Évènement

Les intellectuels, le peuple et le ballon rond (J-C. Michéa)

Publié le : 07/07/2010 23:00:00
Catégories : Sociologie

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« Un sport du peuple, par le peuple et pour le peuple. »

Au moment de la rédaction de ces lignes – fin juin – nous sommes en plein Mondial. L’événement par excellence pour galvaniser les amateurs de football, pour énerver encore plus les réfractaires, et au passage pour évacuer une fois de plus le fait politique de la vie publique en général, et des médias en particulier.

Mais parlons du texte qui nous intéresse…

Ce petit essai de Jean-Claude Michéa, disciple intellectuel d’Orwell mais aussi passionné de football, est avant tout un hommage au livre de l’écrivain et journaliste uruguayen Eduardo Galeano, intitulé Le Football, ombre et lumière, daté de 1995. Comme il fallait s’y attendre avec Michéa, au-delà du simple hommage à l’intérêt philosophique du livre de Galeano, ce petit essai est une critique de la destruction / dénaturation méthodique – par le capitalisme moderne – de ce sport, LE sport populaire par excellence. Résumé.


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Du point de vue de l’intellectuel, entendu non pas comme le penseur qui éclaire les parts d’ombre, mais comme le partidaire orwellien aux ordres, toujours prêt à obéir aux injonctions du modèle dominant et à taxer le populaire de populisme (dans son acception péjorative), le football est l’opium du peuple. Préjugé que d’après Michéa le livre de Galeano a la vertu de faire disparaître, « en donnant à découvrir la beauté spécifique du football et l’humanité émouvante de nombre de ses héros. » Préjugé et, aussi, mépris intellectuel, également expliqué par l’esprit jouisseur de l’intello coupé du réel, et donc fermé à toute compréhension de l’ascèse, de l’effort et de la saine dépense physique.

Mais le fondement profond de la haine tenace de l’intellectuel est autre : c’est tout bonnement que le football est « le sport populaire par excellence », donc forcément beauf, forcément vulgaire, de masse, loin du peuple imaginaire que notre intello s’invente pour se convaincre de la véracité de ses théories célestes (désir de distinction et de puissance du nanti frustré). Sport populaire né dans l’aristocratie anglaise au 19ème siècle, mais rapidement repris par le peuple, le foot était à l’origine, d’après Galeano, « un sport qui n’exigeait pas d’argent, et qu’on pouvait pratiquer sans autre moyen que l’envie de jouer. » Il ajoute qu’ « après avoir été organisé dans les collèges et les universités anglaises, en Amérique du Sud il égayait la vie de gens qui n’avaient jamais mis les pieds dans une école. »

Pour Michéa, c’est encore cette incapacité de l’intellectuel à comprendre l’engouement pour le football, objet de sociabilité populaire notamment avec ses discussions d’après-match, qui constitue par ailleurs un obstacle épistémologique à l’appréhension de ses dérives, et de sa disparition, football jusqu’alors « un des fondements majeurs de l’identité populaire. » L’incompréhension du sport entraîne l’incompréhension des mécanismes de sa destruction méthodique. C’est donc l’amateur qui se montrera le plus à même de constater et de critiquer les dérives qui transforment le sport en industrie. Pour Galeano « le football professionnel condamne ce qui est inutile, et est inutile ce qui n’est pas rentable », il bannit « la beauté qui naît de la joie de jouer pour jouer. »

Car la logique marchande / capitaliste finit par s’imposer (nous citons ici Michéa) : « soumission des clubs au pouvoir de l’oligarchie financière (l’arrêt Bosman constituant un moment décisif et particulièrement destructeur dans cette mise en place des logiques ultralibérales), médiatisation grotesque de l’événement sportif, lui-même trop souvent « commenté » par des experts incompétents, généralisation de la corruption et du dopage, ou encore, depuis les années soixante-dix, multiplication des efforts pour substituer au joyeux public traditionnel des stades, connaisseur et gouailleur, la figure bariolée et nettement plus manipulable du supporter », figure privilégiée pour son attachement au merchandising, et concourant donc à la rentabilité du système. A noter que ledit arrêt Bosman (15 décembre 1995, CJCE) a entraîné l’interdiction d’un quota limitant à trois le nombre de joueurs étrangers ressortissants de l’Union Européenne dans une équipe de club, ce qui eut pour effet d’augmenter le nombre général de transferts.

Quant aux effets sur le jeu, l’argent étant désormais le principal enjeu, tout moyen est bon pour gagner, le plaisir évacué tout comme « l’esprit de création, l’intelligence tactique, la maîtrise technique. » (François Thébaud). Michéa ajoute que l’enjeu principal n’est désormais « plus de construire pour gagner, mais de détruire pour ne pas perdre. » L’Economie a fait place nette de la beauté du foot et, sur le terrain, de l’esprit tactique et offensif, pour y substituer une passivité seulement destinée à éviter la défaite.

Alors, mort du football ? Galeano ne s’y résout pas, car il y aura pour lui toujours le bug dans la Matrice, le joueur qui défiera les ordres du jeu aseptisé pour lui redonner vie, ne serait-ce que l’espace d’un match. Qu’en pense, quant à lui, Jean-Claude Michéa ? Il invite à se tourner vers notre cobaye mondial, dont les effets nous parviennent avec quelques années d’écart, les Etats-Unis : « Les essais contemporains pour y implanter par en haut le « soccer » s’y appuient avant tout sur les classes moyennes et la population universitaire. Il se pourrait donc que les Etats-Unis deviennent un laboratoire pour le football du futur, c’est-à-dire pour ce que le Marché global aura jugé profitable d’en faire. »

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Quant à nous, au vu de ce Mondial 2010, qu’en penser ? Plaçons-nous sur le plan d’un petit texte de Galeano intitulé « Le ballon comme drapeau » et publié en fin d’ouvrage. Comme il nous le dit : « Le football et la patrie seront toujours liés. »

Et c’est justement là que le réel est douloureux. Frank Ribéry, joueur de l’équipe de France en ce mondial, suite à un ancien match, fêtait la victoire de l’Algérie sur le Rwanda en défilant avec le drapeau algérien. Zidane, quant à lui, déclare qu’en Afrique du Sud il soutiendra l’équipe d’Algérie et y partira avec le drapeau correspondant. Karim Benzéma, le 6 décembre 2006 sur RMC ? « L’Algérie c’est mon pays, et après l’équipe de France c’est le sportif quoi. » (Peut-être a-t-il toutefois changé entre-temps, accordons-lui le bénéfice du doute pour ne pas faire le jeu nauséabond des extrêmes que nous dénonçons vivement – pensez-vous !). Marcel Desailly – ancien tricolore et médaillé de la Légion d’honneur par Chirac en 1998 – au quotidien Le Parisien ? « Tout le monde espère une victoire d’une équipe d’Afrique. Moi aussi. »

Ajoutons-y le doigt  (le majeur de la vindicte, pas le pouce de la victoire) de William Gallas à un journaliste de TF1, Sydney Govou confirmant l’existence de clans ethniques au sein de l’équipe de France, ceci expliquant vraisemblablement l’éviction de Yoann Gourcuff, avec qui Ribéry a commencé de se battre dans l’avion de retour du match France-Mexique, samedi 19 juin. Sans oublier la polémique autour de propos insultants qu’aurait (à confirmer) tenus Anelka à l’encontre de son entraîneur, info échappée du vestiaire, ce qui fit réagir le capitaine de l’équipe, Patrice Evra, en conséquence : « Il faut éliminer le traître. » Le même Patrice Evra qui déclarait dans l’Equipe, le 7 juin 2010 : « J’ai toujours dit que je n’étais ni Sénégalais, ni Français, ni Noir. »

Limités par la place, nous ne mentionnerons pas tous les joueurs présents dans les pubs, c’est-à-dire qui font de la réclame pour de la marchandise fourguée par le capitalisme, qu’ainsi ils contribuent à promouvoir et engraisser. Idem pour les salaires exorbitants et l’argent des transferts. Résumons néanmoins ce que symbolise cette belle équipe de « France » : rien de Français, rien de solidaire, aucune décence, aucun exemple pour la frange de la jeunesse qui s’identifiera aux « valeurs » qu’elle transmet. Le vrai football est mort, vive le foot !

Citations :

« Au fond, en sommant les gens, au nom du combat contre la « bête immonde », de se sentir coupable d’aimer un sport qui leur ressemble, les intellectuels ne peuvent espérer parvenir, une fois de plus, qu’à interdire aux classes populaires, la pratique des quelques plaisirs que l’oligarchie politique et financière ne leur a pas encore volés. »

« Le préjugé, popularisé par la sociologie « critique » du sport, selon lequel ceux qui assistent à un match de football ne seraient partout et toujours, qu’un ramassis d’idiots violents abrutis par l’alcool, n’est évidemment rien d’autre qu’un fantasme d’intellectuel bien né. On remarquera, d’ailleurs, qu’il y a, en général, plus de violence (verbale et effective) dans un concert de Rap et nécessairement plus d’idiots dans une Rave party. Gageons cependant qu’un intellectuel qui se respecte, c’est-à-dire, de nos jours, un intellectuel qui s’est donné pour mission de faire entrer le Réel dans les catégories à angle droit de La Pensée Correcte, ne pourras vraisemblablement pas lire la phrase qui précède sans frémir aussitôt d’une vertueuse indignation. »

A propos de l’intelligentsia : « Et quand il lui arrive de se prosterner devant ce qu’elle pense être une authentique culture populaire « née spontanément dans la rue », on peut être à peu près sûr qu’il s’agit d’un de ces produits fabriqués dans les laboratoires de l’industrie culturelle américaine et que les médias s’efforcent de revendre à titre de compensation à ceux dont ils ont eux-mêmes contribué à détruire la culture d’origine. »

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