Les métamorphoses de la lutte des classes (M. Clouscard)

Publié le : 01/10/2009 23:00:00
Catégories : Histoire

Clouscard

Arrivé au terme de l’œuvre qu’il voulait construire, le sociologue/philosophe Michel Clouscard voulut proposer une sorte de « résumé » de sa pensée. Ce fut « Les métamorphoses de la lutte des classes ». Et comme souvent, quand on parle de résumé final, il serait plus juste de dire « synthèse et dépassement »…

Pour Michel Clouscard, la lutte des classes n’a pas du tout disparu. En fait, si on ne la voit plus, c’est tout simplement parce qu’elle s’est tellement généralisée qu’elle est partout. Cette généralisation a été rendue possible par un ensemble de mutations, qui ont fait émerger des formes nouvelles du phénomène. Et ces mutations, souligne Clouscard, ont amené le phénomène jusqu’au point où, pour la première fois, il touche aux enjeux réellement décisifs quant à l’avenir de l’espèce humaine.

Pour décoder ces mutations, Clouscard part d’un constat : le libéralisme est, nécessairement, oppressif sur le producteur et permissif pour le consommateur. Cette contradiction s’est longtemps manifestée, dans les économies de la rareté, par l’opposition simple et directe de deux classes : le prolétariat et la bourgeoisie. Mais avec l’accomplissement d’une société de l’abondance (relative), le développement quantitatif a entraîné un saut qualitatif dans le phénomène, et l’ancienne opposition prolétariat / bourgeoisie s’est compliquée d’un ensemble d’oppositions et de contradictions véhiculé par les couches moyennes.

Qu’est-ce que Clouscard entend par « couches moyennes » ? Eh bien, pour faire simple (trop simple ?), il entend par là l’ensemble des catégories sociales qui subissent à la fois la confiscation de la plus-value en tant que producteurs et l’injonction de consommation en tant que consommateurs, tout en étant à la fois bénéficiaires de la confiscation (en tant que consommateurs) et, à des degrés très variables, de la possibilité effective de consommer. En somme, ce qu’il nous dit, c’est que les « couches moyennes » sont des catégories que le système a fabriqué pour qu’elles intériorisent (collectivement mais aussi au niveau des consciences individuelles) la contradiction interne, afin qu’elle reste masquée. L’ensemble de la superstructure bipartisane, oscillant entre cohabitation et alternance, renvoie selon lui à la gestion, en termes politiques, de l’ambigüité constitutive de ces « couches moyennes » qui, de par leur intériorisation de la contradiction interne, ne sauraient a priori se constituer en classe à proprement parler, c'est-à-dire dotée d’une conscience de classe.

Ces couches moyennes ont été fabriquées par un long processus d’arrachement des individus et des groupes à leurs solidarités et valeurs traditionnelles, au fur et à mesure que les forces productives traditionnelles étaient elles-mêmes détruites. Pour décrire ce phénomène, Clouscard parle de la destruction de l’adversaire (de classe) par destruction de son environnement. Ainsi a pu émerger et, pendant un certain temps, fonctionner de manière relativement stable une économie hors sol, adaptée aux besoins spécifiques requis pour « fabriquer », par une ingénierie sociale (politique des salaires, en particulier) venant en appui de l’évolution des facteurs de production, ces « couches moyennes » dont la particularité est de minimiser toute forme de conscience politique, au vrai sens du terme. Une « culture » du « permissif » a été construite, en surplomb de cette infrastructure, pour conférer à ces « couches », non déterminées comme classes, une apparence de détermination extrapolitique (revendication : jouir des avantages liés au statut bourgeois, sans payer le prix de l’appartenance à la bourgeoisie). Puis il y a eu engendrement réciproque du « permissif » et des « couches moyennes » pour arriver à la situation connue à la fin des trente glorieuses (mai 68 étant, dans cette analyse, le moment où ces couches se constituent définitivement, pour former ce que Clouscard appelle « la société civile », c'est-à-dire la superstructure politique, appuyée sur une idéologie, qui encadre l’ensemble du système).

Si l’on résume le résumé : en se libérant de sa propre morale (à travers le positionnement des couches moyennes), la bourgeoisie a fini par se dire à elle-même la réalité de son déclin. Pour Clouscard, « la société du spectacle » chère à Debord, le « système des médias » vu par Mac Luhan et le « simulacre » vu par Baudrillard ne sont que des habillages idéologiques : fondamentalement, sous ces évolutions (que Clouscard ne nie pas, mais qu’il estime devoir être mises en perspective), il y a une stratégie de classe : fabriquer, avec les couches moyennes et leur culture politique « déréalisée » la base sociale d’un capitalisme qui permet aux profiteurs de l’exploitation d’enfermer le débat à l’intérieur de leurs propres dilemmes, interdisant ainsi le constat de l’exploitation, de la poursuite et même (avec le développement du précariat) de l’accroissement de l’exploitation – ce faux système de représentation étant verrouillé par des « élites » intellectuelles transformées en chiens de garde.

Cette ingénierie socioéconomique a trouvé ses limites rapidement, avec le développement de la crise, survenue dans les années 70 et qui s’est depuis constamment accélérée (pour Clouscard, « reprise » rime avec « re-crise »). Le projet était au fond de créer une « classe unique » conforme aux besoins du capitalisme (les « couches moyennes » finissant par englober à la fois, par le bas, l’essentiel des producteurs, et par le haut, l’essentiel des consommateurs). Mais ce projet de la « classe unique capitaliste » a explosé en plein vol du fait de la dérive inégalitaire du système, et il a fini par déboucher sur la réalité d’une société duale. L’émergence d’une société civile ignorante de toutes les limites traditionnelles de la morale bourgeoisie ne pouvait pas, en effet, ne pas aboutir à l’accentuation permanente et irrationnelle des appétits de classe, jusqu’au point où le sommet  des « couches moyennes » (en termes de revenus), littéralement rendu « fou de désir » (la formule n’est pas de Clouscard), s’est transformé en auxiliaire d’une machine à broyer tout ce qui se trouve sous ce sommet.  La contradiction intériorisée par les couches moyennes finit donc par les faire exploser.

Et Clouscard fait remarquer le point suivant : en explosant, les couches moyennes vont très probablement rejeter vers le bas (donc vers une nouvelle conscience de classe) la part d’elles-mêmes qui porte l’essentiel de la fonction de production, entendue y compris les fonctions annexes à la production. Ainsi pourrait, toujours selon Clouscard, apparaître une nouvelle figure de la lutte des classes : le « Travailleur collectif », c'est-à-dire (si l’on résume à l’extrême) l’alliance entre le prolétariat ultra-précarisé fabriqué par le néolibéralisme et la fraction productive des couches moyennes (ingénieurs, par exemple), rejetées clairement du côté des producteurs exploités par les appétits insatiables de la fraction la plus parasitaire des couches moyennes (toujours si l’on résume : l’hyperclasse et sa domesticité plus ou moins déguisée). La vitesse du phénomène étant, évidemment, inversement dépendante du degré d’accès à la consommation permissive que le système saura laisser à ces « couches moyennes productives », dont il a besoin mais qu’il ne peut pas ne pas écraser. Phénomène qui sera peut-être aussi, continue Clouscard, accéléré par l’évolution technique des conditions de production, l’informatique ayant, en particulier, pour conséquence de techniciser les actes de gestion (et donc, si l’on fait court, de retirer au marchand une partie de sa capacité à capter les flux d’information stratégique). Phénomène, enfin, qui débouchera, tôt ou tard, sur une crise structurelle indépassable, qui rendra possible, en même temps que nécessaire, la sortie du mode de production capitaliste.

Cette sortie du mode de production capitaliste, conclut Clouscard, ne sera effectuée ni par le réformisme, ni par un utopique « grand soir ». Elle passera non seulement par la réfutation de la philosophie politique du libéralisme, mais aussi par la réfutation de la philosophie politique du marxisme-léninisme. A l’ère où les entités qui font l’histoire sont la société civile (superstructure adaptée au développement du permissif) et le « Travailleur collectif », l’application de la critique marxiste au marxisme implique qu’il faut sortir du marxisme. Une nouvelle histoire naît, à qui il faut une nouvelle philosophie de l’histoire. Fondamentalement, le rôle central de l’Etat doit être reconsidéré : il reste l’enjeu, mais la question est de savoir qui va le surdéterminer, de la « société civile » et du « Travailleur collectif ». Au cas particulier de la France, et c’est l’ultime conclusion de Clouscard, la question va se résumer très largement à un face à face entre l’Union Européenne, c'est-à-dire l’Etat au service de la société civile, et la République, c'est-à-dire l’Etat malgré tout au service du « Travailleur collectif », puisqu’il doit (encore) tenir compte du principe de réalité.

Et, conclut Clouscard, c’est seulement par la construction d’un socialisme autogestionnaire que le « Travailleur collectif », en surdéterminant l’Etat républicain, pourra lui conférer la légitimité démocratique qui lui permettra de triompher, face à la machine bruxelloise…


*


Telle est la thèse de Michel Clouscard, dans ses très grandes lignes. Qu’en dire ?

L’analyse des évolutions passées est juste. On ne voit pas très bien comment on pourrait la contester.

Quant à la conclusion sur les évolutions futures…

La conclusion ignore un phénomène que Clouscard n’a pas vu, peut-être parce que ce phénomène n’est devenu franchement visible que depuis quelques années. Ce phénomène, c’est la dislocation de la pensée. On s’appuiera tout simplement, pour conduire cette critique, sur le texte de Jean-Claude Michéa qui vient d’être commenté ici. Où Michéa explique que pour fonder une société décente, il faut, avant toutes choses, inscrire l’homme dans la common decency.

Et l’on conclura, très facilement, que le « Travailleur collectif » de Michel Clouscard ne pourra refuser les tentations fascisantes ou bellicistes, totalitaires ou anarchisantes, que si, pour commencer, les individus qui le constituent sont autres choses que des crétins lobotomisés, ayant perdu jusqu’à la capacité de distinguer le Vrai du Faux – comme l’explique si bien Christian Salmon, ici.

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