Les origines sociales et culturelles du nationalisme marocain (1830-1912) – A. Laroui

Publié le : 15/07/2010 23:00:00
Catégories : Histoire

maroc


« Sans la pression européenne au 19ème siècle, il y aurait eu de moins en moins confusion entre patrie terrestre et patrie de l'esprit. Un monde musulman, qui connaissait depuis longtemps une multiplicité des pouvoirs politiques, ne pouvait pas rester toujours étranger à une notion territoriale. »

Le sentiment patriotique s’exalte lorsque le territoire national est menacé, et alors, l’union fait place à la dissension.

Apparemment, du moins.

Mais qu’en est-il dans une société extra-européenne comme au Maroc, à un moment – la pression européenne – où le Maroc en tant que nation n’existait pas ?

C’est la progressive invasion étrangère qui, par réaction, va former ce qui deviendra plus tard la nation marocaine. Laroui effectue ici une étude philologique destinée à mettre en lumière les fondements idéologiques du nationalisme marocain, en liaison avec leur cadre socio-historique. Le choix des dates : 1830 est la prise d’Alger, qui a bouleversé les rapports avec l’Europe et le sentiment marocain, et 1912 est la mise du Maroc sous protectorat.


Quant à nous, quel intérêt à étudier ceci ? Se flageller de repentance ? Non pas, mais voir à l’œuvre les processus de mise sous tutelle d’une souveraineté. Après lecture, nous retrouvons plusieurs constantes :

-          le sentiment patriotique des masses,

-          une classe toujours collabo (les marchands, pour changer, hommes-lige des puissances économiques),

-          une rébellion fabriquée et pilotée (Bu Hmara), qui finalement vendra la terre à l’envahisseur,

-          un opposant qui, arrivé au pouvoir, se glisse dans les pantoufles de ses prédécesseurs (Hafidh),

-          enfin les mécanismes d’introduction de l’influence étrangère sur un territoire, sournoisement, petit à petit, exactement comme la France se fait aujourd’hui coloniser.

Le processus est multiple et survient au 19ème siècle : le pays s’occidentalise en s’ouvrant à l’européanisation, l’élite se reconvertit, le pays se modernise, se politise (entendre : se laïcise), et se nationalise – l’allégeance unique, au souverain, prévaut sur les allégeances locales. Les pressions extérieures sont successivement de trois ordres : économique (19ème siècle), militaire (début 20ème siècle) ou administrative et politique (durant la période du protectorat).

Le Makhzen (l’Etat), au sein duquel « le sacré, le religieux, le civil, le militaire sont encore juxtaposés, sinon confusément mêlés », réuni autour du sultan dont provient l’autorité, est centralisateur, mais pas à la manière européenne. Au début de la période, le Maroc est ce que de nombreux anthropologues ont qualifié d’« anarchie organisée ».

La centralisation se fait progressivement et sous divers angles. A partir de 1892, Hasan Ier organise le « Maroc utile » en mettant en service une poste, afin de servir le commerce – étranger avant tout. Petit à petit, les systèmes de communication se développent, tout comme la monnaie et les poids et mesures se standardisent. Les échanges se développent par l’action de l’autorité politique et du commerce européen. Quant aux migrations, la crise monétaire permanente entraîne un perpétuel déplacement de populations, détruit les cadres traditionnels – au profit du Makhzen – et pousse les ruraux vers les villes. Le territoire même n’avait pas de dénomination avant le milieu du 19ème siècle. Maghrib (Extrême-Occident) désignait le Maroc et l’Algérie, le mot Gharb qualifiant plus précisément le Maroc. Entre eux, les Marocains s’appelaient « musulmans », tout simplement. La « modernisation » du Maroc est, en réalité, son invention.

Le poisson pourrit par la tête, comme dirait l’autre. Au sein de la bureaucratie, les acteurs les plus influents appartiennent à la classe des marchands, classe qui se transforme progressivement en bourgeoisie d’affaires, à l’occidentale. A la fin du 19ème siècle, la crise rend ces bourgeois occidentalisés indispensables ; autrefois serviteurs, ils dominent le gouvernement au début du 20ème siècle, et deviennent alors le porte-parole d'un nouveau pouvoir : les puissances européennes. Cet épanouissement de la classe marchande est d’ailleurs, pour Laroui, le fait marquant du 19ème siècle, fait permis par l'intrusion européenne, la crise financière, la chute de la production, les famines, la dévaluation monétaire, la réorganisation administrative et les réformes militaires et fiscales. L’occidentalisation a progressé sur la crise qu’elle induisait dans le pays en voie de mise sous tutelle.

Face à cela, qu’en fut-il des forces locales, que le Makhzen réprimait ?

Les révoltes réellement dangereuses eurent pour soutien la corporation, la confrérie, la tribu. Trois types sont à distinguer : la révolte urbaine, rare ; la zaouia, multifonctionnelle, plus un lieu de réunion qu’une organisation, fragilisée au 20ème siècle par la concurrence des partis politiques, car l’unification verticale avait fait éclater l’autonomie locale ; et enfin la tribu-commune, où le caïd, intermédiaire, tient tête au Makhzen… de manière ambiguë : pour résister, il doit transformer les règles de fonctionnement du tribalisme, facilitant ainsi le travail du Makhzen que pourtant il combat. La résistance à l’occidentalisation a échoué, parce qu’elle était obligée de saper ce qu’elle voulait conserver, pour résister temporairement.

Au 19ème siècle, l’autorité prend, dans une société largement anarchique, trois formes concrètes : la division du travail, le service social et le maintien de l'ordre par la coercition. Au milieu de ce siècle, nous dit Laroui, chaque forme devient indestructible dans son champ propre, mais ce renforcement des structures de pouvoir traditionnelles ne se fait que par leur inscription dans le Makhzen. Le Maroc tend alors vers le fédéralisme, vers la synthèse communautaire.

En résumé :

1) La riposte à l’étranger suppose l’unité. Le Maroc possède une idéologie centralisatrice, mais la réalité communautaire n’est pas conforme à la fiction idéologique. Dès lors, une base défectueuse entraîne une grande vulnérabilité aux attaques étrangères.

2) Le Maroc vit en réalité dans la coexistence sans hiérarchie de formes d'organisation concurrentes, un système instable que la pression étrangère fera éclater.

3) La seule riposte légitime était le refus, mais il a agi concrètement comme un facteur supplémentaire d'unité, de regroupement… autour des forces qui, justement, ne voulaient pas résister. Cette contradiction interne a rendu possible le protectorat.

Cependant, une culture traditionnelle marocaine perdure, « symbole d’identité et moteur d’opposition à autrui » et, ajoute Laroui, « résumant en elle toutes les évolutions antérieures, [la coutume traditionnelle] transférera aux mouvements ultérieurs les caractéristiques qu'elle a elle-même reçues du passé. En cela elle aura déterminé, à chacune de ses phases, la forme du nationalisme marocain moderne ». Ou pour le dire autrement : ce fut un vaste jeu de « qui perd gagne » - plus les occidentaux mettaient le pays sous tutelle, plus ils préparaient sans le savoir les formes de sa prise de conscience accrue ; et plus les Marocains résistaient, plus ils facilitaient la centralisation, qui devait rendre possible le protectorat. La résistance des « musulmans » préparait la victoire des occidentaux, laquelle préparait l’émergence du nationalisme marocain.

*

Sous la pression politico-sociale du 19ème siècle, pression constante exercée par l'Europe du Congrès de Vienne, chaque partie du système articulé marocain réagit différemment, et ce système se disloque progressivement. C’est précisément en opposition à cette destruction programmée « que la dialectique des réactions partielles à la pression européenne du 19ème siècle a formé le nationalisme marocain du 20ème ».

France et Espagne tentent successivement des incursions au Maroc afin d’imposer leur hégémonie. Cette pénétration au Maroc se fait en trois étapes, avec trois formes de pression correspondantes : usage de la force pour détruire / soumettre l'Etat marocain ; le commerce européen et son influence délétère sur la société marocaine ; un programme de réformes pour « démusulmaniser » le Makhzen et l'éloigner ainsi de la population.

Ces pressions simultanées aboutissent à un sentiment anti-européen, d’autant plus que chaque pays européen use de faux prétextes pour s’imposer : « Plus il y avait de contacts entre Européens et Marocains, plus il y avait d'incidents et de demandes d'indemnités au moment même où les diplomates européens affaiblissaient par leur attitude l'autorité du Makhzen. » Et si des traités de commerce existent avec le Maroc depuis le Moyen-Âge, ils libéralisent et ouvrent désormais privé et public à la concurrence, situation avantageuse pour les marchands et les Européens. Entré en crise, le Maroc abandonne donc progressivement sa souveraineté à la France, qui prétend aider au redressement par des réformes… lesquelles aboutiront au protectorat. C’est donc finalement le commerce européen qui a eu raison de l’indépendance marocaine.

En consentant à cette mise sous tutelle, le sultan viole son serment (« bay’a »), et le pouvoir glisse vers l’illégitimité. La résistance armée est inefficace, car la réforme militaire de Hasan Ier échoue : les soldats prennent toujours la fuite, malgré les exhortations à « se sacrifier pour la religion, la patrie et le sultan ». La bureaucratie nouvelle, animée par « une mystique de l’Etat », ne connaît que peu de succès malgré son dévouement. Les bases d’édification de l’Etat moderne, réformiste – militairement, éducativement et fiscalement – échouent. De plus, du fait d’un recours excessif à l’emprunt extérieur, le Maroc perd son indépendance financière – en deux ans seulement. Enfin, avec la baisse des salaires et l’augmentation des prix concomitante, la population s’appauvrit.

En réaction, le Jihad émerge comme force de résistance, alternative au nationalisme. Le sentiment commence à se faire jour que si les musulmans ont perdu, c’est parce que leur foi est ébranlée. En outre « il est établi en droit public que la communauté musulmane tient lieu de souverain lorsque le sultan est en état d'absence. » Le salafisme s’affirme avec le refus de fonder la loi sur la seule raison (le rationalisme étant assimilé désormais à l’Occident).

Le lien de notre résumé avec l’actualité ? Aucun… Sauf, peut-être, un petit parfum de FMI-Grèce 2010.

Citation :

« Il y a un droit inaliénable des nations, réelles ou potentielles, à être elles-mêmes, seule base possible d'un internationalisme effectif. »

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