VOXNR a pris position plutôt pour, le Bloc Identitaire franchement contre. Egalité et Réconciliation a pris position contre également. Les sites sionistes, d’ordinaire friands de news sur l’invasion musulmane, se sont assez peu exprimés sur le sujet. Pas de campagne webeuse kasher là-dessus, même pas sur l’inénarrable site de la LDJ (le seul site juif spécialisé dans l'humour allemand).

Une fois n’est pas coutume, les patriotes assimilationnistes d’E&R se retrouvent donc sur la même ligne que les identitaires du Bloc, tandis qu’à l’approbation prudente de VOXNR ne répond que le presque silence de la LDJ. Etrange.

Quoique.

Pas si étrange que cela, tout compte fait.

Les sionistes réfléchissent en fonction des enjeux proche-orientaux. Nos bons amis de la LDJ ont suivi d’assez près le dialogue heurté entre Ligue des Droits de l’Homme et MRAP, dialogue qui a beaucoup tourné autour des péripéties « indigénistes ». Et pour tout dire, ce qu’ils en ont retenu, nos copains kasher, c’est que cette histoire d’indigènes, ça mettait un sacré bordel dans le camp « d’en face ». Tout bénef, donc. Mettez-vous à leur place, à nos petits amis sionistes : eux, ce qu’ils veulent, c’est que la France ait des problèmes avec les arabes. Plus les Français « de souche » auront les arabes dans le nez, plus ça sera facile de leur vendre une politique étrangère pro-Israël. Alors, n’est-ce pas, ces indigènes qui défilent sous le drapeau palestinien pour insulter la France « raciste » et la République « coloniale », on ne va pas leur mettre des bâtons dans les roues, hein ? On ne les soutiendra pas, parce que, bon, faut pas pousser. Mais on ne les combattra pas trop non plus. Juste ce qu’il faut, histoire de.

Les nationaux-révolutionnaires de VOXNR sont engagés dans une stratégie symétrique. Si les sionistes veulent approfondir le fossé entre arabes et européens, les antisionistes, de leur côté, rêvent de rallier les arabes à leur propre cause « nationale-révolutionnaire » (une idéologie généreuse et peu structurée, construite par opposition au libéralisme de l’hyperclasse mondialisée). D’où le positionnement tarabiscoté de nos amis de VOXNR, qui distinguent deux « Houria Bouteldja » : la bonne Hourria, qui défend « l’ethnoculturel » contre le « cosmopolite », étant opposée à la mauvaise Bouteldja, qui « participe d’un mensonge » - le mensonge selon lequel la misère des immigrés prendrait sa source dans le racisme « petit blanc ». Gageons que la bonne Hourria de VOXNR n’intéresse pas particulièrement la LDJ, tandis que la mauvaise Bouteldja renvoie précisément à l’image de l’arabe que les sionistes veulent imposer.

L’opposition d’E&R au mouvement des indigènes de la république est inévitable : à la différence des nationaux-révolutionnaires qui veulent penser globalement, et qui jugent secondaire l’enjeu national français, E&R, association de patriotes français, proche du FN, pense d’abord en fonction de cet enjeu national. Or, pour qui voit les choses du point de vue français, il est clair qu’il n’y a pas de « bonne » Hourria. La Hourria « ethnoculturelle » de VOXNR est anti-assimilationniste : elle enferme le Français issu de l’immigration dans sa culture d’origine. La Bouteldja « mensongère » qui plaît à la LDJ déplaît aux patriotes français pour la raison même qui lui vaut l’approbation secrète des sionistes. Sur la question des indigènes, la ligne assimilationniste E&R est celle qui permet le positionnement le plus explicite et le plus cohérent.

La ligne du BI est moins explicite, il y a des non dits (à mon humble avis). Certes, la Bouteldja « mensongère » ne peut que provoquer une réaction passionnée de la part du BI (la réaction peur/agressivité induite chez les « de souche » par le racisme antifrançais est pratiquement la raison d’être du BI). Mais pour la Hourria « ethnoculturelle », c’est plus compliqué. Objectivement, cette arabe qui entretient l’enfermement des Français issus de l’immigration dans leur identité extra-européenne devrait plutôt plaire à nos petits copains du BI. Eux, ce qu’ils veulent, c’est que les immigrés ne deviennent pas français, pas trop nombreux en tout cas. L’assimilation, la France multicolore, au BI, ça ne fait pas recette. Donc, n’est-ce pas, Hourria… à quand une tribune libre sur Novopress ?

Bon, cela dit, ils préfèrent ne pas trop insister sur ce point, nos potes identitaires, parce que s’ils donnaient raison à la Hourria « ethnoculturelle », ils seraient obligés de conclure par quelque chose comme : « Oui, oui, restez fiers de vos origines, d’ailleurs on va vous aider à les retrouver, z’inquiétez pas »… Un propos qu’à ce stade, ils ne peuvent pas assumer, évidemment.

Bref, sionistes opportunistes, nationaux-révolutionnaires rêvant d’instrumentalisation, patriotes assimilationnistes anticommunautaristes, identitaires bien décidés à reconquérir le terrain, chacun voit midi sur le pas de sa porte. Les « indigènes de la république », c’est un concept tellement flou, tellement paradoxal, qu’on peut être pour parce qu’on est contre, et réciproquement. D’où le curieux chassé-croisé qui conduit la LDJ et VOXNR à jouer en l’occurrence dans le même camp, celui des globalisés, face à E&R et au BI, réunis par une commune francité.

*

Donc, l’objet « indigène de la république » étant révélateur, j’ai décidé de m’en approcher un peu plus, pour voir ce que c’est, en réalité.

Il est 14 heures quand je me pointe boulevard Barbès, le 8 mai, histoire de faire un bout de chemin avec les indigènes.

Barbès, c’est le genre de coin que j’évite, d’ordinaire. Pas tellement à cause de l’insécurité (pas pire qu’ailleurs), mais parce que ça me file le bourdon. Déjà, à la sortie du métro, en trente mètres, je me fais proposer des cigarettes de contrebande une bonne dizaine de fois. Ici, les flics n’interviennent probablement plus, ils y ont renoncé. Ici, ça s’appelle une zone de non droit. Tout bonnement.

Ensuite, il y a le côté « étranger dans son propre pays ». C’est plein de femmes en boubou, de types habillés comme là-bas. A Barbès, il n’est pas question d’assimilation des immigrés. Un passage ici permet de prendre la mesure du problème : à quoi tu voudrais qu’ils s’assimilent, les mecs ? Ici, la France, ils ne connaissent pas. Ici, les Africains sont en pays conquis. Ils ont probablement oublié jusqu’à l’existence de la population européenne indigène (au vrai sens du terme), et s’ils y pensent encore, ils doivent se dire que c’est à nous de nous africaniser. Barbès, c’est une enclave africaine en territoire européen, une sorte de Babylone miteuse.

En tant que membre d’E&R, je n’aime pas Barbès, car Barbès me dit, en gros, que ce sont les identitaires qui ont raison, que ça ne peut se terminer que par une guerre raciale, parce qu’il n’y a pas d’assimilation possible, c’est un déferlement, une invasion, une submersion, de la tectonique des plaques appliquée au substrat anthropologique… Enfin, j’espère me tromper. Je crois que la catastrophe est inéluctable, et cependant je me bats pour que l’Histoire me donne tort. Amusant, non ?

Bref, revenons au sujet. L’important, c’est le réel, pas mes états d’âme.

Devant Tati, voici les indigènes dont on cause.

Eh bien, je vais vous dire, de près, les indigènes, ça n’est pas grand-chose.

Quelques dizaines de mecs et de meufs, disons une à deux centaines, pas plus – c’est difficile d’être plus précis, car il y a énormément de passage, des gens vont et viennent, c’est le bordel. Des rebeus avec le drapeau de la Palestine, quelques blacks sous un drapeau kanak, des Blancs brandissant des pancartes à la gloire de Thomas Sankara et de Franz Fanon. Je ne vois pas un Jaune. Pour une commémoration de Dien Bien Phu, ça la fout mal. S’il y a des asiatiques dans le cortège, ils sont bien cachés...

Dans ce genre de manif, il faut sentir l’ambiance. Eh bien là, sur le boulevard Barbès, je ne sens aucune ambiance. Un type m’aborde et me remets un papier. Je pense que c’est un tract… Patatras ! « Monsieur Sakho, voyant médium, résout tout les problèmes. » Je me marre en lisant que grâce à ce monsieur, ma partenaire « courra » derrière moi « comme le chien derrière son Maître. » Les blacks, qu’on le veuille ou non, c’est les blacks. Je les adore. Avec eux, pas moyen de s'ennuyer.

Un peu après, un autre gars me remet un papier. « Africanophonnie », pour la « journée nationale de la commémoration de l’abolition de l’esclavage ». C’est le seul « tract » que je récupère, mais en fait, ça ressemble surtout à une pub pour un concert avec « Dédé Saint Prix, Princess Anies, DJ Hotness. » C’est sûr, ça fait envie. Je remarque en étudiant le programme des animations qu’on entremêle les références antillaises et africaines, comme si l’on voulait confondre les deux identités, les fusionner. Communautaristes de toutes les communautés, unissez-vous. Les sponsors incluent la mairie de Paris, TV5 et la FNAC.

La sono crache le très entraînant « Ancien Combattant », de Zao.

« La guerre
Ce n'est pas bon, ce n'est pas bon
Quand les armes pleurent,
Ca n'est pas bon, ça n'est pas bon
Quand la balle siffle, il n'y a pas le choix
Avec le coup de matraque
Tout à coup, patatrac cadavéré
Tout le monde cadavéré
Et moi même cadavéré »

Un type hurle au haut-parleur : « Vous aussi, vous êtes des anciens combattants ! » - version renouvelée du mythique « Nous sommes tous des Juifs allemands » si cher aux potes de Cohn-Bendit, en 68. Pendant ce temps-là, moi, je me demande combien de gens, dans cette manif, ont conscience du fait qu’ils sont objectivement en train d’entretenir une dynamique qui peut déboucher justement sur « Tout le monde cadavéré ». Passons.

J’en suis là de mes observations quand un groupe me demande d’arrêter de photographier. Plutôt inquiets, ces messieurs-dames. Des Blancs, quinquagénaires, cheveux longs, look gauchiste sympathique car un peu caricatural. Ils se tenaient en marge de la manif et n’ont pas apprécié que je les photographie. « Photographiez le cortège, » me dit une dame, « mais pas nous. » Ces gars-là veulent savoir qui je suis et d’où je sors. Un type me dit : « Vous comprenez, il y a le Mossad… » (regard soupçonneux).

Comme les adeptes du trip sioniste/antisioniste ont notoirement de bonnes raisons de virer paranos à la première alerte, je n’insiste pas et je range mon appareil photo. Je ne suis pas là pour inquiéter ou fliquer ces braves gens, juste pour analyser une situation politique.

Et puis de toute manière, entre nous, il n’y a pas grand-chose à photographier. Une petite foule assez hétéroclite et passablement désordonnée, et sur les trottoirs des passants qui passent et ne témoignent d’aucune espèce de curiosité. Les gens s’en foutent, je crois, ou à peu près. Chez les indigènes de Barbès, ceux de la République ne semblent pas susciter l’engouement.

*

En partant, je remarque les vendeurs de cigarettes de contrebande métro Barbès. Ils tendent des paquets de clopes à travers les grilles, on dirait des prisonniers qui tentent de s’échapper. J’y vois comme le symbole de ce quartier. Ici, les gens sont prisonniers, prisonniers de la misère. Ces vendeurs à la sauvette, c’est quoi, leur problème, dans la vie ? Que la France soi-disant raciste assume sa « mémoire » ? Que la « République » rende leur « culture » aux populations issues de l’immigration ? Non, leur problème, c’est comment avoir un boulot honnête, décent, payé correctement, qui leur permette de fonder une famille, d’élever leurs enfants, de ne pas aller en prison. Une vie normale, quoi, pour des gens normaux.

Ce qui est sûr, c’est que ce n’est pas avec les « indigènes de la république » qu’ils vont sortir de leur pétrin, ces pauvres gars. La marche d’aujourd’hui n’aura que deux résultats concrets : convaincre quelques paumés de s’enfermer dans un communautarisme régressif et fantasmé, et puis surtout convaincre un peu plus les Français « de souche » que décidément, « y a rien à faire avec les arabes ».

Cette marche rendra-t-elle service aux Palestiniens ? Pas davantage. Les « indigènes de la république », ça ne doit pas empêcher de dormir les généraux de Tsahal. Il se pourrait même que ça les fasse plutôt sourire – cf. ce que je disais précédemment sur la LDJ.

Alors pourquoi cette marche ? A quoi ça sert ? A quoi rime cette démarche bordélique, confusionniste, propre à toutes les récupérations ?

S’agit-il, comme l’a écrit Ahmed Moualek, le webmestre de « La banlieue s’exprime », de rappeler son Histoire à la France ? – Eh bien, ma foi, s’il faut rappeler l’Histoire, on écrit des livres, on fait des films. En revanche, marcher dans la rue sous un portrait de Franz Fanon en agitant un drapeau palestinien, je ne vois pas très bien en quoi ça rappelle l’Histoire de France aux Français. Il est possible que ça fasse trait d’union entre Antillais et Algériens, vu l’itinéraire de Fanon, mais quant aux Français moyens qui verront les images à la télé, cela ne leur inspirera rien, aucune réflexion de fond sur le trajet qui conduisit Fanon dans le FLN. Tout au plus le Français instruit de l’affaire Fanon se dira-t-il : tiens, les bronzés se cherchent des figures fédératrices pour s’entendre sur le dos des Blancs, et ils utilisent les Juifs comme bouc émissaire. Résultat : solidarisation spontanée du Français avec l’Israélien, montée de la peur et de la méfiance. C’est tout.

J’aime bien Moualek, mais s’il veut savoir ce que j’ai pensé en regardant cette manif contre-productive, c’est : « Voilà qui est flatteur, nos anciens colonisés nous prennent encore au sérieux. » C’est qu’il y avait un certain côté « lutte anticolonialiste de retard » dans cette manif. C’était ça, au fond, le plus frappant, ce 8 mai : le côté « on rejoue 1962 en 2008 ». Il est possible que ça fasse frissonner les hiérarques du FLN qui, paraît-il, subventionnent le truc (pour faire oublier qu’il s’est vendu, le pouvoir d’aujourd’hui entretient le peuple dans le souvenir des luttes d’hier – voir ou revoir Underground, de Kusturica). Quant à moi, n’étant ni un fana du FL N, ni un nostalgique de l’OAS, je trouve ça tout bonnement grotesque.

Objectivement, depuis le tournant des années 60, l’ancien système colonial dans lequel les capitalismes nationaux exploitaient les peuples par le truchement des Etats-nations impérialistes a été remplacé par un nouveau système colonial, bien plus performant du point de vue des colonisateurs. Ce système colonial refondé utilise les termes de l’échange pour poursuivre l’exploitation, et ainsi conserver le principe d’accumulation du capital du côté des anciennes puissances coloniales, tout en s’affranchissant des exigences politiques que les anciens Etats-nations assumaient, eux, au moins.

« Même un âne peut donner un coup de pied à un lion mort, » dit le proverbe. « Même un gauchiste mal coiffé peut insulter l’Empire Colonial français en 2008, » pourrait-on paraphraser. En toute objectivité, nous sommes aujourd’hui tous, Français de souche ou Français de branche, les indigènes du mondialisme. Le nouveau modèle colonial est déterritorialisé, il n’a plus de centre géographique stable, sa périphérie est partout, son centre nulle part. A l’aune de cette réalité-là, le trip « indigène de la République », ça s’appelle un friendly fire ou je ne m’y connais pas.

Le vrai modèle qui permet de comprendre le monde contemporain ? Il existe un pays invisible, en surplomb de tous nos pays, tous, sans exception : ce pays en surplomb, c’est le « Richistan », le pays des riches, des très riches. Aujourd’hui, le pays qui colonise le monde, c’est celui-là. Et le peuple français, comme tous les peuples, est colonisé dans toutes ses composantes – les richistanais exploitent toutes les mains d’œuvre, sans distinction de race.

Voilà la vérité de la situation française : une population colonisée.

Comme toute population colonisée, cette population est divisée contre elle-même par le pouvoir. En Algérie, l’administration française joua longtemps une minorité (les pieds-noirs) contre la majorité (les indigènes). Aujourd’hui, l’administration néocoloniale « richistanaise », mondialiste en vérité, joue le même jeu : elle cherche des minorités à instrumentaliser, pour en faire des harkis, qu’on dressera contre le reste de la population, avant de les abandonner en boucs émissaires, si besoin. C’est là, exactement, le positionnement que les soi-disant « indigènes de la république » sont en train d’adopter. En réalité, ils sont, sans le savoir, les harkis du mondialisme.

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