Évènement

Les nègres

Publié le : 05/09/2009 23:00:00
Catégories : Société

gonewiththewind

A y est. On sait comment nos grands leaders hâchement charismatiques vont se sortir du pétrin où ils se sont mis.

En nous y foutant, œuf corse.

On sait aussi comment ils vont s’y prendre. La grippe A, moi je dis, ça sent le coup fourré. Y a baleine sous gravillon. Genre : pile quand ils doivent reconnaître que l’économie elle repart pas, ben tiens, c’est bête, on s’en rend plus compte parce que la grippe super-méchante débarque, et tout le monde flippe pour sa vie, donc plus personne flippe pour ce qui est moins important que la vie, donc tout le monde oublie de regarder les chiffres du chômage.

Malin, les mecs. Quand ils perdent, ben ils changent le jeu…

Ceux qui me font bien rigoler, c’est les gars qui s’imaginaient que le krach, ça allait se retourner contre la direction du casino. Meuh non, andouilles. Le casino ne perd jamais. Jamais. Mettez-vous bien ça dans le crâne, vous l’aurez toujours dans l’os, les gars, avec les truands d’en face. Ou vous faites le pigeon, ou vous braquez la taule, y a pas d’autre alternative à l’horizon !

Eh ouais, c’est comme ça…

Mais bon, bref, de toute manière, c’est pas de ça que je voulais vous causer. La grippe A, pour ainsi dire, c’est juste une entrée en matière, manière d’appâter le lecteur.

J’avais pensé aussi mettre en texte d’intro : « Cliquez sur ce lien et vous connaîtrez le secret pour draguer un mannequin suédois alors que vous mesurez 1 mètre 55 et que vous avez mauvaise haleine et en plus vous êtes pauvre », sûr que ça aurait fait de l’audience. Mais ce n’eût pas été honnête, alors je me suis abstenu. Des clients se seraient insurgés contre le procédé déloyal, et je parie que l’admin du site, cette bande de saligauds, m’en aurait tenu rigueur. Déjà que des gensses nous ont écrit, chez Scripto, pour se plaindre de ce personnage malappris qui sévit ponctuellement sur ce site de haute tenue, n’est-ce pas où va-t-on…

Bref, qu’est-ce que je disais ?

Ah oui, la grippe A.

Elle présente quand même quelques avantages, cette grippe qu’on nous a mitonnée amoureusement dans les laboratoires de je ne sais quelle confrérie d’enculés intersidéraux. Entre autres celui-ci : mine de rien, ça révèle des choses au passage, une stratégie du choc (merci Naomi, mon email tu cliques sur Contact Auteurs). Ça révèle par exemple comment fonctionne la société en temps normal. Comme disait je ne sais plus quel facho (ça doit être Carl Schmitt, mais je suis pas sûr) : c’est en période d’exception que l’on détermine la mécanique réelle du pouvoir, qui reste cachée en temps normal.

Ce qui m’amène à la petite histoire que je voulais vous compter…


*


Je bosse dans les bureaux. Je ne vous décrirai pas ce que je fais en détail, j’irais raconter ça à la momie de Toutankhamon, le mec me répondrait que je lui fais perdre son temps. C’est du boulot de bureaucrate à la mords-moi-le-topo, genre paperasses et compagnie. On brasse du vent en faisant semblant de pas piger qu’on sert à rien ou à pas grand-chose, et quand par hasard y a un truc sérieux à faire, on se le refile les uns aux autres pour éviter de porter le chapeau en cas de grosse cagade. A ce sujet, vous pouvez lire mon attentat verbal « La Dixième Porte », ça vous situera le mec.

Donc, avec la grippe A dans le circuit, voilà-t-y pas que mon chef vénéré me prend à part et me dit : faut déterminer les gensses qu’ils pourront rester chez eux pendant un certain temps, en cas d’alerte épidémique, genre télétravail t’attrapes pas la gale sur MSN. Oki donki, je lui dis, et je fais le tour du service pour faire le point avec les mecs.

Conclusion de mon tour des popotes : à part le chef, le concierge, l’agent de sécurité et la femme de ménage, tout le monde peut rester à la maison. Logique : le boulot des mecs, c’est de s’échanger des emails, avec des pièces jointes longues et chiantes. T’as des zinformatichiens qui font du code, pourquoi faudrait qu’ils le fassent obligatoirement dans des espaces paysagers à la con ? Peuvent aussi bien faire du code à la maison, les mecs. T’façon, pour s’envoyer un fichier par-dessus une cloison murale épaisse comme la peau d’un nourrisson, ils cliquent sur leur boîte mail. Peuvent aussi bien cliquer de chez eux, pas vrai ?

Donc j’amène mon rapport à mon chef adoré (slurp), il le regarde et il me dit : « Donc tout le monde peut rester à la maison ? Et faire le même boulot ? » Je dis oui. Pis je lui dis, comme ça, sans réfléchir : « D’ailleurs, c’est bizarre que la boîte s’embête à payer un immeuble pour nous loger, vu que ça pourrait très bien fonctionner sans ça. » Et alors le chef il me regarde et il dit : « Ben oui, mais si vous êtes chez vous, je peux plus vous surveiller. » Moi, un peu con toujours : « Ben ouais, mais pisqu’on fera le boulot, tu surveilleras le boulot, nan ? » Et lui, toujours sans réfléchir : « C’est pas pareil, faut aussi voir si les mecs ont l’esprit maison. »

« L’esprit maison, » qu’il m’a dit, le chef.

Moi, ça m’a donné à gamberger…

Au point que je pensais à ça dans le RER du soir, coincé entre un arabe qu’avait pas fumé que de l’eucalyptus et un gros Noir tellement baraqué que son biceps devait être plus gros que ma cuisse. Je me disais : « Soyons logique. Pisqu’il s’avère que la boîte pourrait très bien s’éviter des frais de loyer qui doivent être bonbon et nous faire trimer de chez nous, s’ils payent les locaux quand même, c’est pas pour le produit que nous livrons. C’est pour une autre raison. Et donc ouais, cet enculé de cheffaillon de merde (je suis plus au bureau, là, j’ai le droit de me défouler), cet enculé disais-je, ben il a raison. Si on nous fait venir tous les jours, trois heures de RER par jour, c’est pour qu’on garde l’esprit maison. »

Ça m’a fait l’effet d’une révélation, là, d’un seul coup, vu que con comme je suis, j’y avais jamais pensé.

J’ai regardé autour de moi dans le RER. Y avait des Noirs et des Blancs, plus mon arabe qui dormait les yeux ouverts. Les Noirs, je les calculais un à un. Le chômiste, le jeune glandeur, l’agent de sécurité, l’ouvrier en intérim, le facteur en CDD, pis en face de moi, j’en étais sûr à sa dégaine, un manutentionnaire ou quelque chose comme ça. Les Blancs aussi, je les calculais : le jeune cadre aux dents longues, le vieux cadre blanchi-sous-le-harnais, la pétasse executive woman, la secrétaire fatiguée, l’étudiant en sociologie.

Et je me suis dit, d’un seul coup : au fond, dans ce wagon, si on excepte mon arabe endormi et les deux branleurs à coiffe rasta cradoque, y a deux catégories. Y a des Noirs qui rentrent du boulot qu’ils étaient obligés d’être sur place pour le faire, et pis y a les Blancs qui rentrent du boulot qu’ils était pas obligés d’être sur place.

Le jeune cadre aux dents longues qui produit rien à part des rapports à la con, il pourrait produire ses rapports de chez lui. La secrétaire à part le café du boss, elle fait rien qu’à bosser sur son ordi. Le vieux cadre, là, je le calcule technico-commercial, si ça se trouve il pourrait tout aussi bien suivre ses clients à distance, genre téléphone et internet. Quant à l’étudiant en sociologie, n’en parlons pas, il pourrait aussi bien étudier la socio de chez lui, ce con. Quand tu penses au coût des mouvements pendulaires dans les grandes métropoles, tu te demandes pourquoi on s’emmerde à faire venir tant de gens au boulot, alors qu’ils pourraient faire la même chose de chez eux.

Y a pas, le système a une stratégie non dite

Et je gambergeais, et je gambergeais. Et plus je gambergeais, plus je me disais : mais putain, nous autres, les pâlichons qu’on fait des boulot même pas physiques, qu’est-ce qu’on fout dans ce wagon de nègres ?


*


J’y pensais encore le soir, au resto, entre Roubachof et Drac. Y avait Drac et Rouba qui causaient, et moi je disais rien, je continuais à gamberger. Drac nous faisait chier à nous raconter Michel Clouscard, il le lit en ce moment rapport à une palanquée de notes de lecture imbitables que ce singe savant va encore nous infliger, et là vous allez souffrir mes cocos. Croyez-moi, le binoclard est en forme.

Il disait comme quoi les couches moyennes, ben c’était des esclaves qui savaient pas qu’ils étaient esclaves. Et y avait Rouba qui se récriait, disant qu’il était pas un esclave puisqu’il était ingénieur, quoi, merde, il faisait partie de l’élite. Y avait Drac qui se foutait de sa gueule en disant : « Ouais, t’as raison, l’esclave à qui on a appris à être rentable, sûr que c’est pas un esclave ». L’autre s’enrognait, disant qu’il fallait pas pousser.

Rouba, il est pas con mais un peu naïf. C’est le gars qui croit qu’en regardant à côté de la merde, il va éviter de la sentir. Je l’aime bien, mais faut reconnaître qu’il est vaguement dans le déni de réalité, le poto, hein ? Drac l’a pas raté, disant que le mec avait compris qu’il était dans un camp, mais vu qu’on lui laissait le droit de piocher dans le fond de la marmite avec le kapo, il trouvait qu’au fond les SS sont pas méchants.

Je le trouvais dur, le père Drac. Rouba, faut pas lui en vouloir. Y a des braves gars comme ça. C’est pas qu’ils sont cons, c’est juste que par moment, l’intelligence, ça fait trop mal pour eux…

J’ai continué à écouter un moment. Drac se prenait les pinceaux à expliquer Clouscard vu du point de vue d’un bourgeois. Mais va donc faire du Clouscard devant un plateau de fruits de mer dans un resto chic, t’auras pas l’air d’un con, genre « Ce Riesling est excellent » pis après t’enchaînes sur la lutte des classes.

Au bout d’un moment, j’ai décroché. Je gambergeais. J’écoutais pas vraiment ce que débloquait le père Drac, t’façon je le connais, quand il est lancé t’as plus qu’à hocher la tête, ça lui suffit.

Je me disais : sur le fond, il a pas tort, Drac, les Blancs classe moyenne comme nous, on est des esclaves. Mais là où il se plante, c’est quand il dit à ce pauvre Rouba qu’il est du genre à lécher la marmite du kapo. Ben non, banane, c’est pas si simple…

Plus j’y réfléchissais, plus je me disais : faut chercher ailleurs une analogie qui colle.

Pis c’est peut-être les huitres, ou bien le blanc qu’était excellent, mais d’un seul coup, j’ai eu une vraie idée.

J’ai repensé aux nègres dans les plantations du Sud, « Autant en emporte le vent », toutes ces conneries.

C’est en me rappelant la réflexion de mon boss que j’ai eu l’idée. Son truc à propos de « l’esprit maison »…

Faut que je vous explique un peu l’histoire de nos frères tendance surbronzés, pour que vous pigiez le truc.

A l’époque de cette peste de Scarlett, au temps des plantations donc, y avait deux sortes de nègres. Les nègres des champs, qui récoltaient le coton et bossaient avec leurs muscles, et pis ceux qu’on appelait les nègres d’intérieur. Eux leur truc, c’était de faire le ménage, la tambouille, et pis d’être décoratifs. C’était des esclaves aussi, mais comme ils vivaient dans la maison du maître, ils avaient tendance à se croire du côté des maîtres.

Y a un film de Spike Lee sur Malcolm X où on voit le père Malcolm expliquer tout ça. Et il dit un truc genre : « Le nègre d’intérieur finissait pas se confondre avec son maître. Quand le maître était malade, il disait ‘nous sommes malades’. »

Et pis X disait encore : « Quand un esclave des champs allait parler au nègre d’intérieur pour lui dire de s’enfuir, l’autre lui disait : ‘mais pourquoi s’enfuir ? On est bien ici.’ »

Et là, d’un seul coup, j’ai pigé la structure du pouvoir rapport aux mecs comme nous, les pâlichons classe moyenne employés de bureau déguisés en cadres sup.

J’ai imaginé Paris genre une plantation du temps jadis. T’as les usines et les entrepôts, c’est les champs de coton. T’as Paris centre, c’est la maison du maître. Pis t’as les banlieues, c’est les casernes d’esclaves. Et entre les deux, t’as les banlieues pas trop craignos, c’est la cabane des nègres d’intérieur.

Donc, dans les champs de coton/usines, t’as les nègres qui bossent dur. Pis dans Paris/maison du maître, t’as les chefs qui règnent, et qui font croire à leurs nègres d’intérieur qu’eux aussi, ils sont pour ainsi dire de la famille. Et eux, les nègres d’intérieur genre ce bon Rouba, ben ils y croient. Ils produisent quoi, les mecs ? Pas grand-chose, au fond. Ils astiquent les cuivres et pis surtout, ils sont beaux en majordomes. Faut bien dire que c’est ça, leur boulot, aux mecs de ma catégorie. Tous en costard cravate, genre le système est toujours debout, la discipline règne, la preuve : les petits cons bien programmés sont en cravate et les pétasses business women sont en tailleur.

Des nègres d’intérieur, vraiment…

De la domesticité d’apparat.

On pourrait très bien les laisser chez eux, dans leur cabane pas trop craignos, vu le boulot qu’ils font ils pourraient le faire de là-bas. Mais on veut pas : faut qu’ils aient l’esprit maison. Faut qu’ils témoignent, bien clair et fort, que leurs esprits sont colonisés, aliénés, bien soumis/confondus avec la personne du maître. Le job d’un nègre d’intérieur, c’est que quand le proprio reçoit les autres proprios, il se les fait annoncer par son nègre d’intérieur, manière de dire « je suis pas n’importe qui, je peux me payer un nègre juste pour faire majordome ».

Et t’as le Roi-Capital, qui trône dans Paris. Et avec lui, ses nègres d’intérieur qui s’imaginent qu’ils sont de la famille, ces cons. Et qui ne voient pas pourquoi ils devraient foutre le camp, vu que la soupe est bonne et qu’ils l’aiment bien, la petite Scarlett…

Et là, moi, j’étais là, entre Drac qui clouscardisait comme un intello paumé dans le concept, vu que c’est ce qu’il est, et pis Rouba qui niait, non non il était pas un esclave, il vivait dans la maison du Roi-Capital et même on lui faisait confiance.

Et j’étais là, et je repensais à mon gros blackos archi-baraqué dans le RER, et je me disais que j’aurais eu envie de lui dire : « Oh, mon frère de couleur, tu crois que je suis blanc parce que ma peau est blanche, mais tu te trompes. Je suis un nègre, moi aussi…

… un nègre d’intérieur. »

 

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